« Pour un retour à la normale, il faudra compter au minimum quatre mois. » Tel est en tout cas l’avis de l’ancien ministre de l’Education, le Dr Vasant Bunwaree, qui a eu à gérer en 2009 une crise sanitaire ayant vu la fermeture des écoles avec l’épidémie de grippe H1N1. Sans vouloir, dit-il, alarmer la population, il conseille de faire « comme si le virus était autour de nous » pour mieux se protéger. Qualifiant la situation « d’extrêmement grave », le cardiologue se dit convaincu que le virus « reste dans l’air ». C’est ainsi qu’il conseille, même chez soi, de garder une distance d’un mètre et demi à deux mètres. « Si vous avez des doutes, portez un masque, même à la maison ! ». Il dit aussi trouver « dommage que les autorités ne fassent pas appel à des experts en matière de maladies infectieuses ». S’agissant de la réouverture des supermarchés, le spécialiste trouve que cela « defeat the purpose » du couvre-feu. Enfin, côté éducation, il appelle à tenir compte de ceux qui seront exclus des cours sur Internet et à la télé. « En 2009, j’avais demandé à la poste de prendre les devoirs au collège et d’aller les déposer comme Express Delivery aux résidences des élèves en question. »

Comment vivez-vous cette pandémie de Covid-19, qui a fini par toucher notre île ? Avez-vous peur pour notre pays ?

Justement, il ne faut pas avoir peur. Il ne faut pas non plus sortir de l’essentiel. Nous sommes dans une situation extrêmement grave. Le monde est en train de vivre une pandémie hors de l’ordinaire. Nous sommes face à un ennemi invisible, comme on le dit. Il peut être autour de nous. Dans la stratégie que je viens de partager avec mes amis, je dis : « Faites comme si le virus était autour de vous ! ». Il peut être sur la poignée de votre porte. Il y restera pendant un temps limité. Mais que se passera-t-il pendant ce temps ? L’avez-vous touchée ? Il y a beaucoup de recherches scientifiques qui l’avancent. Je ne veux pas éveiller la peur chez la population. Mais il y a des évolutions de jour en jour. Il y a trois semaines, on disait que ce virus se transmettait par des gouttelettes lorsque les gens toussent ou éternuent, par les mains qui ont touché une surface contaminée, par la bouche, le nez et les yeux. Mais depuis une semaine, il y a un autre point de vue que j’avais depuis avant. Des études sont en cours, mais des chercheurs annoncent déjà cette possibilité. Ils ont mis le virus dans un espace confiné pour voir si, comme on le disait, le virus avait vraiment un certain poids et tombait sur les surfaces et le sol. On disait avant que le virus ne tient pas dans l’air. En fait, ce n’est pas le virus qui tombe, mais ce sont des gouttelettes qui sont émises, qui ont un poids, et qui ramènent le virus vers le bas. Autre récent objet de recherche depuis une semaine : au-delà des gouttelettes qui sont émises à travers la toux et les éternuements, il y a aussi la possibilité qu’autour de ces gouttelettes il y ait une forme d’aérosolisation. C’est comme une vapeur. Donc, il y a cette possibilité que le virus reste dans l’air. On disait le contraire jusqu’à quelque temps. On disait même qu’il ne faut pas porter de masques. On a vu certains de ceux-là mêmes qui soutenaient ce postulat porter un masque où qu’ils aillent. Je ne comprends pas pourquoi. Les spécialistes qui sont en contact avec les patients, ils n’en manquent pas. Cela concerne la virologie, les spécialistes des maladies infectieuses. En médecine, il y a des branches. Moi, je suis spécialiste dans le domaine cardiovasculaire. Je ne suis pas un spécialiste des maladies infectieuses. Les cliniciens qui vivent avec ces malades, où sont-ils à Maurice ? La rougeole, la rubéole, la malaria, ce sont des maladies infectieuses virales. Ne les soigne-t-on pas à Maurice ? A-t-on vu ces spécialistes venir parmi ce groupe d’experts à la télé pour donner leur point de vue ? C’est à eux qu’il fallait faire appel. Moi-même je suis en train de me mettre à jour au jour le jour. Je suis un peu agacé de voir des confrères qui ne maîtrisent pas toutes les données venir et s’imposer.

Compte-t-on beaucoup de ces spécialistes à Maurice ?

