Notre invité de ce dimanche est le Dr Vasant Jogoo, «a freelance consultant in sustainable development, with a special interest in low-carbon development and land-use strategies.» Après avoir exercé en Afrique et en Europe il est revenu vivre à Maurice il y a quelques années. Ce qui lui a permis de suivre «l’évolution» du projet Maurice Ile Durable (MID), qui est le sujet de l’interview qu’il nous a accordée.
Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser aux questions environnementales dans votre jeunesse ? Ces questions n’étaient pas abordées à l’époque.
On commençait déjà à en parler. Je suis arrivé aux questions environnementales par le biais de la géographie qui était ma passion. Au collège Royal, j’avais monté un petit groupe pour faire des excursions et découvrir Maurice et j’ai même publié une petite revue à l’époque. Après mon HSC, j’ai obtenu une bourse d’étude indienne pour faire un degré en géographie et, à mon retour à Maurice, j’ai enseigné la géographie dans plusieurs institutions secondaires. Je suis ensuite allé faire des études d’urbaniste et d’aménagement du territoire en France avant de revenir à Maurice.
Ces professions n’étaient pas très connues à l’époque ?
Elles étaient connues des professionnels. Maurice n’avait pas l’expertise voulue dans ce domaine et a dû faire appel au gouvernement français. C’est ainsi qu’en 1975 a été publié un rapport qui était déjà une prise de conscience des questions environnementales et de développement durable. Si on avait à l’époque transféré le centre administratif de Port-Louis au Réduit, nous n’aurions pas connu le problème de congestion routière qui nous mine tous les jours. Le problème est simple : il y a tous les jours plus de 100,000 Mauriciens qui doivent se rendre à Port-Louis pour travailler. Ils y vont de plus en plus en voiture, ce qui provoque les embouteillages que nous sommes obligés de subir. Les routes nouvelles que l’on construit ne font que déplacer de quelques kilomètres le problème de l’embouteillage.
A votre retour à Maurice les mentalités avaient évolué en ce qui concerne l’aménagement du territoire ?
Il n’y avait pas d’aménagement du territoire en tant que tel, mais le « outline scheme » qui contrôlait la hauteur des bâtiments dans les villes. Il n’y a pas eu une gestion stricte des terres, ce qui a abouti à la situation d’aujourd’hui. Savez-vous qu’aujourd’hui le bâti représente 25% du territoire mauricien en raison du laisser-aller et du laissez-faire. On trouve des IRS et des morcellements partout dans le pays. Il y a même des publicités pour des morcellements agricoles avec vue. Ce sont des morcellements déguisés, c’est une grosse spéculation qui fait un peu marcher l’économie. Si on ne gère pas le foncier, on ne peut pas parler de développement durable. Quand cela devient spéculation, c’est de l’argent du développement économique que l’on bloque. On est en train de brader le territoire mauricien en toute impunité et sans penser à l’avenir.
25% de territoire bâti, c’est beaucoup ?
25% du territoire en bâti, c’est extrêmement grave pour un petit pays comme Maurice, dont la moitié des terres est constituée de montagnes et de réserves. Dans les pays européens, le taux de bâti est de 15%. Pour Maurice, il faut tenir en compte nos besoins en sécurité alimentaire, dont on ne s’occupe pas assez. C’est vrai qu’on peut aujourd’hui importer facilement. Est-ce que ce sera le cas demain ? Il faut renforcer notre sécurité alimentaire. Il faut des terres pour le développement économique, pour tous ces jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi et aspirent à avoir une maison. La plupart des morcellements autorisés sont uniquement à but spéculatif : on construit et on achète pour pouvoir revendre plus cher plus tard. Certains morcellements sont tellement boisés qu’on a l’impression de traverser une forêt et cela représente un fort manque à gagner en termes de taxes immobilières pour les municipalités.
Revenons à votre parcours professionnel. Qu’avez-vous fait après avoir étudié l’urbanisme en France ?
Je suis revenu à Maurice où j’ai travaillé comme consultant. Puis, j’ai décidé d’aller faire un PhD en urbanisme aux Etats-Unis. Quand j’ai dit que j’allais faire ce diplôme, certains m’ont dit qu’on n’en avait pas besoin à Maurice ! Après mon PhD, je suis rentré à Maurice en 1991. J’ai essayé de travailler sans trop de résultats. J’ai alors postulé et obtenu un poste à la Banque Africaine de Développement (BAD). Je suis devenu Lead Environmentalist et j’ai eu l’occasion de grimper dans la hiérarchie. J’ai même été choisi pour occuper le poste de secrétaire général de la banque pendant la période de transition entre deux présidences.
