Le Dr Dominique Midy a été étroitement associé à la formation de quelque 171 médecins généralistes mauriciens dans le cadre d’un protocole d’accord entre l’Université de Maurice et l’Université de Bordeaux durant ces 19 dernières années. La coopération entre ces deux universités a été, lors de la visite du ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian à Maurice, la semaine dernière, qualifiée par le vice-chancelier de l’Université de Maurice, le Pr Dhanjay Jhurry, « de longue histoire d’amour entre les deux institutions ».

Le protocole d’accord entre l’UoM et l’Université de Bordeaux est arrivé à son terme et l’université française collabore actuellement avec le Mauritius Institute of Health pour la formation des spécialistes. Le Dr Dominique Midy souhaite maintenant que cette formation réservée aux médecins du secteur public soit désormais ouverte aux médecins généralistes du privé, en particulier ceux qui ont déjà été formés par l’Université de Maurice et celle de Bordeaux.

Le Dr Dominique Midy est professeur des universités et praticien hospitalier. Il est spécialisé dans la chirurgie vasculaire. Il est également responsable du PACES et du concours préparatoire aux formations paramédicales. Il occupe le poste de chef de service au Centre Hospitalier Universitaire, est président de la Société de chirurgie vasculaire de la langue française et membre de l’Académie de chirurgie.

Dr Dominique Midy, en tant que représentant de l’Université de Bordeaux, vous avez été étroitement associé à la formation des jeunes médecins mauriciens. Où en sommes-nous avec le partenariat UoM–Université de Bordeaux ?
Cela fait 19 ans que nous formons des médecins généralistes à Maurice. Cette convention avait été demandée à l’époque par le ministère de la Santé en vue de la formation des médecins généralistes pour Maurice. Tout a commencé en 1998. Dans le cadre de la coopération entre la France et Maurice, une convention a été signée entre les universités de Maurice et de Bordeaux. Le programme était financé par le France et avait pour but d’assurer la formation d’un certain nombre de médecins mauriciens. Le programme s’inscrivait dans le cadre d’un cursus universitaire étalé sur sept ans. Il commençait à Réduit pour se terminer à Bordeaux. Les cours dispensés à Maurice par le département de médecine de l’université étaient les mêmes que ceux de Bordeaux. Des enseignants de l’université française avaient la possibilité de faire le déplacement à Maurice. Au fil des années, des collègues mauriciens formés en France se sont ajoutés à eux. Ils seront soutenus par des médecins mauriciens, du public comme du privé, issus de la formation française.
Le programme d’études à l’UoM était le même qu’à Bordeaux, mais le diplôme final ne permettait pas à l’étudiant mauricien d’exercer la médecine en France. Ce programme avait été créé dans le cadre de la coopération bilatérale entre Maurice et la France en tenant compte des besoins de Maurice. Les médecins formés devaient venir renforcer le système médical local. Nous avons veillé à l’amélioration du service de santé de Maurice.

C’est pour cette raison que les étudiants qui finissent le deuxième cycle à Bordeaux n’obtiennent pas un diplôme d’État français leur permettant d’exercer en France parce que le but de ce programme était d’aider à améliorer la qualité du service de la santé à Maurice. Il ne s’agissait pas uniquement de former des médecins en France.

Le but de ce programme est d’abord et avant tout de former des médecins mauriciens pour qu’ils viennent exercer à Maurice. Le diplôme de fin d’études est taillé sur mesure pour le système médical mauricien. C’est un diplôme de l’Université de Maurice avec le sceau de celle de Bordeaux. Il permet cependant à ceux qui le souhaitent d’aller se spécialiser, et certains Mauriciens ont pu le faire grâce à l’aide de la coopération française. Mais dès le départ, le programme a été conçu pour former des médecins pour Maurice dans le cadre d’un enseignement équivalent à celui dispensé à Bordeaux.

Est-ce que le programme à Maurice était comparable à celui de Bordeaux ?
Nous sommes très exigeants sur la formation des étudiants. Ce sont les mêmes examens qu’en France, un programme du même niveau que Bordeaux. Les examens préparés par les examinateurs de Bordeaux sont les mêmes que ceux en cours là-bas. Nos universités respectives ont une interaction complète au niveau de l’enseignement. Le programme d’études et la notation des examens sont exactement les mêmes. La différence réside dans le fait que l’étudiant participant à ce programme ne passe pas le concours qui lui permet d’obtenir un diplôme d’État l’autorisant à exercer en France. Ce n’est pas le but de la formation.