Certes, dans chaque hôpital, il y a une équipe. C’est là que ça bouillonne. Il y a de jeunes médecins qui sont dans le service depuis cinq ou dix ans, et qui, dans des cas comme cela, sont très intéressés. Je suis en contact avec eux tous les jours. Je leur demande de me dire ce qu’ils ont trouvé. Il y a des personnes compétentes. Quand je me mets à la place d’un jeune spécialiste qui fait ce travail, cela me fait mal, car on n’entend même pas leur voix. A la place, on cherche le Dr Bunwaree, le Dr Gunness… Mais on a fait notre temps. Je trouve dommage que les autorités ne fassent pas appel à des experts en la matière. Moi-même, je ne suis pas expert en la matière.

Voulez-vous donc dire que vous n’êtes pas apte à en parler ?

Vous m’interrogez sur la base de mon expérience, mais il faut aller voir ces médecins qui mettent la main à la pâte. Certes, je suis tous les développements dans le domaine et je suis en communication avec le monde entier. Je peux vous dire certaines petites choses qui pourront servir à la population. Les brosses à dents, par exemple, sont souvent dans un même gobelet. Or, ce n’est pas la bonne chose à faire. On parle de bien se laver les mains, de garder une distance, de se confiner, mais on ne parle pas de l’importance de classer les brosses à dents séparément. Une simple chose comme cela peut contaminer tout le monde dans une maison alors qu’on aurait pu restreindre la contamination à une personne ou deux.

Revenons à la présence du virus dans l’air et de la possibilité de contagion…
Personnellement, je suis convaincu, et ma conviction est basée sur quelques études.

Faut-il donc fermer les fenêtres chez soi ?

Au contraire, il faut les ouvrir, parce que s’il n’y a pas de circulation, tout reste en place. Si vous avez une cour, profitez-en pour faire des exercices. Mais dans la mesure du possible, ne restez pas en contact avec une personne qui tousse. Même à la maison, il faut garder une distance d’un mètre et demi à deux mètres. Si vous avez des doutes, portez un masque, même à la maison !

Les supermarchés rouvrent avec des mesures bien strictes. Est-ce une bonne chose, selon vous ?

Personnellement, je pense que le mal a été fait avant. La fermeture a été trop brutale. Il fallait quand même donner 24 heures à la population. J’ai l’impression qu’il y a eu une panique quand certains cas positifs de Covid-19 ont été découverts avec des causes attribuées aux supermarchés. Il fallait instaurer la discipline dès le départ, comme cela se fait en France. Le client prend son sac et ne revient pas sur ses pas en faisant ses courses. La réouverture des supermarchés « defeat the purpose » du couvre-feu. Que signifie d’ailleurs le couvre-feu ? A moins de dire de telle heure à telle heure, il y a couvre-feu. Les gens qui voudront sortir argueront qu’ils vont au supermarché, car il n’y a pas besoin de permis pour s’y rendre. La police pourra-t-elle arrêter chaque personne pour lui demander où elle va ? Or, on sait qu’on est rentré dans une phase terriblement compliquée, qui durera pendant une quinzaine de jours encore. Pour un retour à la normale, il faudra compter au minimum quatre mois. La courbe des infections, ici, est encore dans la phase montante. L’Angleterre et la France ont parlé de six mois. Notre système est assez rôdé face à une telle situation. Nous avons un bon système de santé à Maurice pour y faire face. Malheureusement, c’est la gestion qui pose un peu problème. On ne fait pas appel aux personnes qui sont vraiment compétentes dans le domaine. J’étais ministre de l’Education quand il y a eu l’éclatement de la grippe H1N1. L’Education avait pris les devants. J’avais fait fermer les écoles et j’avais demandé aux enseignants d’apprendre aux élèves à se laver les mains avec du savon. En plus, on avait demandé aux élèves d’enseigner à leur tour à leurs parents et grands-parents comment se laver les mains.

Le secteur éducatif est tout aussi affecté et les examens du PSAC, du SC et du HSC seront très probablement appelés à être reportés. Bientôt, le MOE viendra avec des cours de rattrapage à la télé. Votre point de vue ?