J’imagine que c’est un moment fort de votre carrière professionnelle ?
Forcément. C’était une reconnaissance de mes compétences au sein d’une entreprise qui emploie plus de 3000 personnes. J’ai quitté la BAD en 2007 pour aller travailler au Commonwealth Secretariat comme chef de la section de ses petits Etats, qui sont au nombre de trente-deux. Je me suis occupé des questions de développement économique et de gestion environnementale. J’ai travaillé trois ans au Secretariat, puis j’ai choisi de rentrer à Maurice où depuis je fais des consultations, surtout à l’étranger.
En plein projet MID et avec votre CV, le gouvernement mauricien ne vous a pas proposé du travail ?
Non, en dépit du fait que j’avais fait savoir que j’étais disponible, je n’ai reçu aucune offre du gouvernement. Je crois que mes compétences n’intéressent pas le gouvernement mauricien. Peut-être que cela a à faire avec mon passage en politique en tant que conseiller de la ville de Quatre-Bornes comme un élu du MMM à l’époque. Ceci explique peut-être cela.
Comment êtes-vous arrivé à la présidence du MID Fund Committee ?
Il faut reconnaître que Deva Virahsawmy, ministre de l’Environnement, a voulu avoir quelqu’un avec un peu d’expérience pour présider le MID Fund Committee. On m’a approché et j’ai accepté sans me rendre compte de l’animosité du ministère des Finances, qui ne voyait pas d’un bon oeil la gestion de ce fond. Pour le ministère des Finances l’argent qui entre dans le MID Fund Committee devient l’argent du gouvernement et ne sert pas uniquement à financer des projets environnementaux. Je pense que c’est une erreur.
Combien récolte ce MID Fund Committee ?
Entre Rs 700 à 800 millions par an que les Mauriciens contribuent directement pour le fonds et qui vont directement dans les caisses de l’Etat. Le ministère des Finances préfère que l’Environnement mendie chaque année pour obtenir une centaine de millions pour ses projets. Je trouve que ce n’est pas juste. L’argent donné pour le MID doit être utilisé, sous le contrôle du ministère, évidemment, pour des projets dans le cadre du MID. C’est une des raisons qui m’ont fait démissionner de cette présidence.
Entrons dans le vif du sujet de cette interview. Que pensez-vous du projet, du concept Maurice Ile Durable, sans langue de bois, s’il vous plaît ?
Je n’ai pas l’habitude d’utiliser cette langue. Je pense que le MID a été un fiasco ou une fumisterie, au choix. Permettez-moi de poser une question : est-ce que sans le MID, Maurice aurait été plus mal loti au niveau de la protection de l’environnement ? Qu’est-ce qu’il y a de différent avec le MID ? Cette politique était supposée amener les Mauriciens à penser, agir et se comporter différemment en termes de rapports avec l’environnement. Rien n’a changé, c’est du pareil au même.
Le MID est une fumisterie parce qu’on n’a su gérer le projet ?
Accordons le bénéfice du doute au Premier ministre et disons qu’il était sincère quand il a lancé l’idée. Mais je crois qu’il n’a pas su choisir les personnes qui auraient pu concrétiser sa vision. Il s’est entouré de personnes qui n’ont pas d’idées précises sur le développement durable et les moyens à mettre en oeuvre…
Mais parmi ces personnes choisies par le Premier ministre pour faire marcher le MID il y a Joël de Rosnay…
Joël de Rosnay est incontestablement un éminent scientifique. Mais je crois qu’il s’est, disons, cogné la tête dans le contexte du développement durable. Je crois même qu’il ne connaît pas bien le dossier. Pour preuve, il a déclaré récemment à Davos, relayé par la MBC, que le “MID avait atteint sa vitesse de croisière” alors que le document politique et la feuille de route du projet n’avaient pas été approuvés par le Conseil des ministres.
Vous êtes étonné qu’on ne veuille pas de vous au gouvernement quand vous tenez de tels propos !
