Nous avons rencontré jeudi dernier le Dr Vassen Pauvaday, ancien directeur général des Services de Santé. Dans cette interview, il donne son analyse sur la pandémie du coronavirus, les mesures prises pour la contrer à Maurice et les perspectives sanitaires pour l’avenir.

— Commençons par vous situer, Vassen Pauvaday. Vous avez été directeur général des Services de Santé de 2014 à 2016. Selon Navin Ramgoolam, dans sa dernière interview accordée à Week-End, vous avez pris une retraite anticipée parce que vous aviez, disons, déplu à la famille Jugnauth, notamment en ce qui concerne l’affaire Medpoint…

– Ce que vous dites a contribué à me pousser à prendre une préretraite. Mais je ne pense pas qu’alors que Maurice est sous la menace d’une pandémie, il soit approprié de parler des raisons de ma démission. Je le ferai peux-être plus tard, en temps et lieu.

— Au tout début de la crise, plus précisément le 24 mars, vous avez fait publier une lettre ouverte adressée au Premier ministre et au ministre de la Santé pour prodiguer des conseils pour faire face à la pandémie. Est-ce que les destinataires de cette lettre ouverte vous ont répondu ?

– Non, ils ne m’ont pas répondu. Mais j’ai reçu beaucoup de réactions positives de la part du corps médical et de la population en général. J’ai constaté qu’au fil du temps, comme conseillé dans la lettre que la capacité de faire des tests a considérablement augmenté et le secteur privé a été inclus dans cette démarche, et que les critères pour les tests ont été revus. Même si les conseils concernant le port du masque ont été réévalués tardivement, des masques appropriés ne sont malheureusement toujours pas disponibles au grand public à des prix raisonnables.

D’autre part, les stocks de matériaux médicaux ont été réévalués et une communication entre le personnel médical, en Chine, et celui de Maurice a été établie pour recueillir de l’information sur le Covid-19. Enfin, un planning portant sur l’augmentation de la capacité d’accueil des patients nécessitant une admission ou des soins intensifs a également été fait.

— Peut-on dire que les prévisions contenues dans votre lettre ouverte se sont réalisées ou ont-elles été dépassées ?

– J’ai bien fait comprendre dans ma lettre qu’il fallait déployer tous les moyens possibles pour stopper ou, a minima, ralentir considérablement la propagation du virus dans la communauté. Il ne s’agit pas de constater que mes prévisions aient été réalisées ou dépassées, loin de là, j’espère seulement au moins voir une mise en oeuvre de tous les moyens nécessaires pour ne jamais avoir à faire face au pire scénario, comme c’est actuellement le cas dans certains pays d’Europe et aux Etats-Unis.

— Cette interview est réalisée jeudi alors que depuis trois jours on n’a recensé aucun nouveau cas positif de coronavirus à Maurice. Est-ce que cela veut dire que nous avons mis fin à l’épidémie ?

– C’est trop tôt pour le dire. Bien sûr, comme tous les Mauriciens, je souhaite de tout coeur que l’épidémie soit stoppée. Toutefois, avant d’envisager cette possibilité, il faudrait d’abord analyser les chiffres avec beaucoup de précautions. Un jour, on a eu 40 cas, et tout à coup, le nombre est tombé à zéro. C’est surprenant. Il faut d’abord analyser les 40 cas qu’on a enregistrés. Est-ce que c’est le résultat de prélèvements faits sur des personnes à haut risque, déjà en quarantaine, et en attente d’être testées ? Si tel est le cas, on a une explication raisonnable. Au cas contraire, si l’on a eu 40 cas dans la communauté au jour J, et qu’ensuite, on n’a eu aucun nouveau cas dans les jours suivants, c’est qu’il y a un problème quelque part. Il est impératif qu’un contrôle de qualité de ces tests soit fait, car n’oublions pas qu’en Italie beaucoup de tests défectueux avaient été effectués, ce qui a contribué à la propagation massive du virus. Les gens testés négatifs étaient en réalité positifs, et les mesures nécessaires n’avaient pas été prises à leur encontre, et ils ont donc contribué à l’aggravation de l’épidémie.