Combien de médecins ont été formés ?
Entre mars 2005, lorsque les premiers diplômes ont été alloués, et 2019, 171 étudiants ont obtenu leur MBChB.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Actuellement, il y a assez de médecins généralistes confirmés et de qualité. La convention de l’Université de Bordeaux avec l’Université de Maurice s’arrête maintenant. Les derniers recrutements de cette filière bordelaise se font. Les derniers étudiants sortiront en 2022. Ces étudiants ont la particularité de venir passer deux ans de formation à Bordeaux. Ce qui est très pertinent pour eux. Cette convention dans la formation initiale (premier et deuxième cycles) s’arrête avec Bordeaux. Parallèlement, il y a toujours une formation de spécialistes qui est faite d’un autre côté par le Mauritius Institute of Health du ministère de la Santé qui forme également les spécialistes. Nous avons un apport que nous avons entre notre université et le MIH pour aider à la formation des spécialistes dans les domaines que le ministère de la Santé souhaite selon ses besoins. Cette formation ne s’adresse qu’à des médecins qui sont déjà dans les hôpitaux mauriciens. Il n’y a pas de formation des médecins généralistes qui se sont installés dans le privé.

Comment se présente l’avenir ?
Une excellente nouvelle pour laquelle nous avons milité, soutenu et conseillé l’Université, c’est la création d’une faculté de médecine à l’Université de Maurice. C’est un élément extrêmement important. Pour le moment, il y avait une licence médicale pour laquelle on a collaboré. Grâce au soutien de l’ambassade, cette faculté sera maintenant créée. Le ministère de l’Enseignement supérieur et celui de la Santé ont donné se sont mis d’accord pour la création de cette faculté.

Cette faculté est extrêmement pertinente. Elle s’occupera de la formation des médecins, de la formation des professions de santé et englobera dans un temps la formation pour la pharmacie. Cette faculté de médecine fonctionnera avec des enseignants qu’il faudra nommer. Ces enseignants devront avoir la particularité d’être à la fois enseignants à la faculté et également suivre les étudiants à l’hôpital. C’est un statut particulier dans notre formation de médecins. Nous pratiquons une formation professionnalisante. Il y a des cours théoriques, mais il y a aussi l’application pratique et clinique. L’idéal serait d’avoir les mêmes professeurs qui enseignent la théorie dans le cadre de la faculté et qui font également de l’enseignement au pied du malade dans les services cliniques. Il faudra aussi qu’ils soient chercheurs parce que dans certaines facultés on fait de l’enseignement et de la recherche. Il est vrai que certains seront plutôt cliniciens et d’autres chercheurs. Cela dépendra du profil de l’équipe avec lequel il travaillera. La faculté pourra s’engager par la suite avec des partenaires qu’elle souhaite pour ce qui concerne la formation des spécialistes en collaboration avec la MIH. Dans ce cas, il faudra définir quels sont les besoins en formation et en spécialistes et avoir de la part du ministère de la santé des terrains de stage pour former ces étudiants.

Ces terrains de stage pourront être dans les services à Maurice. Lorsqu’un spécialiste n’existe pas dans un domaine particulier, il faudrait peut-être un rapprochement avec les pays de l’océan Indien et pourquoi pas, une collaboration à moyen terme avec le Centre hospitalier Universitaire (CHU) de La Réunion qui est à côté et qui est déjà partie prenante pour la formation dans des spécialités comme la médecine d’urgence et qui est actuellement partenaire de la formation dans cette spécialité avec le ministère de la Santé.

Quel sera le rôle de l’Université de Bordeaux à partir de maintenant ?
À partir de maintenant, nous serons présents pour la formation des spécialistes au MIH. En ce qui concerne la faculté, nous nous attendons à ce que les autorités universitaires sollicitent notre aide et définissent la forme de collaboration qu’elles attendent de la part de l’université de Bordeaux. Est-ce que ce seront des demandes d’encadrement ponctuel, des demandes d’encadrement pédagogique, des demandes de soutien administratif de la faculté qui sera mise en place ? Nous pourrons réfléchir ensemble sur la mise en place d’un concours de professeurs qui nécessitera cependant une infrastructure et un cadre. Nous attendrons la demande de l’Université de Maurice pour voir comment nous pourrons collaborer.
On a rencontré déjà le vice-chancelier de l’UOM qui est tout à fait enthousiaste de ce projet de création de la nouvelle faculté qu’il a toujours souhaité. Nous avons une réunion avec le ministre de la Santé. Nous avons déjà rencontré le secrétaire du Medical Council pour lui faire part de la possibilité de prolonger la coopération de l’Université de Bordeaux avec cette nouvelle faculté.

Êtes-vous satisfait du travail accompli par l’Université de Bordeaux à Maurice ?
Je suis très content. Notre collaboration a contribué à l’élaboration de cette faculté. Elle a permis de former quelque 180 médecins connus comme des médecins de très bonne qualité qui travaillent à Maurice. Ils sont tous rentrés à Maurice. Certains suivent des cours dans certaines spécialités au MIH et sont connus comme de très bons étudiants.