Pas du tout. Juste après ma nomination comme président du MID, j’avais donné une interview, comme celle que je suis en train de vous accorder, qui n’a pas plu. Mais vous savez, je ne suis pas là pour faire plaisir, mais pour travailler selon mes compétences. Joël de Rosnay est quelqu’un qui manie très bien les slogans mais cela ne suffit pas pour faire avancer un projet. Je crois qu’il ne connaît pas le dossier MID puisqu’il n’a pas pu le faire aboutir en quatre ans. Singapour a institué un comité pour s’occuper de ces questions en janvier 2008 et en avril 2009 tout était prêt.
Pourquoi est-ce que Maurice n’a pas pu faire aboutir le projet MID qui était, reconnaissez-le, une belle idée ?
C’est parce que l’idée était belle que je donne le bénéfice du doute au Premier ministre. Les gens qu’il a recrutés pour ce projet n’ont pas su deliver the good. On a lancé le concept mais il n’y avait pas quelqu’un pour le diriger, le faire aboutir. Tout cela était assez en surface. Dans toutes les réunions internationales où va le PM, on parle de développement durable. Il devait donc avoir son projet, une politique de développement durable et on a trouvé le slogan. Les personnes choisies pour développer le projet n’ont pas su faire bouger les choses, se sont embourbées. Il y a eu des réunions, des consultations, des missions qui ont coûté Rs 1.5 millions ces deux dernières années.
Mais il y avait également un expert français qui a travaillé sur le projet.
Au départ, le ministère de l’Environnement n’avait pas la capacité de mener le projet. Le comité du MID a sollicité plusieurs gouvernements et celui de la France qui a accepté de mettre à sa disposition un personne comme appui technique au ministère pour ce projet. La personne choisie était un politicien, M. Gomard, ancien conseiller politique du ministre Borlo qui avait fait le «Grenelle» de l’Environnement. C’était un conseiller politique, pas un spécialiste du développement durable. Il a vite compris comment les choses se passaient à Maurice et s’est installé à plein temps au bureau du Premier ministre au lieu d’aller travailler à l’Environnement. Par ailleurs, avec toutes ces réunions, on a fini par avoir une liste de projets, les mêmes qui circulent dans les différents ministères. On a abouti à une situation cocasse : les Mauriciens ont fait les rapports sectoriels regroupés en cinq thèmes qu’on a donnés à des consultants étrangers pour faire un seul rapport. Quand j’ai attiré l’attention sur les erreurs survenues, les acteurs locaux n’ont pas voulu froisser le gouvernement et on a continué sur la même voie des réunions, des consultations et des rapports.
Qu’est-ce qui est sorti de tout ça ?
Un document très mal ficelé avec trois parties : politique, stratégie et plan d’action. Un document incohérent avec de grossières erreurs. Il fait, par exemple, mention de l’existence d’une Division for Sustainable Development, qui n’existe pas. Tout comme la National Vision qui n’existe pas dans le texte. Comment un document approuvé par le Conseil des ministres peut contenir de telles erreurs ? Je crois que c’est un document qui a été fait à la va-vite, d’autant que même des rangs du PTr on commençait à dire que quatre ans pour accoucher de la politique du MID, c’était beaucoup. C’est en fin de compte une liste de projets qui n’avait pas besoin du concept MID pour exister. Certains de ces projets figurent d’ailleurs dans la liste de ceux que contient le budget national tous les ans.
Il semble qu’il n’y a donc pas beaucoup de chance pour que la politique du MID soit mise en pratique.
C’est une conclusion juste. Revenons à Singapour. Son document a été réalisé conjointement par les ministères de Finances et de l’Environnement, parce que le développement durable ne peut se faire que si ces deux ministères travaillent de concert. A Maurice, on a le sentiment que le ministère des Finances est très réticent à travailler avec celui de l’Environnement. D’une certaine façon, on peut dire que le ministère des Finances a saboté le MID d’autant plus qu’il avait lancé presque en même temps son Economic and Social Transformation programme, un programme concurrent.
On a donc dépensé de l’argent, de l’énergie, de la bonne volonté pour pas grand-chose dans un document qui vous semble incohérent ?
C’est comme ça. Le document qui sort de ces quatre ans est très flou sur certains aspects fondamentaux. On parle également de la vision du MID, qui n’a jamais été définie. Dans certaines parties, on parle d’une période de dix ans pour réaliser les projets, dans d’autres de trente ans dans le cadre du long term energy strategy. C’est à mon avis un des plus mauvais documents produits par le gouvernement et ratifiés par le Conseil des ministres.
Combien a coûté ce document ?
