Historienne et chargée de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement de France Giulia Bonacci se trouvait à Maurice en début d’année dans le cadre d’un programme de recherches financé par l’Union européenne et auquel participe l’Université de Maurice. Auteure de Exodus! L’histoire du retour des rastafariens en Ethiopie, la Franco-italienne étudie la culture rasta notamment en Ethiopie et en Jamaïque depuis une vingtaine d’années. A Maurice, elle a eu l’occasion de côtoyer des rastas et d’assister à un nyabinghi. Rencontrée à Flic-en-Flac, elle livre ses observations à Scope.

 

Que retenez-vous de vos observations sur le mouvement rasta à Maurice ?

D’abord, j’ai l’impression que Maurice n’aime pas ses rastas. Presque tous les rastas m’ont parlée d’un manque de reconnaissance. Ils en souffrent et ont du mal à faire respecter leurs droits humains. Que ce soit celui de porter leurs dreadlocks, de travailler, de circuler dans leur société, d’avoir des lieux de culte à eux. Ils souffrent aussi de difficulté d’accès à la terre. Ils ont construit beaucoup d’endroits sacrés qui ont tous été détruits.

L’autre point, c’est leur souffrance vis-à-vis de la législation actuelle sur l’usage du ganja à Maurice. Des politiques très répressives sont mises en œuvre, ce qui était pour moi un peu surprenant. D’autant plus qu’on voit un grand mouvement de décriminalisation, de légalisation et de développement massif des usages de l’herbe, dont on reconnaît les bienfaits sur plusieurs maladies. Beaucoup de Mauriciens utilisent l’herbe, mais les rastas sont tout de suite associés à elle. Ils sont systématiquement surveillés, fouillés. De nombreux rastas sont mis en prison pour des durées très longues et souvent leurs têtes sont rasées. Les conditions de détention ont l’air extrêmement difficile.

Avez-vous entendu parler de Kaya?

Bien sûr! C’était un tournant dans l’histoire des rastas de Maurice. Une histoire extrêmement violente. La mort de Kaya est une étape qui a structuré le mouvement rasta mauricien. Si j’ai bien compris, il n’y a pas que Kaya qui soit mort dans des conditions suspectes voire scandaleuses.

De vos recherches, d’où prend naissance la culture rasta?

Le berceau du mouvement rasta se trouve en Jamaïque, la plus grande possession britannique des Caraïbes. Dès ses débuts dans les années 30′, ce mouvement rasta est à la fois très jamaïcain et profondément inscrit dans une histoire transnationale. Les idées qui ont amené à sa genèse – l’idée d’une certaine élection des descendants africains et celle d’une royauté sacrée en Ethiopie – pré-existent au mouvement rasta. Elles circulent dans l’espace atlantique depuis le 17ème siècle. Dès le 18ème siècle, de multiples églises ou congrégations se disaient éthiopiennes bien avant les rastas.

Hailé Sélassié

Que s’est-il passé en 1930 pour matérialiser ces idées?

Ce qui va contribuer à transformer ces idées, c’est le sacre d’un jeune homme. Il a un titre qui est « Ras », qui veut dire « tête », et « Tafari » qui est son prénom. Le 2 novembre 1930 Ras Tafari est couronné roi des rois d’Ethiopie dans une grande célébration à Addis Abeba, devant des représentants de gouvernements du monde entier. Cette mise en scène de la souveraineté de l’Ehiopie à travers le couronnement d’un jeune homme noir souverain d’un des vieux pays d’Afrique, le seul pays indépendant d’un continent colonisé, aura un impact dans les mondes noirs; en particulier en Jamaïque. Il provoquera la naissance du mouvement rasta dans les Caraïbes.

La guerre italo-éthiopienne (1935) a eu aussi un impact extrêmement large. Les noirs du monde entier se sont sentis concernés. C’est en reliant le couronnement de 1930 à l’aune de cette guerre que, symboliquement, ce couronnement prend toute sa force.

Vous avez écrit Exodus! L’histoire du Retour des Rastafariens en Ethiopie. Pourquoi cette quête des rastas pour le retour en Afrique ?

