La profession médicale n’a pas été épargnée durant l’année d’allégations de négligence et d’autres critiques sur le comportement de certains médecins. Le mandat des dirigeants du conseil de l’Ordre des médecins prenant fin en janvier prochain, Kailesh Kumar Jagutpal, le président sortant, livre dans l’interview qui suit ses réflexions sur le nouvel environnement dans lequel les médecins exercent leur métier et dit certaines vérités sur la profession. « Nous manquons de ce “team spirit” dans la pratique de la profession à Maurice. Pourtant, je suis convaincu que si on adopte ce concept, il y aura moins d’erreurs de diagnostics », croit le Dr Jagutpal.

Les derniers examens du Medical Council (MC) ainsi que la publication des résultats ont été plutôt calmes cette fois. Les candidats seraient-ils plus dociles envers les examens ou l’examinateur indien a-t-il proposé des questionnaires plus abordables ?

C’est vrai qu’il y a moins de contestations envers ces examens et je suis content de ce changement d’attitude du côté des candidats. Je ne crois pas que le niveau du questionnaire pour l’entrée à l’internat et celui pour l’enregistrement des nouveaux médecins ait baissé. Je pense plutôt que les aspirants médecins ont compris que, sans passer par ces examens, ils ne pourront démarrer leur carrière professionnelle. Je vous signale que le taux d’échecs pour l’entrée à l’internat est toujours élevé, malgré cinq à six années d’études en médecine et l’obtention d’un diplôme. Parmi les 91 candidats qui n’ont pas réussi cette fois à cet examen, une vingtaine en était à sa quatrième tentative. Une situation qui donne à réfléchir.

Croyez-vous que ces candidats soient faits pour la profession médicale puisqu’ils éprouvent des difficultés à décrocher une place pour l’internat ?

L’examen que nous proposons vise à attester que l’aspirant médecin ait les connaissances de base en médecine et qu’il est prêt pour le stage pratique de 18 mois dans le service hospitalier public. Or, cette vingtaine d’aspirants médecins ne sont toujours pas parvenus à décrocher leur place pour l’internat. Pour être franc, leur situation est un véritable souci pour l’Ordre des médecins. Le plus inquiétant dans leur cas, c’est leurs faibles performances à cet examen d’entrée. Ils sont au-dessous de la barre de 60 points, alors que le questionnaire compte pour 150 points. Ces jeunes diplômés en médecine viennent nous revoir régulièrement pour parler de leur situation et nous faisons de notre mieux pour les guider. Nous leur faisons comprendre qu’il n’y a pas d’autres solutions que de redoubler d’efforts dans leur préparation.

Est-ce que le MC a identifié leurs principales faiblesses ?

Le National Board Examinations of India, qui prépare les questionnaires, ne nous en envoie pas de copies, malgré nos requêtes répétées. On n’en connaît donc pas le contenu. Mais selon cette vingtaine de candidats en difficultés, le questionnaire serait basé particulièrement sur le contexte indien. Ils se plaignent aussi de l’absence d’un livre de référence pour leur préparation à cet examen. Nous avions organisé en novembre la 5e édition de l’examen de l’internat et les arguments de cette vingtaine de candidats ne tiennent pas la route. Comment se fait-il que d’autres candidats réussissent du premier coup et que certains obtiennent même de brillants résultats ? Au dernier examen, des candidats ont obtenu plus de 100 points. Est-ce qu’ils avaient un bon niveau académique en commençant leurs études de médecine ? Avec l’introduction en 2013 des critères académiques spécifiques stipulés dans la loi pour entreprendre des études en médecine, je ne pense pas que nous aurons à l’avenir un problème similaire à celui de cette vingtaine d’aspirants médecins qui n’ont pas encore commencé leur stage d’internat depuis l’obtention de leur diplôme.

De bons résultats à l’université et aux examens du MC sont-ils une garantie que telle ou telle personne fera un bon médecin plus tard ?

Le temps nous le dira. Une bonne performance aux examens est rassurante quant à la connaissance de base de l’aspirant médecin. Il est bon de souligner que l’internat complète la formation et on s’attend à ce que les internes, après cette étape, fasse mieux à l’avenir. En tout cas, nous ne recevons actuellement presque pas de critiques émanant des hôpitaux au sujet de la performance des internes. Cela voudrait dire que les nouveaux aspirants médecins n’ont pas de grosses difficultés dans leur formation clinique et que l’introduction d’un examen d’entrée à l’internat a été une bonne chose pour la profession. Au final, ce sont les patients qui en sortiront gagnants.

Vous affichez une grande confiance… Est-ce que cela voudrait dire qu’il y aurait moins de plaintes au sujet de cas de négligences médicales alléguées à l’avenir ?

En tant qu’organisme contrôlant la profession, le MC prend toutes les mesures nécessaires pour diminuer les risques de négligences médicales. Toutefois, je ne peux pas dire de manière catégorique qu’il n’y aura plus de cas de négligence. Chaque médecin est conscient de ses responsabilités lorsqu’il prend en main le traitement d’un patient.