Rs 7 millions. C’est un document qui a été fait et refait à partir des propositions de la société civile et des ministères qui ont fait modifier le texte pour inclure leur liste de projets. Il a ensuite été revu par des consultants avant d’être édité par le ministère de l’Environnement et avant d’être soumis au Conseil des ministres qui l’a approuvé. On parle de beaucoup de choses, c’est un mélange de termes et d’expressions qui mènent à une liste de projets, qui relèvent de la responsabilité des ministères, de leurs missions. Le document aurait dû définir la politique et la stratégie pour faire de Maurice une île durable, pas comporter une shopping list ministériel type. Il faut lire ce document pour se rendre compte de son style amateur, de ses incohérences et de ses manquements. Les rédacteurs du document ont évalué à Rs 6 milliards la mise en pratique des “recommandations”. Ils disent que ce financement doit être assuré par le secteur privé pour Rs 5 milliards surtout dans le secteur énergétique. Comment va-t-on obtenir cette somme d’un secteur privé qui, par ailleurs, contribue au MID Fund et à l’Environment Protection Fee pour près d’un milliard par an ? Cette somme va directement dans les caisses de l’Etat au lieu de servir à financer les projets MID.
Est-ce que le document aborde de vraies questions de durabilité. Est-ce qu’il préconise une politique pour l’aménagement des terres par exemple ?
Non. C’est ce qu’on attendait du MID : des mesures, des réflexions pouvant susciter une prise de conscience et un changement de comportement des Mauriciens. On n’aborde nulle part la question du bâti qui, je le souligne encore, a atteint 25% des terres à Maurice, ce qui est déjà énorme. Il n’y aucune mention des morcellements en plein développement qui ne sont que des opérations de spéculation. On n’aborde pas la question de la qualité des routes et chemins dans nos villes tout en recommandant aux Mauriciens de circuler à bicyclette ! On a même inclus dans le rapport un graphique en page 6 sans aucune explication, juste pour faire joli. Pour toutes ces raisons et il y en a d’autres, il ne faut pas s’attendre à ce que le MID vienne changer quoi que ce soit à Maurice. Nous allons continuer business as usual.
Puisque vous avez parlé de route, ouvrons une parenthèse. Que pensez-vous de ce projet de métro-léger dont on ne fait que parler depuis des années ?
On n’a pas demandé aux Singapouriens de nous dire si le métro-léger était la solution, mais de proposer un moyen de doter Maurice de ce système de mass transport. Il y a plusieurs solutions, mais on ne veut entendre parler que de métro-léger. Parce qu’on on aime les very high cost projects pour des raisons que je n’ai pas besoin de vous expliquer.
Peut-on dire, pour conclure, que partant d’une bonne idée le MID n’est à l’arrivée qu’un exercice inutile qui n’apportera rien à Maurice ?
On peut dire que c’est une opportunité qui a été complètement gâchée. Il faut se poser la question : qu’est-ce que le MID change ? Le changement sociétal qu’il était censé provoquer ne viendra pas. Le MID était et restera un beau slogan. L’Environnement n’a pas les moyens de mettre en oeuvre des projets, il doit mendier des ressources au ministère des Finances en dépit du fait que le MID Fun rapporte des millions tous les ans. Tout cela est un gâchis, un gaspillage de ressources humaines – je pense à tous ces membres d’ONG qui se sont lancés dans le projet. Je souhaite que les gens lisent ce document pour se rendre compte de ce qu’il est : pas grand-chose. C’est un semblant de politique nationale que le gouvernement n’a pas intérêt à faire circuler, surtout dans les instances internationales ou siègent les experts en questions environnementales et en développement durable. En une année Singapour a fait un document concis, clair, to the point, alors que Maurice en quatre ans n’a accouché que d’une fumisterie. On a mené le Premier ministre en bateau, on lui a faut croire que tout marchait bien alors que ce n’était pas le cas. Les gens qui entourent le PM lui disent ce qu’ils aiment entendre, pas la vérité.
Maurice étant ce qu’elle est, certains vont sûrement dire que c’est parce que vous avez démissionné du poste de président du MID Fund Committee qu’aujourd’hui vous critiquez le projet MID.
Pas du tout. Tout ce que je dis repose sur des faits irréfutables. Par ailleurs, j’ai toujours été critique du projet MID et j’ai déjà exprimé mes réserves le lendemain même de ma nomination à la présidence de ce comité. Ce n’est pas le projet MID que je critique mais la manière dont on l’a sabordé.