— Nous parlons de tests effectués sur des personnes retracées parce qu’elles ont eu des contacts avec des malades. Est-il possible qu’il existe dans la population des cas de coronavirus qui n’ont pas encore été décelés ?

– La réponse est oui. Nous savons maintenant que 30 à 50 % des personnes sont asymptomatiques, c’est-à-dire qu’il est possible que ces personnes, qui n’ont pas des symptômes visibles de la maladie, existent dans la communauté. On pourrait dire que ces personnes sont, potentiellement, des bombes sanitaires ambulantes. à mon avis, il faudrait faire une enquête et des tests sur les populations à risque pouvant avoir la maladie, mais sans les symptômes : les personnes qui travaillent aux centres hospitaliers, les policiers, le personnel de supermarchés, mais aussi les SDF, ceux qui souffrent du HIV et les toxicomanes. Il faudrait aussi tester les personnes qui ont été confinées dans des quarantaines où il y a eu des manquements sanitaires. À ce stade, je pense qu’il serait nécessaire de mener une enquête portant sur un échantillon représentatif des personnes à risque afin d’évaluer la réalité de notre situation, et ce, de façon scientifique. Il y a, au ministère de la Santé, des gens déjà formés pour mener une telle enquête. Les résultats de cette évaluation permettront définitivement d’indiquer scientifiquement où nous en sommes.

— Peut-on dire que la situation actuelle n’est que le pic immergé de l’iceberg et que le pire, c’est-à-dire beaucoup plus de cas, est à venir ?

– Je pense que s’il existait beaucoup de cas non déclarés, nous aurions eu des indications différentes. Il y aurait eu, par exemple, beaucoup plus d’admissions dans les hôpitaux avec des infections respiratoires. Les urgences auraient été débordées. D’après ce que je comprends, ce n’est pas le cas, il est donc possible que le confinement ait porté ses fruits.

— En 1957, la grippe dite asiatique a fait 2 millions de morts. En 1969, la grippe dite de Hong Kong, 1 million de victimes. Des épidémiologistes soulignent que le diabète et les maladies cardiovasculaires font des dizaines de millions de victimes tous les ans tout comme le Sida et d’autres maladies infectieuses. Comment expliquez-vous le fait que le coronavirus, moins nocif du moins en ce qui concerne les victimes si l’on peut dire, ait provoqué une telle panique et poussé les gouvernements à confiner plus d’un tiers de la population mondiale ?

– Le coronavirus est une maladie très infectieuse qui nécessite des soins intensifs. La montée en pic fait que beaucoup de personnes se sont précipitées vers les hôpitaux, lesquels n’avaient pas les moyens de répondre à cette demande. Il n’y avait pas de place dans les hôpitaux, des gens étaient alités et mouraient dans les couloirs. On a dû, dans certains pays, déconnecter des malades âgés pour connecter de plus jeunes. Face à cette situation dramatique, l’idée du confinement pour ralentir la montée de la propagation de ce virus s’est imposée. Aujourd’hui, avec une presse dynamique et les réseaux sociaux, l’information se propage à la vitesse de l’éclair. Ce qui n’était pas le cas pour les épidémies précédentes que vous avez citées. Les médias et les réseaux sociaux ont fait pression sur les gouvernements pour prendre des décisions pour bien soigner les gens. Et c’est tant mieux.

— Il y a une question qui revient souvent dans le débat : combien de temps est-on immunisé après avoir été malade et soigné ?

– Le coronavirus est une toute nouvelle maladie détectée en décembre 2019 et l’on continue à la découvrir, mais il y a des questions qui sont encore sans réponse. Par exemple, celle de la durée de l’immunité. Tout le monde est au courant des symptômes communs de cette maladie, notamment la fièvre, les maux de gorge, la toux, les douleurs musculaires, l’insuffisance respiratoire et, plus rarement, le vomissement, la diarrhée et la perte de l’odorat et/ou du goût.

