L’obésité morbide est définie par l’OMC comme une accumulation anormale ou excessive de graisse qui présente un risque pour la santé. C’est une maladie chronique qui est diagnostiquée chez les personnes ayant un indice de masse corporelle (IMC/BMI) supérieur à 40 kg/m2. C’était le cas d’Émilie Nicolas, décédée le 12 avril dernier de cette maladie. Elle faisait 1 m 52 pour 218 kg. Ce mal étant inconnu de nombreux Mauriciens, les parents d’Émilie, Marianne et Clarel Nicolas, ont choisi de témoigner comme pour faire reculer la souffrance d’autres parents dans le même cas qu’eux.
Marianne et Clarel Nicolas, les parents d’Émilie, sont effondrés. La perte d’Émilie à l’âge de 26 ans les a dévastés. Elle est morte d’obésité morbide stade 3, et ses parents ont été les premiers surpris par cette appellation. « Nu pas ti kone enn maladi sa ek si sa nom la existe. Zame finn ena enn causerie ou enn sensibilisation autour sa problem la », lance Clarel Nicolas. Si les parents ont choisi de témoigner à visage découvert, c’est que quelques semaines avant sa mort, Émilie avait accordé une interview à Scope, où elle évoquait sa vie au quotidien qui avait démarré « par une dépression qui l’avait amenée à se réfugier dans la nourriture pour évacuer son mal-être ». « Je vis avec mes kilos car je n’ai pas d’autres choix […] » confiait-elle alors, tout en soutenant qu’elle avait cette « rage de vivre. » Elle ajoutait qu’elle n’est pas née ainsi mais que les circonstances de la vie l’ont conduite à ce point de non-retour. Sur ses galères de vie de couple et les conditions inhumaines dans lesquelles Émilie vivait au quotidien lorsqu’elle était encore chez son mari, ses parents aujourd’hui se posent mille et une questions. Ils évoquent aussi l’urgence de la mise en place d’un encadrement médical de cette maladie. « On est dans la confusion totale, avec la perte de notre fille. C’est surtout ces kilos pris rapidement qui nous ont déstabilisés, on ne comprenait plus comment son corps fonctionnait de l’intérieur », martèle Clarel Nicolas.
Émilie n’a pas eu un parcours facile. Un mariage qui a volé en éclats, une fille, Léa, cinq ans, qu’elle a essayé d’élever tant bien que mal. Vivant dans des conditions insalubres, Émilie Nicolas s’est résignée et a décidé de retourner vivre chez ses parents. Marianne Nicolas raconte que sa fille vivait mal cette rupture et dès lors mangeait goulûment, souffrant de boulimie. « Son tatouage au nom de son mari la plongeait dans la dure réalité de la vie. Elle l’aimait, mais… » Les parents n’en diront pas plus, ne voulant pas rouvrir les plaies. « Émilie vivait avec ses kilos sans se plaindre, jusqu’à récemment où elle était devenue très dure envers elle. Son comportement devenait alors agressif envers ses frères et soeurs. Sentait-elle venir la mort ? Elle avait même téléphoné à toutes ses cousines pour un dernier pique-nique et avait demandé à l’une d’elles de lui confectionner une robe jaune pour la Pâques. Mo ti pe dir kot pu ale, car Émilie pas ti kapav al loin », lâche Clarel Nicolas. Marianne raconte que lors d’un des jeux d’Émilie avec ses cousines, où elle jouait aux questions-réponses sur le mobile, sa conversation avait été enregistrée et postée aujourd’hui sur sa page Facebook. Émilie laissait entendre qu’elle voulait que sa fille ait une éducation académique poussée qu’elle n’a pas pu avoir. Clarel son père dira qu’il fera tout pour que ce souhait se réalise.