Peut-on avoir une indication des catégories de médecins qui sont les plus visés dans les plaintes du public ?

Selon notre constat, les plaintes concernant les généralistes ont beaucoup diminué. La majorité des doléances concernent des filières de spécialisation, comme la gynécologie, la chirurgie, la pédiatrie… Souvent, les investigations révèlent un problème de communication – soit entre patients et médecins traitants, soit entre collègues – ou même des relations conflictuelles entre collègues. Ce genre de problème favorise les risques de négligence et, lorsque surgit un incident, quelqu’un portera le chapeau, soit le généraliste, soit le spécialiste, soit encore le personnel infirmier. Cependant, n’importe quel traitement comporte un certain risque pour la vie du patient, comme lors d’une intervention chirurgicale. Il est bon que le public sache que toutes les plaintes que reçoit le MC sont prises au sérieux. Nous ne banalisons aucun cas. Selon les procédures, nous réclamons d’abord les informations nécessaires auprès des différentes parties et organismes concernés par un problème et, à partir de là, nous initions une enquête lorsque cela s’avère nécessaire. Les membres du public ayant porté plainte sont informés de nos décisions. Nobody is kept in the dark.

Les cas de mauvais diagnostiques avec des conséquences graves sur la santé des patients ne sont pas rares. Qu’est-ce qui peut conduire à des diagnostics trompeurs ?

Le médecin mauricien doit changer sa façon de travailler. Qu’il exerce dans le service public ou privé, il ne peut continuer à pratiquer son métier en isolation. C’est l’heure de la “team up”, comme cela se fait ailleurs. Dans de grands pays comme la France ou les Etats-Unis, il y a le travail en équipe. Lorsqu’un spécialiste suit un patient, il y a autour de lui une équipe de médecins impliqués eux aussi dans le traitement de ce malade. Ce concept de travail en équipe donne lieu à un partage d’avis sur l’état du malade et sur le traitement à lui prodiguer. Nous manquons de ce “team spirit” dans la pratique de la profession à Maurice. Pourtant, je suis convaincu que si on adoptait ce concept, il y aurait moins d’erreurs de diagnostics. Ce travail d’équipe est plus que jamais nécessaire car le traitement d’un patient pour certaines maladies est souvent multidimensionnel dans le sens que plusieurs disciplines sont concernées. A titre d’exemple, un médecin traitant un patient diabétique sait que cette personne pourrait avoir des problèmes au niveau de la vue et des pieds et qu’il a besoin aussi de changer impérativement ses habitudes alimentaires. Il doit donc faire entrer les autres professionnels de la santé en prodiguant des soins à ce malade.

Un autre facteur qui pourrait donner lieu à un mauvais diagnostique a trait au manque d’informations sur les antécédents du malade. Dans le service hospitalier public, il y a beaucoup de faiblesses dans le système de collecte et de communication d’informations parce que l’informatisation des données n’est pas encore une réalité. Si un patient en traitement dans tel hôpital pendant quelques années se présente un jour dans un autre établissement public, le médecin qui l’examine n’a aucune donnée en main immédiatement sur ses antécédents médicaux. Il doit se fier à ce que le patient ou les proches de ce dernier lui disent. Le service hospitalier doit absolument accélérer le processus d’informatisation pour une amélioration du service.

Cela dit, lorsque nous comparons la pratique de la profession à Maurice à celle des pays disposant des mêmes moyens et des mêmes facilités existantes, nous pouvons dire que la performance des médecins mauriciens n’est pas mauvaise.

Un certain nombre de médecins étaient sous la loupe du MC pour non-respect du code d’éthique. Ont-ils été sanctionnés ?

La majorité des membres de la profession respectent le “Code of Practice” et les écarts que nous avons constatés concernent un petit groupe de médecins récalcitrants et qui exercent le métier depuis plus de 20 ans. Nous les avons convoqués et les avons rappelés à l’ordre. Ces confrères sont au courant des sanctions qu’ils risquent s’ils ne modifient pas leur comportement. Il y a eu un changement d’attitude chez eux. Malheureusement, il y a des brebis galeuses dans toutes les professions, malgré les garde-fous pour éliminer les mauvaises pratiques.

La participation à la formation continue est obligatoire pour figurer sur le registre annuel. N’y a-t-il pas de risque que les médecins participent aux cours dans le but uniquement de récolter les « 12 points obligatoires » ?

Le Continuing Professionnal Development (CPD) vise à maintenir le niveau de la profession et permet aux médecins d’améliorer leurs connaissances. La présence aux sessions de formation dépend de la motivation de chaque médecin. Mais vous avez raison de poser la question. J’ose croire qu’ils s’y rendent pour améliorer leurs connaissances de la médecine et pour discuter avec les confrères, et non pour collecter les “12 points”, comme vous le dites. Je ne crois pas que la majorité des participants se déplacent pour avoir les yeux fixés sur leur portable pendant plus d’une heure. Il y a eu de la résistance au début, mais selon le “feedback” que le MC a reçu, la majorité des médecins participent avec intérêt aux “refreshing courses”.

