Dr Jimmy Harmon, directeur adjoint du SeDEC

Après 18 ans, quel est votre bilan du Prevokbek ?

Quand on fait la relecture de ce parcours, je réalise qu’il y a eu beaucoup de jalons posés. Le premier étant l’utilisation de la langue maternelle comme moyen d’enseignement. Pour cela, le SeDEC tient à dire un grand merci à Dev Virahsawmy et au cardinal Piat pour son ouverture, à l’époque, à l’idée d’utiliser le kreol morisien (KM) dans les établissements scolaires. Même si les choses ont beaucoup évolué maintenant, à cette époque avoir le KM comme langue d’enseignement n’était pas chose facile.

C’est cela qui fait la force de l’Église catholique. Il faut savoir que c’est le français qui a toujours été mis en avant dans les écoles catholiques. Il fallait donc faire comprendre et accompagner tous ceux qui avaient une certaine réticence au KM. Ce n’était pas facile au début. Je me souviens que la formation que donnait Dev Virahsawmy n’était pas acceptée facilement.

Il a fallu faire tout un travail d’“action research”, pour que l’Église, à travers le BEC à l’époque, prenne une “policy decision” et obtienne l’aval des autorités. Le plus gros challenge demeurait tout de même la mise en œuvre. Les leçons qu’on peut tirer c’est que dans tout projet, il faut qu’il y ait une flexibilité et que les gens engagés dans la mise en œuvre ne soient pas “at the receiving ends”. Il faut qu’ils soient partie prenante de cette mise en application. C’est cela qui a fait la force du Prevokbek. Les enseignants ont fait eux-mêmes leur manuel. Il faut aussi savoir que l’idée n’était pas de mettre le KM partout. Il y avait des enfants qui avaient besoin que le programme se fasse en KM et d’autres non. Donc, on arrivait à diviser la classe, en fonction des besoins. C’est cela qui a fait notre force. Je crois que tout projet pédagogique devrait avoir ces caractéristiques-là. C’est-à-dire, ceux qui vont appliquer un projet doivent être en partie prenante. Il faut une orientation donnée par l’institution, mais il ne faut pas rester figé dans cette politique.

Quand Dev est venu, il a apporté le KM comme langue maternelle. Mais dans son application, nous avons réalisé qu’il fallait aussi garder le français et l’anglais. Et c’est là que l’idée d’un programme anglais-kreol émerge. À partir de là, nous avons adopté un système bilingue, avec les manuels et un système d’évaluation bilingue. Par exemple, pour les maths, la section A est en KM, la section B est en anglais-KM et la section C, en anglais. Nous avons donc mis au point un système d’évaluation qui va dans la ligne de ce que préconise l’Unesco. Nous avons pu éviter l’erreur de créoliser partout. Il y a toujours le débat sur comment partir du KM à une autre langue, mais ça, c’est un autre défi.

Avez-vous pu partager toutes ces expériences avec les autorités ?
Il y a eu beaucoup de résistance à l’utilisation du kreol par le passé. Entre 2005 à 2012, cela faisait régulièrement l’actualité. La relation entre l’éducation catholique et le ministère était assez tendue par moments. Il y a eu beaucoup de pressions et il y a eu des événements comme la sortie du dictionnaire qui venait montrer qu’il était possible que le KM entre à l’école. Nous l’avons démontré avec le Prevokbek. Cela a eu une incidence sur la politique nationale pour que le KM entre à l’école primaire. C’est un fait que tout le monde reconnaît, même s’il y a eu une tentative d’effacer cela.

L’introduction du KM ne s’est pas faite grâce à la classe politique, mais grâce à l’œuvre pionnière de Dev, qui a été le premier après l’indépendance à parler de l’importance du KM. Ensuite, il y a eu tout le travail des praticiens. C’est grâce aussi aux profs, qui sont les experts du terrain. C’est ainsi que le KM est arrivé jusqu’au secondaire aujourd’hui.

Cela dit, la question de langue demeure entière. Le KM est proposé comme une langue optionnelle, au même titre que les langues asiatiques. Il aurait dû être un “medium”. Il faut continuer à se battre pour cela. On peut introduire un programme bilingue comme cela a été le cas avec le Prevokbek. On peut commencer par tout ce qu’il y a, autre que langues, dans la réforme du “Nine Year Schooling”.