Depuis que l’esclavage atlantique a existé vers le 16ème siècle, il y a toujours eu des Africains emmenés dans des calles des bateaux aux Amériques qui ont cherché à rentrer d’où ils venaient. Ce désir de retour s’estompait quand les générations naissant sur les sols américains oubliaient les noms, les visages, les ancêtres, les lieux. Une fois ce travail du temps accompli, c’est à l’Ethiopie que se sont identifiés ces descendants des Africains en quête d’origine.

S’imaginer Ethiopien quand on est né sur une plantation du sud des Etats-Unis, vouloir parler la langue éthiopienne alors qu’on parle créole jamaïcain, vouloir rentrer en Afrique alors qu’on a grandi entre l’Angleterre et la Jamaïque, c’est finalement la marque du pouvoir de l’imagination – et ce n’est pas dit de façon péjorative. Pour un peuple qui a perdu ses racines, c’est un signe de pouvoir que de s’imaginer Ethiopien.

Mais pourquoi l’Ethiopie?

Ethiopie, c’est le pays et le mot assimilé à la négritude. Il y a une analogie qui se fait dans l’histoire : si on est noir, c’est parce qu’on est Ethiopien; si on est Ethiopien, c’est qu’on est noir. Cette analogie se base sur la Bible, qui contient une quarantaine d’occurrence du mot « Ethiopie », associée à ceux qui ont la peau noire.

Les noirs du monde entendent parler de ce pays souverain. En 1896, l’Empereur Menelik gagne une première bataille contre les Italiens (1885-1896). L’Ethiopie devient alors ce pays qui s’est défendu contre l’impérialisme européen. Par la suite, l’Empereur Hailé Sélassié offre des terres et invite les noirs d’Amérique à venir s’installer en Ethiopie pour les remercier de leur soutien pendant la seconde guerre italo-ethiopienne (1935-1936). Donc, à la strate biblique se rajoute une strate politique.

Hailé Sélassié est considéré comme la réincarnation de Jah sur terre. Mais certains le tiennent responsable de la mort de milliers d’Ethiopiens durant la famine qui a ravagé le pays. Qu’est-ce qui explique son statut céleste auprès des rastas?

Rabbi Ford, dont le père a écrit l’hymne éthiopien universel – qui était devenu l’hymne de l’organisation de Marcus Garvey, ce grand charismatique controversé nationaliste noir, panafricaniste -, disait que l’Empereur d’Ethiopie a trois corps : biologique, comme un homme; politique, parce que roi des rois d’Ethiopie; et spirituel, celui revendiqué par les rastas.

Les rastas se basent sur une interprétation des textes bibliques, des prophéties qu’aurait dites Marcus Garvey et une interprétation de l’ordre mondial politique. Cela pour affirmer que Hailé Sélassié est le Messie retourné, Dieu lui-même ou le messager de Dieu, selon les interprétations.

Il y a aussi des références comme dans le livre de l’Apocalypse, chapitre 5 ou 19, où on voit les titres que portent les Empereurs d’Ethiopie – Roi des Rois, Seigneurs des Seigneurs, Lion conquérant de la tribu de Juda. Les interprétations des rastas se basent sur cela.
Par ailleurs, l’Empereur a aboli l’esclavage en Ethiopie, devenant ainsi le premier Etat africain a rentré à la Société des Nations. Il a défendu avec succès la souveraineté de l’Éthiopie et a fondé à Addis Adebba l’Organisation de l’Unité Africaine.

Pourquoi le reggae est-il aussi profondément attaché à la culture rasta?

On date la naissance du reggae à 1968. A la musique populaire enregistrée, de jeunes rastas introduisent des tambours qui sont déjà joués par des rastas dans des quartiers de Kingston. Ils ralentissent le rythme du ska et créent le reggae. Ce sont d’abord eux qui en jouent même si la musique sacrée des rastas s’appelle le nyabinghi. Or, des congrégations rastas refusent le reggae parce que c’est une musique moderne qui implique de l’argent et du show business.