« Les pompiers ont mis quatre heures pour la soulever »
« Diabète, tension, obésité, asthme, tel était son lot de problèmes. Ma fille ne se rendait pas compte qu’elle prenait énormément de poids jusqu’à atteindre les 218 kg. Son ventre, ses jambes, sa peau était striée et dure, c’est inexplicable comme sensation », explique Marianne, les yeux larmoyants. Cette mère s’efforce de garder un bon souvenir de sa fille partie trop tôt. « J’ai cinq enfants et Émilie, mon aînée, a dû cesser l’école jeune pour s’occuper de ses frères et soeurs, étant moi-même malade. J’avais un nerf coincé à l’époque et j’avais besoin d’aide. Émilie s’est sacrifiée. C’était une fille gaie, insouciante, qui emmenait ses frères et soeurs partout avec elle. Elle avait des rêves et avait même pu avoir un travail comme coiffeuse. » Son problème de surpoids va cependant la contraindre à ralentir ses activités jusqu’à se voir obligée de rester cloîtrée. Son père Clarel évoque les portes des toilettes, de la salle de bains et de la chambre devenues trop exiguës pour elle. « Émilie était toujours essoufflée, sa mère et sa tante l’aidaient dans son bain et quand elle faisait des radiographies, ce qui me perturbait c’était que tout était flou, tout noir lor film pas trouve narien. Avec tant de graisse, il devenait difficile d’avoir un bon diagnostic de son mal. Parfois, on voyait même des traces d’huile suintant de sa peau, sans vraiment trop comprendre. » Marianne Nicolas poursuit que les médecins l’avaient condamnée, sans pour autant révéler en quoi son mal consistait. « Si on décide de témoigner, c’est qu’on voudrait être d’une aide pour d’autres familles qui se trouvent dans la même souffrance. On est prêts à faire des causeries sur les radios, à soutenir ces familles à mettre en place un encadrement pour sauver une autre vie. »
Clarel Nicolas insiste que sa fille n’est pas née ainsi. « Elle était boulotte mais s’adonnait à des activités sportives, allait danser malgré ses quelques kilos en trop en discothèque, mais quand elle a atteint les 218 kg, sa vie a été un cauchemar. Elle a fait trois chutes dont une en octobre de l’an dernier dans les couloirs menant vers la salle de bains. Il a fallu appeler le SAMU, les pompiers ont mis près de quatre heures pour la retirer du sol où elle s’était affalée. Elle vivait cela mal, un pied plâtré, un poids lui interdisant de grands déplacements… Et avant sa mort, le 11 avril, sa tête a heurté le sol de la salle de bains, elle était consciente quand les pompiers sont arrivés pour l’emmener à l’hôpital. Elle a expliqué clairement dans quelles conditions cela s’était passé. On lui a fait deux injections et le lendemain matin, elle ne reconnaissait plus sa mère. Elle est morte le 12 avril à 14 h 30. »
Les membres de la famille Nicolas nagent dans l’incompréhension. Ils voudraient faire reculer le temps, comme un arrêt sur une image, celui du sourire enjoliveur de leur fille qui malgré ses problèmes trouvait, selon son père, le temps de s’occuper du malheur des autres. Maintenant qu’elle est partie trop tôt pour un problème de surpoids sans remède, ses parents ont envie de crier à l’injustice. Clarel Nicolas fait ressortir que même les autorités concernées ont refusé dans un premier temps de considérer le cas d’Émilie comme un handicap. « On m’a dit qu’elle n’avait pas 60 % de handicap. Il y a eu un rejet de ma demande à deux reprises et c’est quelques jours avant la mort d’Émilie que la requête a été approuvée. C’est maintenant qu’on reconnaît que ma fille avait besoin d’aide sociale. »
Entre souffrance et cris de révolte, les Nicolas arrivent difficilement à cacher leur douleur, mais pour la petite Léa, la fille d’Émilie, ils ont accepté de faire leur deuil en silence. Ils veulent maintenant être le porte-parole d’autres familles dont les enfants souffriraient également d’obésité morbide.