La commission d’enquête sur la drogue instituée par la présidence de la République, à la demande du gouvernement et présidée par l’ancien juge de la Cour suprême Paul Lam Shang Leen, devrait débuter ses travaux le mois prochain. Beaucoup d’espoir repose sur cette commission d’enquête pour porter un coup décisif aux mafias de la drogue, mais tout le monde, néanmoins, n’est pas unanime quant à l’efficacité de ce type d’institution. Lutchmeeparsad Ramsahok déclare en avoir fait l’amère expérience. Ainsi, il est de ceux qui réclament que le juge Lam Shang Leen et son équipe entreprennent leur tâche avec un maximum de rigueur.
Lutchmeeparsad Ramsahok a gardé beaucoup d’amertume par rapport à la dernière commission d’enquête qu’avait dirigée en 1986 l’ex-chef juge sir Maurice Rault. Ancien président-syndicaliste très engagé de la General Workers Federation (GWF), ancien parlementaire MMM, puis membre fondateur du Mouvement Socialiste Militant dont il fut un député et ministre, Ramsahok fut effectivement impliqué dans le trafic illicite par nul autre que son leader et Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, et Harish Boodhoo. Mais le moment de vérité venu pour soutenir devant la justice leurs accusations — que la commission de Maurice Rault avaient aidé à relayer —, SAJ et Harish Boodhoo ne purent absolument rien prouver et, poursuivis pour diffamation, durent s’excuser.
Mais entre-temps, la carrière politique de Lutchmeeparsad Ramsahok avait été totalement détruite et elle peine encore à s’en relever. D’où « sa mise en garde à la présente commission d’enquête contre d’éventuels allégations fausses et gratuites qui vont sans doute encore fleurir contre X et Y et qui pourraient nuire à d’innocents citoyens de manière irréparable ». « Une commission d’enquête se doit d’oeuvrer dans la transparence sans parti pris aucun. Sir Anerood Jugnauth et Harish Boodhoo, eux, avaient voulu ternir mon image de politicien pendant les travaux de la commission d’enquête de Maurice Rault en 1986 », soutient Lutchmeeparsad Ramsahok.
Présentement leader du Parti Action Liberal (PAL), il dit accueillir favorablement une nouvelle commission d’enquêter parce que, affirme-t-il, « moi aussi je suis que trop bien conscient combien la drogue détruit des vies, des familles entières et nuit à l’image du pays ». Cependant, dit-il, « il faut exiger que toute la transparence et la rigueur priment ».
« Une telle commission doit être indépendante, ne doit pas enquêter uniquement sur des petits consommateurs de drogue, mais surtout sur les grands barons importateurs qui ne cessent de ternir l’image de Maurice sur la scène nationale et internationale. Pour que le travail soit vraiment sérieux, toute enquête doit se garder de ne prendre en considération uniquement des témoignages des gens de la rue. Il faut que ces témoignages se basent sur des preuves solides que seule la police (ADSU), à travers des investigations préliminaires crédibles, doit elle-même impérativement pouvoir présenter contre les trafiquants de drogue. Pa kapav ramass n’importe ki dan lari ek ki pou vinn dir ki li kapav témoigne kont n’importe kisannla ».
« Je n’avais pas un sou confiance »
Lutchmeeparsad Ramsahok reproche à la commission d’enquête de 1986 d’avoir précisément péché à ce niveau. L’ancien député-ministre a la dent dure contre ses accusateurs. « Sir Anerood Jugnauth était Premier ministre et leader du MSM, et Harish Boodhoo un ancien vice-Premier ministre. Moi, un des membres fondateurs du MSM, j’avais, à mon corps défendant, sauvé sir Anerood après une réunion houleuse de l’assemblée des délégués du MMM à Quatre-Bornes où il avait failli se faire lyncher. Mais et Harish Boodhoo et lui, en voulant se faire passer pour des champions qui allaient en finir avec les barons de la drogue, avaient prêté foi à tous les ragots pour me sacrifier. Ils avaient aussi impliqué d’autres députés de notre propre camp ».
Selon Ramsahok, le sort s’est acharné sur lui un 12 décembre 1986. Par hasard, en croisant un membre du MSM dans les couloirs de l’assemblée nationale, il apprit qu’un bureau politique du MSM était en train de se réunir à l’hôtel de gouvernement et où étaient présents sir Anerood Jugnauth, Vishnu Lutchmeenaraidoo, Madan Dulloo, Dinesh Ramjuttun et Sheila Bappoo, entre autres.
« Cela se passait dans mon dos. C’était dégueulasse ! En faisant irruption à la réunion, je devais très vite comprendre qu’ils avaient déjà décidé de m’expulser du MSM, mais uniquement en se fondant sur des rumeurs. Ils ne se donnèrent même pas la peine d’écouter mes explications. Ainsi, pour bien signifier mon indignation devant l’injustice, je choisis plutôt de carrément démissionner comme membre du Parlement et aller devant les juges ».