Ces conférences répondent-elles aux besoins des médecins ?

Le médecin mauricien fonctionne définitivement dans un nouveau contexte, qui est caractérisé par l’évolution rapide de la médecine et est dominé par l’apport des nouvelles technologies. Il a aussi en face de lui des patients de plus en plus exigeants et qui vont sur l’internet pour recevoir des informations sur leur maladie. La formation de base que le médecin a reçue pendant ses années d’études est certainement valable, mais elle ne suffit plus pour gérer les nouvelles situations auxquelles il est confronté. À mon avis, nous ne pouvons importer ces programmes de formation continue. Les “courses providers” doivent ajuster leurs programmes aux nouvelles réalités mauriciennes afin que le médecin y soit intéressé et progresse dans son métier. En général, les thèmes des conférences tiennent comptent des nouvelles situations. Mais dans les domaines de spécialisation très pointue, je pense que les organisateurs devront faire appel aux compétences extérieures.

Le MC s’est-il intéressé aux observations et recommandations de la commission sur la drogue concernant la profession médicale ?

Nous avons pris connaissance du rapport de cette commission et on a mis en place un comité pour analyser les recommandations. Le rapport met l’accent particulièrement sur les ordonnances et attire l’attention sur les prescriptions et les signatures illisibles. Le rapport fait aussi mention des prescriptions pour les “dangerous drugs”. Tout médecin qui est enregistré auprès du MC est au courant de l’existence de la Dangerous Drugs Act et doit tenir compte de cette législation en prescrivant des médicaments. Il est bon de savoir que le MC ne reçoit plus depuis quelque temps des plaintes des pharmaciens au sujet de la qualité des prescriptions que les patients leur présentent.

Y a-t-il toujours un vif intérêt pour les études en médecine parmi les HSC School Leavers ?

Beaucoup de parents considèrent la profession de médecin comme un “big achievement” dans la vie et ils projettent leurs rêves sur leurs enfants. Il y a eu un engouement ces 15 dernières années pour les études de médecine. Les publicités agressives pour entreprendre ces études à l’étranger, les facilités d’emprunts bancaires et les séries télévisées montrant de jeunes médecins à l’œuvre ont été des éléments qui ont favorisé cet intérêt accru pour cette profession. Selon nos observations, cet intérêt a beaucoup diminué avec les nouveaux règlements pour entreprendre de telles études et depuis l’introduction d’examens obligatoires sur le plan local pour pouvoir exercer la profession. Ces nouvelles mesures pour maintenir le niveau de la profession ont eu un effet dissuasif. D’autres secteurs professionnels, comme les finances, la comptabilité et l’informatique, ont la cote auprès des jeunes. Les centaines d’étudiants qui sont partis avant 2013 dans les pays de l’est et en Chine pour la médecine sont déjà de retour et, selon nos estimations, à partir de l’année prochaine, le nombre de nouveaux diplômés en médecine générale sera à la baisse.

Le mandat de trois ans du board du MC prend fin le mois prochain. Êtes-vous satisfait du travail entrepris par votre équipe ?

Hormis les relations conflictuelles au sein du board durant la deuxième année, il n’y a pas eu d’autre incident ayant perturbé le bon fonctionnement du conseil. Nous avons travaillé dans la sérénité et nous sommes heureux devant le travail accompli. Notre plus grande satisfaction concerne la mise en pratique réussie du nouveau système pour l’enregistrement annuel des médecins. Malgré les contraintes de temps, car nous ne sommes pas des “full-time members” au sein du conseil, nous avons beaucoup avancé aussi sur les enquêtes concernant les plaintes reçues. Il y avait un certain nombre de cas en attente lorsque nous sommes entrés en fonction et que nous avons pu régler, et le MC reçoit environ une cinquantaine de doléances du public chaque année. Les différents comités d’enquête ont travaillé avec sérieux et ont été justes dans leurs conclusions. Nous avons aussi réussi à rénover note site Web pour améliorer la communication. Nous avons constaté un certain intérêt chez plusieurs spécialistes pour une formation de super-spécialisation et, à mon avis, il faudrait définir des critères pour l’enregistrement des super-spécialistes, qui constituent une nouvelle catégorie de médecins. Cela devrait être une des priorités de la prochaine équipe dirigeante du MC.

Que répondez-vous à certains membres de la profession qui disent que le MC serait un « bouledogue sans dent » ?

Ce n’est pas vrai. Nous avons pris des sanctions très sévères envers ceux ayant jeté le discrédit sur la profession. Durant notre mandat, les noms de deux médecins ont été rayés du registre et il y a eu trois cas de suspension pour une longue durée. C’est un signal fort envers la profession.

Propos recueillis par Myette Ahchoon