Mais, il y a à la fois une jeunesse qui rêve de changement, ce mouvement rasta qui existe depuis deux générations et la transformation de la musique populaire jamaïcaine. Le reggae devient le support de cette identité rebelle rasta qui se répand dans le monde dès le milieu des années 70′.

Vous ouvrez la conférence « Libérés, délivrés… avec le reggae » par une chanson de Chronixx, Captureland et vous employez le terme « reggae revival ». De quoi s’agit-il ?

Ce terme est utilisé depuis quelques années pour parler du renouveau du reggae en Jamaïque. Une jeune génération puise dans les rythmes et les chansons de l’âge d’or du reggae roots pour produire un reggae nouveau nourri de ces références passées. C’est le cas de Chronixx, Protoje, Jah9, Kabaka Pyramid, Jesse Royal et beaucoup d’autres.
Avec les instruments, les voix et le design visuel aussi – une grande différence par rapport aux années 70′ -, ils donnent une nouvelle vie au reggae roots jamaïcains après des années passées dans le dancehall et la slackness, une musique populaire jamaïcaine qui emploi des termes vulgaires pour parler de sexe, de drogue, d’argent. Des valeurs très éloignées de celles prônées par le reggae roots, qui est une insurrection permanente mais animée par un esprit de justice. Ces jeunes conquièrent littéralement le monde en créant leurs labels, leurs maisons de production et en reprenant le pouvoir sur les structures souvent abusives envers ceux qui font du reggae.

Que ce soit Bob Marley, Peter Tosh, Damian Marley ou Chronixx, tous plaident pour la légalisation du ganja. Que représente cette plante pour les rastas?

Cette plante a été amenée dans les Caraïbes par les travailleurs engagés venus d’Inde. De même que ses usages rituels, divertissants et aussi utilitaires; le chanvre servait à façonner des objets utiles dans le monde marin et agricole de l’époque.

Très tôt, les rastas ont développé un usage rituel sacré de l’herbe, très codifié et pratiqué dans certaines assemblées, permettant un dialogue entre les participants, un reasoning. Or, les autorités jamaïcaines ont utilisé cet usage pour réprimer brutalement le mouvement rasta. On ne compte plus le nombre de rastas qui ont été arrêtés, frappés, emprisonnés, dont les têtes ont été rasées à cause de cette herbe. Mais ça a changé en Jamaïque.

Qu’est-ce qui a contribué à ce changement?

Les rastas ont été acteurs d’une révolution culturelle. On a des chansons de Peter Tosh et de Bob Marley, 3 O’Clock Roadblock et Ambush in the Night, qui racontent comment ils se sont faits taper dessus par la police coloniale et post-coloniale. La révolution culturelle a été menée dans les années 70′ et 80′ par des rastas, mais aussi des poètes, des hommes et des femmes de théâtre, des journalistes. Ils ont aussi rendu le créole honorable. Le broken english, comme ça s’appelait, fait partie de la langue vernaculaire qui n’était pas autorisée et respectée. Aujourd’hui, la langue de l’administration, de la justice et de l’Etat reste l’anglais, mais il n’y a plus de honte attachée au fait de parler créole en Jamaïque.

Comment percevez-vous l’avenir des rastas de par le monde?

Dans toutes ces sociétés post-esclavagistes, tant les îles de l’océan Indien que les sociétés européennes, le mouvement rasta émerge de façon organique. Il circule des idées et des identités qui ont encore du sens. Je pense que des changements importants vont venir parce que la conscience du jour est écologique.

Les rastas tiennent un discours écologique depuis longtemps. Ils ont développé des pratiques de la vie quotidienne en phase avec le besoin de prendre soin de soi-même et de l’environnement, de faire prévaloir la justice sur l’injustice, et de reconnaître le rôle central joué par l’Afrique dans l’histoire de notre monde.

Tous ces sujets constituent des débats d’avenir et les rastas sont en première ligne non seulement pour penser cet avenir, mais aussi pour la mettre en pratique.