« Je me rappelle avoir quitté la salle non sans avoir donné un avertissement à tous ceux présents ce jour-là de ne pas se fier aux témoignages de Raffick Peerbaccus, ce témoin clé de qui sir Anerood Jugnauth prétendait avoir obtenu des informations compromettantes sur ma personne. Après, j’avais aussi dit à SAJ que je n’avais pas un sou de confiance dans une commission qui avait sali ma réputation ».
Devises étrangères dans les boîtes de « mantègue »
Sir Anerood Jugnauth eut effectivement recours au dénommé Raffick Peerbaccus comme star witness dans le but de dénoncer les trafiquants de la drogue. Ramsahok se fait fort de faire remarquer que « Peerbaccus avait été lui-même condamné à huit ans de prison. Il avait fait appel. Peerbaccus avait été arrêté à l’aéroport de Plaisance avec des devises étrangères dissimulées dans des boîtes de « mantègue » scellées. L’argent devait servir à acheter de la drogue à Mumbaï, en Inde. Raffick Peerbaccus fut traité comme un VIP, se déplaçant avec des gardes du corps et une baraque de la Mobile Force fut mise à sa disposition à Vacoas ».
Lutchmeeparsad Ramsahok rappelle que Raffick Peerbaccus avait accusé une cinquantaine de policiers, quinze individus et des députés de l’assemblée nationale dans un affidavit juré non pas devant une cour, mais à l’hôtel du gouvernement. « La commission Rault s’en était servie pour condamner de nombreux policiers et des hauts gradés de la poste. Or, ces derniers avaient fait appel et ont ensuite été blanchis. Certains devaient reprendre leurs fonctions et ont même été promus surintendants de police. Tout cela démontre comment la commission sur la drogue avait manqué de rigueur ».
« Bien que sir Maurice Rault eut été un chef juge respecté, j’ose affirmer que sa commission d’enquête ti bien bidon. Pour citer un exemple, le témoin vedette, Raffick Peerbaccus, avait mentionné le nom de sir Gaëtan Duval qui, selon lui, aurait fait parvenir de la drogue dans un collier de cheval. Sir Maurice Rault avait averti Raffick Peerbaccus de ne pas accuser sir Gaëtan et, surtout, de ne jamais prononcer son nom. Pourtant, les autres noms ti kapav sité », déplore Ramsahok.
 
Manigances politiciennes
Toujours selon Lutchmeeparsad Ramsahok, « il y avait eu trop de manigances politiciennes avec la commission d’enquête et la manière de faire de sir Maurice Rault avant qu’il ne soumît son rapport avait laissé des doutes pour tout esprit critique. Quant à SAJ et Harish Boodhoo, c’est devant la cour de justice qu’il ont dû reconnaître le tort immense qu’ils m’avaient causé ».
« J’avais poursuivi SAJ en Cour intermédiaire pour m’avoir accusé, lors d’un meeting à Chemin Grenier, d’être des Amsterdam Boys et des trafiquants de la drogue. Il avait souhaité un arrangement et j’avais refusé en lui disant d’aller en cour pour me présenter des excuses. Le Premier ministre avait pris deux jours pour rédiger une déclaration, lue par son avocat, sir Hamid Moollan, et son avoué Sachidanand Veerasamy, dans laquelle il reconnut avoir commis une erreur ».
Le deuxième jour, soit le 3 août 1990, la Cour intermédiaire avait statué ceci : « Defendant (SAJ) also state that he was aware that there were many accusations, rumours and allegations against the plaintiff. Yet the defendant never have any evidence that the plaintiff was ever involved in drug trafficking. The defendant is no one than the Prime Minister and minister of Interior for which the police department is attached in his ministry. So that it is clear to conclude that the plaintiff is innocent in the question of drug trafficking. »
Toujours selon Lutchmeeparsad Ramsahok, Harish Boodhoo, devait, le 3 octobre 1996, être condamné à lui payer Rs 50 000 de dommages et des frais de Rs 15 000. « Il n’a jamais payé les dommages, mais je l’avais excusé. Je crois avoir dans ce cas fait preuve de dignité et de personnalité, mais excuser n’est pas oublier. Je revoie encore sir Anerood Jugnauth avouer, le 29 décembre 1986, devant la commission d’enquête que, depuis 1985, Harish Boodhoo venait régulièrement le voir à son bureau en lui disant qu’il fallait piéger Lutchmeeparsadsingh Ramsahok. Dans sa dernière déclaration devant la commission, SAJ avait dit qu’il avait bien vérifié. Malheureusement, aucune preuve ».
« Ma bataille pour rétablir ma réputation face aux méfaits de sir Anerood et Harish Boodhoo m’a pris neuf ans à faire le va-et-vient devant la Cour suprême, surtout contre Boodhoo. Ce n’est pas un sort qu’on souhaiterait à son pire ennemi. Mais ils ne m’ont pas vaincu à la fin et, mon honneur rétabli, j’ai repris mon engagement politique. Pour moi, la lutte continue ! » affirme Lutchmeeparsad Ramsahok.