En quoi consiste votre rôle en matière de formation des spécialistes ?
Tout dépendra des parties prenantes. On attend que le ministère donne des terrains de stages pour pouvoir aller de l’avant avec la formation des spécialistes. L’idée n’est pas d’avoir des spécialistes en grand nombre. Nous voulons former un petit nombre pour les besoins du pays, et surtout cibler les gens et les médecins généralistes que nous avons nous-mêmes formés et qui sont actuellement dans le privé, n’ayant pu entrer dans le secteur public mais qui veulent progresser.
Plusieurs médecins qui opèrent dans le privé sont en attente de possibilités d’ouverture et de débouchés. Ils souhaitent avoir une formation de spécialistes. D’autant plus que Maurice a besoin de spécialistes de qualité. L’idée est de faire la formation des spécialistes selon la formule existante et qui marche très bien avec le MIH en collaboration avec l’Université de Bordeaux. Le seul problème est que cette formation est réservée uniquement aux médecins opérant dans le service public. Maintenant, on voudrait ouvrir cela, en fonction des besoins du pays, pour que ces médecins opèrent dans le secteur privé. Il faut savoir que la faculté de médecine qui est en voie de création aura besoin de spécialistes comme formateurs. Nous voulons développer des spécialistes qui prendront un cheminement vers le professorat.

Où en sommes-nous avec le projet de création de la faculté ?
Sa création doit être approuvée par le conseil de l’Université de Maurice. Une faculté doit avoir des statuts. Il faudra mettre en place un encadrement administratif, recruter des enseignants, etc.

Qu’en est-il des langues qui seront utilisées ?
La faculté aura son autonomie et pourra utiliser les langues qu’elle souhaite. Pour le moment, nous avons des cours en français. Les étudiants venaient après deux ans d’études en France, il faut qu’ils parlent parfaitement le français pour intégrer des équipes dans les examens des patients, etc. Toutefois la formation développée avec Bordeaux a démontré qu’une formation hybride est possible. Les étudiants ont normalement fait trois années en anglais. Les années cliniques se passent très bien en France où ils parlent le français. La formation des spécialistes au MIH se fait en français.

Quel regard jetez-vous sur la formation des médecins en général à Maurice ?
Je suis étonné par la multitude de formations dans le domaine de la santé qui existent non seulement à Maurice mais également à l’extérieur à travers la coopération avec d’autres pays. Chaque fois que je viens ici, il y a un nouveau partenaire en matière de santé. Nous parlons actuellement de l’hôpital universitaire. Cependant, on ne sait encore quelle université sera rattachée avec ce “teaching hospital”. Il faut pour cela avoir des enseignants qui sont des spécialistes. C’est la raison pour laquelle nous plaidons pour la formation des spécialistes. En plus des accords concernant la formation avec des institutions universitaires, les autorités pourraient conclure des conventions entre l’hôpital universitaire, et éventuellement des structures de soin privé comme partenaires.

Quelle est la pertinence d’un hôpital universitaire à Maurice ?
Cela a une très grande pertinence. Nous avons fait beaucoup de progrès dans beaucoup de domaines comme les infrastructures routières et dans des secteurs financiers et économiques. Puisqu’on aspire à devenir un pays à revenus élevés, il faut qu’on puisse faire avancer notre système de santé de la même manière. L’île de La Réunion qui est une île comme la nôtre dispose déjà un centre hospitalier universitaire, pourquoi pas Maurice ? Il nous faut un centre hospitalier universitaire.

Comment peut-on y arriver ?
Une collaboration plus étroite entre les institutions comme le ministère de la Santé, le Mauritius Institute of Health et l’Université de Maurice. Nous sommes heureux que le gouvernement à travers son programme ait déjà manifesté une volonté politique dans ce sens. Le succès de tels projets dépendra de l’accès aux technologies de haut niveau, mais surtout de la disponibilité des ressources humaines formées et qualifiées. C’est la raison pour laquelle nous insistons sur la formation des spécialistes.

À ce propos, nous considérons que maintenant que le protocole d’accord avec l’Université de Bordeaux concernant la formation des médecins généralistes de haut niveau est arrivé à son terme, cette dernière est disposée à nous aider pour la formation des spécialistes. Dans ce contexte, pourquoi ne pas donner la possibilité à tous ceux qui ont déjà eu une formation de généralistes d’avoir une formation de spécialistes, c’est-à-dire une formation de quatre ans ? Or sur les 171 qui ont été formés, seuls 12 ont pu bénéficier de la formation offerte par le MIH parce qu’elle est réservée uniquement aux employés du ministère de la Santé. Tout le monde s’accorde à dire que les médecins formés par l’UOM-Université de Bordeaux sont d’un bon niveau. Pourquoi ne pas leur permettre d’avoir accès à une formation de spécialiste à Maurice ? Ce serait bon pour leur épanouissement personnel et pour le pays. D’autant plus que nous aurons besoin de spécialistes pour travailler comme enseignants bientôt. Lesquels enseignants devront être des cliniciens qui s’occuperont des étudiants aussi bien à la faculté qu’au lit du malade dans les services hospitaliers. Il ne faut pas attendre l’ouverture du centre hospitalier universitaire pour former des spécialistes dont nous aurons besoin. C’est la raison pour laquelle nous plaidons auprès du ministère de la Santé pour que la formation donnée au MIH soit également ouverte aux médecins qui sont dans le privé. Ils constitueront une ressource majeure pour le bon fonctionnement du centre hospitalier universitaire et de la faculté de médecine de l’Université de Maurice.