Il est toutefois important de noter que 30-50 % des cas ne présentent aucun symptôme. Nous ne connaissons pas à coup sûr pendant combien de temps les patients sont porteurs du virus. Nous ne connaissons pas non plus la durée pendant laquelle un patient est immunisé après avoir contracté la maladie. Pour contrer l’épidémie, les traitements sont fondés sur le principe de ciblage du virus, la maîtrise du système immunitaire et le maintien d’une oxygénation adéquate pour le patient. Des traitements possibles avec des médicaments sont actuellement expérimentés. La recherche d’un vaccin est désormais lancée. Nous pouvons espérer obtenir un vaccin d’ici la fin à de cette année, ou plus probablement au début de l’année prochaine.

— Quelle sera, selon vous, l’évolution de la situation sanitaire à Maurice ?

– C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Idéalement, il faudrait que j’analyse les résultats de l’enquête dont je vous ai parlé. Néanmoins, il y a deux scénarios possibles. L’enquête peut, d’une part, indiquer que l’épidémie a plus ou moins pu être stoppée. L’enquête peut, d’autre part, indiquer qu’il y a toujours une propagation conséquente du virus dans la communauté.

Dans le premier cas, les mesures de confinement pourront être levées le plus rapidement possible, et l’on pourra même envisager la réouverture progressive de nos frontières. Il faudra toutefois continuer à observer les gestes hygiéniques, quitte à intégrer ces pratiques dans nos vies quotidiennes, et la distanciation sociale dans les activités de tous les jours devra également être maintenue par souci de précaution. Il faudrait aussi prévoir la mise en quarantaine stricte de tous les voyageurs venant de l’étranger. Dans le second cas, en fonction de la magnitude de la propagation du virus, l’on sera contraint soit d’étendre le confinement, ou de l’enlever progressivement, pour ensuite procéder comme dans le premier cas. Dans les deux cas, il faudrait mettre en place un système de tests adéquat et effectif afin de détecter les nouveaux cas, les isoler et les traiter rapidement et efficacement.

— Quel sera le principal problème auquel nous aurons à faire face dans l’âpre confinement ?

– L’adoption de la distanciation sociale dans nos activités quotidiennes pour une période de 12 à 18 mois. Ici, je fais référence à l’implémentation de cette mesure dans nos transports publics, nos écoles, nos salles d’attente et toutes les salles d’admission des hôpitaux. Un autre problème, c’est comment mettre tous les voyageurs venant de l’étranger en quarantaine ces prochains12-18 mois.

l Ne disposons-nous pas de ressources humaines, d’équipements et d’infrastructures nécessaires pour faire face à la situation ?

– Je ne crois pas qu’il y ait un pays au monde dépourvu de toute faiblesse en matière de personnel, d’équipements ou d’infrastructures en ce qui concerne cette pandémie. La différence est que la plupart des pays reconnaissent publiquement leurs lacunes. Ils sont très francs envers la population quant à ces carences. À Maurice, il me semble qu’il soit tabou de parler des faiblesses et difficultés auxquelles le pays a à faire face.

Nous avons un personnel formidable. Nous avons l’avantage d’avoir beaucoup de jeunes médecins dans le privé qui demandent à porter leur concours au secteur public. Par ailleurs, on vient de former des médecins-urgentistes en spécialistes de médecine d’urgence et réanimation. Toutefois, leurs dossiers sont toujours à l’étude auprès de l’Ordre des médecins. Il suffit d’avoir un plan le plus rapidement possible pour rallier tous ces médecins à la cause. En matière d’équipement, je souhaite saluer l’effort qui a été fait récemment. Au sujet de l’infrastructure, j’espère que des plans de conversion des structures appropriées existantes en hôpitaux ont été établis, telles des salles polyvalentes, si cela s’avère nécessaire. De même, je souhaite qu’il existe déjà un plan pour augmenter, de manière conséquente, notre capacité de soins intensifs.