Par exemple, l’éducation civique, la musique… Nous n’avons aucun problème que l’anglais reste la langue officielle. Pour l’avenir de l’enfant mauricien, il ne faut pas se contenter que le KM soit maintenant au primaire et au secondaire comme une langue optionnelle. Il y a encore des enfants qui souffrent, il y a des avenirs déjà brisés, le fait que la langue maternelle n’est pas encore un “medium”. Pourquoi ne pas proposer aux parents le choix entre un programme bilingue et un programme comme c’est le cas actuellement ? Pourquoi ne pas l’envisager pour l’examen national de Grade 9, par exemple ? Il y a encore du chemin à faire et la réforme du “Nine Year Schooling” n’a pas abordé cette question.

Comment accueillez-vous l’Extended Programme ?
Nous apprécions que le gouvernement ait voulu mettre tous les enfants sur un pied d’égalité en incluant le même programme pour l’“Extended” et le “Mainstream”. Le but de l’Extended Programme (EP) – et non pas Extended Stream – est de casser cette division entre les deux groupes d’enfants. “Extended” veut dire que le programme sera étendu sur quatre ans.

Après deux ans, les profs nous disent que même si l’intention du gouvernement est fort louable, les enfants n’arrivent pas à s’adapter à ce programme. Ces enfants ont d’autres formes d’intelligence. Ils ont besoin d’un autre programme. L’idée de les faire passer le même programme national de Grade 9 est un leurre. Nous avons déjà des “feedbacks” de nos profs : cela ne va pas marcher. Et je crois bien qu’au ministère, on réalise cela. Mais la réforme a été enclenchée, il y a des échéances électorales, je ne vois pas la ministre venir avouer que finalement, l’EP ne marche pas. Mais nous, nous le savons dans la pratique.

Le côté positif de l’EP est qu’il y a des manuels. Ce qu’on n’avait pas auparavant. Mais le travers dans lequel on est tombé avec l’EP, c’est ce côté technocrate de l’éducation. On a fait un système où, pour faire le suivi des enfants, les “facilitators” doivent remplir des grilles psychométriques et autres…

Une série de paperasseries qui vient submerger les “facilitators”. Ensuite, il faut évaluer les élèves comme dans le “maintstream” alors que ce n’est pas adapté pour eux. Il faut un autre type d’évaluation pour eux. De même, le Quality Assurance de la PSEA est concentré sur l’“extended”. Mais on est en train d’utiliser des outils qui ne sont pas applicables à ces enfants. Avec l’“extended”, on ne peut dire qu’on va suivre un programme établi à la lettre. Il y a des jours où on doit s’adapter aux situations. Il faut de la flexibilité. On a besoin de profs qui soient dévoués et qui connaissent bien leurs élèves.

Le SeDEC compte-t-il adapter l’Extended Programme, comme cela a été le cas pour le Prévoc ?

Absolument. Nous travaillons déjà sur un projet pour l’année prochaine, axée sur six points. Le père Romaine, qui est le délégué épiscopal, a demandé que l’“extended” soit “renamed”. Ensuite, il est question d’introduire un “personal coach” pour chaque enfant. La question de langue maternelle sera aussi prise en considération pour refaire la base des enfants. Le rôle du “facilitator”, qui sera plus un “moderator”, sera aussi revu et finalement, c’est tout le suivi qu’il faudra adapter.

Avec tout ça, on veut aussi développer toute la dimension vocationnelle. Cela a déjà été évoqué au niveau de la PSEA et du ministère de l’Education. Nous disons qu’il faut donner une vocation à tout le système. Dès le Grade 7, les élèves du “mainstream” et de l’“extended” doivent être exposés au “vocational”. Cela demandera que l’État investisse dans ce secteur. La fédération des managers est sur la même longueur d’onde que nous. Tout cela est sujet à l’aval du ministère. Nous sommes toujours disposés à collaborer, mais quand nous voyons que cela va droit dans le mur, nous n’attendons pas pour réagir.

Les jeunes du Saint Esprit donnant un aperçu de leurs talents