Je regrette que pendant tout ce temps on ait cherché le modus operandi à appliquer. En tant que ministre de l’Education, lors de l’éclatement de l’épidémie H1N1, il y a une dizaine d’années, j’avais déjà proposé cela. Il fallait juste prendre la mesure et l’étendre un peu, car la crise est plus étendue cette fois. La méthode était déjà là. J’avais appelé tout le monde un dimanche dans mon ministère. C’est là où j’avais lancé le projet « un site Web pour chaque établissement secondaire ». Aujourd’hui, je suis content de dire que tous ces établissements ont leur site Web. A l’époque, avec l’aide de Mauritius Telecom, on avait pu mettre en place les sites Web pour environ 75 à 80% des établissements en l’espace de 48 heures. Comme vous le savez, j’accorde toujours une importance aux plus faibles. Je cherche toujours des moyens pour les aider. On avait un comité élargi de quelque 80 personnes, avec tous les ministères impliqués et les instances para-étatiques qui avaient quelque chose à dire. On s’est dit que s’il y avait le site Web, les élèves pourraient avoir des devoirs, mais encore fallait-il qu’ils aient accès à l’Internet. Or, beaucoup n’en avait pas. J’ai donc introduit une deuxième possibilité : les établissements connaissent leurs élèves et les matières qu’ils étudient. On ne donnera pas un papier de physique à un élève qui étudie l’économie… Donc, c’était aux collèges de s’organiser en distribuant tous les devoirs sur « hard copy ». Les parents qui n’avaient pas l’Internet pouvaient aller récupérer les devoirs pour leurs enfants. J’étais très satisfait. Mais en dépit de tout, il y en avait quelques-uns qui étaient exclus. Je prends l’exemple de ma circonscription (Mahébourg/Plaine-Magnien) : les élèves dont les parents travaillaient et qui ne pouvaient bouger ; pour tous ces élèves donc qui à la fois n’avaient pas Internet et ne pouvaient se déplacer pour une raison ou une autre, j’avais demandé à la poste de prendre ces devoirs au collège et d’aller les déposer comme « Express Delivery » à leur résidence. Tous les matins, la poste allait livrer leurs devoirs.

Dans la situation présente, comment verriez-vous les choses ?

Il y a beaucoup plus de facilités qu’avant avec le système de communication. La plupart pourront se connecter à l’Internet. Mais il faut penser à ceux qui n’ont pas cette possibilité. Il faut faire un sondage rapide. On parle de leçons à la télé, mais il faut s’assurer qu’il n’y ait pas de coupure d’électricité, par exemple. Je regrette de voir qu’une radio avec un groupe d’enseignants ait proposé des leçons. Est-ce une chose valable ? Il fallait proposer ces leçons sur toutes les radios en même temps. Il faudrait qu’il y ait un même programme sur toutes les radios, à la télé et sur l’Internet, de telle heure à telle heure. Donc, plusieurs plateformes en même temps. Certaines personnes peuvent être en train d’écouter une chaîne et pas une autre. Le ministère doit pouvoir, avec tous ses experts, savoir choisir des cours. Il ne faut pas qu’un élève se sente lésé en ne voyant pas de cours sur une matière qu’il étudie.

Qu’en est-il de la correction des devoirs ?

La correction peut se faire sur les mêmes plateformes.

Pour avoir vécu une expérience un peu similaire pendant la grippe H1N1, avez-vous proposé vos conseils sur certains aspects de cette crise sanitaire au gouvernement ?

Je suis toujours disponible pour proposer mes conseils au gouvernement. J’ai envoyé une petite missive au Premier ministre pour donner mes idées sur l’organisation d’une « sales and distribution » pour ceux qui ne figurent pas sur la liste des 35 000 personnes du registre social après le « lockdown » commercial. C’est-à-dire le reste de la population. Selon moi, c’est le gouvernement qui devrait tout organiser, et non pas la Chambre de commerce, car qu’on le veuille ou non, ils ont des idées commerciales. On peut les écouter, mais il faut surtout prendre tous les ministères impliqués et les instances liées aux produits alimentaires (production, distribution). Dans certains cas, par exemple, des consommateurs n’ont pas les moyens actuellement de payer. Donc, on peut leur ouvrir un crédit.

Comment fonctionnerait la distribution, selon votre formule ?
Si un consommateur veut avoir tels produits, il contacte une « hotline » et une équipe se charge de voir quel supermarché de sa localité peut fournir tels produits. Il faut le faire sur une base régionale, une « hotline » pour chaque localité. Durant les derniers jours, j’ai aidé une douzaine de personnes à recevoir des produits alimentaires chez elles. Dix ont réglé à la livraison de leurs produits. Les deux autres n’avaient pas de liquide et j’ai pris la responsabilité sur moi. Je suis resté chez moi, sans bouger. Donc, le gouvernement aurait pu organiser une telle chose. En cas de crise, il ne faut pas laisser les choses dans la main de l’autre.

Un dernier conseil à la population ?

Restez chez vous ! Même à la maison, ne soyez pas en promiscuité. Gardez un mètre et demi ou deux mètres de distance. Laissez les fenêtres ouvertes, mais ne restez pas devant. Lavez-vous les mains régulièrement. Le virus peut être sur chaque chose que vous avez touchée. Désinfectez les poignées de porte de temps en temps. Laissez les vêtements à l’extérieur, au soleil, si vous êtes sorti, et 24 heures après, vous pouvez les laver. Laissez les chaussures dehors. Il faut agir ainsi pendant quelque temps car on est entré dans une phase compliquée de l’épidémie.