Quarante-quatre ans de carrière en médecine et 38 ans en chirurgie orthopédique. À 75 ans, le Dr Indraduth Chunnoo, qui fut le premier à introduire, en 1976, hors de Russie, la technique du fixateur externe – inventée par le Pr Ilizarov, en Sibérie dans les années 1950 – continue à corriger des déformations et malformations des os, articulations et muscles chez ses patients. La semaine dernière, à la City Clinic, le chirurgien orthopédiste a une nouvelle fois réussi un exploit sur une patiente indienne n’ayant pu « se faire traiter » en Angleterre… Le Dr Chunnoo nous parle de cette patiente de 33 ans, atteinte de poliomyélite, et dont le cas était jugé « très compliqué ». Il revient par ailleurs sur ses riches années en Russie où il a reçu sa formation et nous livre son opinion sur les jeunes s’y rendant pour des études de médecine.
« Cette patiente, qui a grandi en Inde, n’y a jamais reçu de traitement pour sa poliomyélite. Elle avait la hanche qui tombait, les os raccourcis, le pied en équin et en adduction, allant en dehors. Les polios sont des cas très difficiles car le joint ne tient pas. Mais, ce qui était plus grave, c’était le raccourcissement de la jambe », explique d’emblée le Dr Chunnoo. C’est ainsi que le médecin pratique une ostéomie sur sa patiente avant d’appliquer le fixateur externe pour allonger la jambe. Cette technique consiste à utiliser des fiches métalliques implantées dans l’os à travers la peau. « D’autres auraient mis un plâtre en métal avec vis mais il y a toujours des risques d’infection et de mal union (ne pas se bien fixer) et il aurait fallu plus de temps, soit un an ou deux avant d’enlever le plâtre ». Avantages donc du fixateur externe : pas de nécessité de pose de plâtre ; le patient retrouve vite sa mobilité et les risques d’infection sont diminués.
Après cette première intervention la semaine dernière, le Dr Chunnoo se rend tous les jours chez la patiente pour allonger la distance de l’os sectionné en vue de prévenir tout dommage aux nerfs et aux vaisseaux sanguins et d’aider les muscles et les tendons à s’allonger plus facilement. « Il faut allonger par un millimètre jusqu’à la longueur voulue. Si c’est 3 cm, cela prendra trente jours. Là, cela va prendre au moins deux mois ». Deux autres interventions devraient suivre après la première avant que la patiente ne puisse se déplacer normalement.
Le Pr Gavriil Abramovich Ilizarov a développé la technique du fixateur externe en Russie dans les années 50. Le médecin mauricien s’estime chanceux d’avoir pu entre 1973 et 1976 se spécialiser en orthopédie au « prestigieux » Central Institute of Traumatology and Orthopedics (CITO) en Russie. « Il y a 250 médecins, spécialistes et chercheurs qui y travaillent ».
Deux bourses
Ses études secondaires terminées au collège Saint Andrew’s en 1958, fort de ses bons résultats, Indraduth Chunnoo prend de l’emploi comme Clinical et Clerical Officer à l’hôpital de Mahébourg avant d’être clerk au ministère de l’Éducation. Il démissionne lorsqu’il apprend en 1962 qu’il a décroché une bourse du gouvernement soviétique pour des études de médecine. Le jeune homme s’envole pour la Russie et devient médecin en 1969. En 1970, il revient dans sa mère patrie pour exercer comme médecin. Deux ans après, il décroche une deuxième bourse pour se spécialiser. Il choisit la chirurgie orthopédique et termine sa spécialisation en 1976. « Ma thèse portait sur des recherches sur les tumeurs osseuses de la main. J’utilisais des éléments radioactifs, le strontium 85 et le technitium 99m, et j’ai prouvé que le technitium 99m est plus efficace que le premier à dépister les tumeurs dans la main. Cela a été reconnu par un panel de vingt éminents professeurs lors de ma dissertation ».