—  Est-ce qu’on peut dire que Maurice est définitivement hors de danger ?

– Non. Tant que nous serons dans cette période de pandémie, nous ne serons pas hors de danger. Il nous faudra accepter le fait qu’il s’agit d’une pandémie et que tôt ou tard, et tant que la population n’a pas acquis le herd immunity, nous serons très probablement affectés. Si tel est le cas, ce sera possiblement en hiver, c’est-à-dire pendant les mois de juillet à août 2020. Il est néanmoins primordial que nous soyons bien préparés à cette éventualité et que nos services de santé puissent répondre efficacement à la demande.

— Ne faudrait-il pas prévoir un plan sanitaire en prévision des futures épidémies ?

– L’aspect positif de cette pandémie, c’est qu’elle nous offre l’occasion de revoir notre système de santé. Les questions qui se posent sont les suivantes : est-ce que notre système de santé actuel permet d’adopter les mesures de distanciation sociale et les normes d’hygiène dans nos salles d’attente et nos salles d’admission ? Est-ce que nous avons un système de soins à domicile adapté aux besoins des personnes âgées sur lequel nous pourrions compter pendant cette épidémie ? Avons-nous des unités de soins intensifs adéquates et appropriées ? Il faudrait tout d’abord revoir tout le système de santé, tout en répondant à ses lacunes. En particulier, je pense qu’il faudrait qu’on mette en place assez vite un centre de maladies infectieuses qui sera le principal pilier de la gestion de toute épidémie dans le futur.

— Question d’actualité internationale. Comment le médecin que vous êtes accueille-t-il le fait que le président américain a décidé de couper la contribution financière de son pays à l’OMS sous prétexte qu’elle soutient la Chine ?

– Il est entendu que je ne vais pas entrer dans l’aspect politique de votre question. Mais sur le plan médical, je dois dire que l’attitude de la direction actuelle de l’OMS sur le coronavirus tranche sur celle de la précédente lors de l’épidémie du SRAS. La directrice générale de l’OMS de l’époque, le Dr Harlem Brundtland, avait été ferme vis-à-vis de la Chine et lui avait demandé de prendre ses responsabilités dans l’expansion du virus du SRAS. L’actuel directeur général n’a pas été aussi ferme envers la Chine. Je pense que si le Dr Harlem Brundtland était encore à la direction de l’OMS aujourd’hui, la situation aurait été mieux gérée sur le plan mondial. Par exemple, l’OMS a laissé croire que le virus pouvait être détecté par une simple prise de température.

— Vous êtes optimiste pour l’avenir sanitaire de Maurice ?

– Je le suis définitivement. Les erreurs faites ont été corrigées à temps.

— Donc, nous avons fait tout ce qu’il fallait pour combattre cette épidémie ?

– Oui, avec des erreurs au départ. On aurait dû avoir fermé les frontières plus tôt. On aurait dû éviter les tests avec la température – sur les conseils de l’OMS – qui ont donné un faux sentiment de sécurité à la population. On a fait faire le test au malade belge, alors qu’il était trop tard, pour respecter un protocole trop rigide. Mais on a bien fait de décréter le confinement dès que les trois premiers cas ont été enregistrés. J’aimerais ajouter qu’en dépit des critiques faites contre la population, je trouve qu’elle s’est, dans l’ensemble, bien comportée. Si nous arrivons à vaincre le coronavirus, une grande partie de cette victoire reviendra à la population mauricienne.

— Vous avez dit SI nous arrivons à vaincre le coronavirus…

– Avec une pandémie, on ne peut jamais être sûr. Même si nous avons remporté la première bataille, il reste la guerre à gagner avec toutes les questions qui vont se poser après. Je le répète : on a peut-être gagné une bataille, mais pas encore la guerre.