Le Dr Chunnoo est le premier médecin à avoir introduit le fixateur externe Ilizarov en dehors de la Russie et dans l’hémisphère Sud en 1976. « J’ai réalisé avec succès plusieurs interventions chirurgicales en hôpital et en clinique, notamment des cas de fracture sévère et des cas d’écrasement de jambe, épargnant ainsi aux patients une amputation ». La technique Ilizarov n’a été introduite en Italie qu’en 1981, au Canada en 1987 et à New York en 1992, affirme notre interlocuteur. En 1980, frais émoulu de l’Institut d’État Pirogov de médecine et du CITO à Moscou, il donne des conférences en Haïti, en Russie, au Népal, en Inde, à Madagascar, au Kenya et en Tanzanie.
La technique du fixateur externe nécessite soit une anesthésie générale, soit une anesthésie lombaire du patient. « J’ai déjà effectué une anesthésie sciatique moi-même, après quoi j’ai appliqué le fixateur externe et ai fait marcher le patient dans les deux heures qui suivaient ». Lorsqu’on lui demande si cette démarche n’a pas suscité une divergence d’opinions parmi ses confrères, le Dr Chunnoo répond que « souvent, certains ne connaissent pas la technique Ilizarov et la facilité avec laquelle on peut appliquer l’appareil et faire travailler les jambes ou les bras ».
Études en Russie
Exerçant maintenant dans le privé, le Dr Chunnoo a auparavant été chef de service en orthopédie à l’hôpital SSRN (1984), Acting Medical Superintendent au même hôpital (1985), Premier Regional Health Director (1986-1991) et Acting Principal Medical Officer au ministère de la Santé (1991).
Ce parcours remarquable d’un médecin spécialiste formé en Russie vient-il apporter un démenti à l’opinion générale selon laquelle la qualité des études de médecine dans ce pays laisse à désirer ? « Certainement », nous répond-il avant de reprendre : « Tout ce qu’on entreprend dépend de l’intelligence de la personne, de l’expérience acquise et il importe d’avoir cette volonté de mettre en exercice toute sa capacité. Moi, je l’ai fait avec beaucoup de dévouement avec toute la connaissance acquise en Russie. C’est difficile d’aider une personne avec une fracture à remarcher en deux heures ! De surcroît, avec un traitement très raccourci de 5 à 6 semaines, après quoi le patient peut retourner au travail ». Bien sûr, souligne le médecin, au sujet des jeunes qui entreprennent aujourd’hui des études de médecine en Russie, « il importe qu’ils aient eu de bons résultats en HSC avec des matières scientifiques. Il faut beaucoup se documenter, maîtriser la langue quoiqu’aujourd’hui on enseigne aussi en anglais. Moi, je maîtrisais la langue russe. Étant aussi un bon dessinateur, j’ai fait des présentations d’anatomie en russe aux étudiants ». L’ancien élève du collège Saint Andrew’s se souvient par ailleurs avoir eu d’excellents enseignants originaires d’Écosse, d’Angleterre et d’Irlande qui lui ont apporté « un très bon bagage » au secondaire.
Pour le médecin de 75 ans, « il faut que les jeunes comprennent que la médecine est une profession noble et qu’il faut donner beaucoup de temps pour avoir une profonde connaissance, indispensable pour exercer convenablement ».
Outre la médecine, Indraduth Chunnoo consacre une bonne partie de son temps aux oeuvres sociales et à sa deuxième passion, la peinture. Il se souvient avoir opéré le Père Henri Souchon à l’hôpital Jeetoo après que celui-ci eut fait une chute il y a quelques années de cela. « Il était resté un mois à l’hôpital. Alors que moi, j’appréhendais l’idée de lui annoncer la nécessité d’une opération, je fus étonné quand je l’entendis me lancer : “Qu’est-ce qu’on attend ? Allons-y ». Vice-président de l’ONG Global Rainbow Foundation, le Dr Chunnoo est aussi membre du Lions Club (Giants) de Port-Louis. « Le Lions Club offre un dîner chaque mois aux SDF dont s’occupait le Père Souchon ».