Les quelques récentes mesures prises pour l’accompagnement des usagers et pour lutter contre le trafic ont provoqué des changements dans le paysage du narcotrafic. Il y a certes du positif, mais les trafiquants se sont réadaptés. De nouveaux produits sont disponibles avec la complicité de pharmaciens et le marché est en expansion. Le 26 juin, il sera donc erroné de se réjouir dans le cadre des manifestations qui marqueront la Journée mondiale contre la drogue.
Assis dans leurs bureaux feutrés, certains, pour des raisons exclusivement politiques, tentent de minimiser l’impact réel du problème, voire de le banaliser. Mais celui que nous surnommerons Y. n’en démord pas : “La drogue est toujours un très gros problème à Maurice. Non seulement y en a-t-il toujours sur le marché, mais aujourd’hui, on trouve plus de produits que dans le passé. De plus en plus de jeunes se laissent prendre.”
L’homme suit la situation depuis des décennies. Il avait été jadis lieutenant d’un des gros bonnets de la capitale, et il est resté en contact avec le milieu. Son constat rejoint celui fait par plusieurs personnes à travers le pays. Dans le fond, rien n’a changé : Maurice reste dans la zone rouge.
Seringues.
Dans la forme, quelques changements sont intervenus. De moins en moins d’usagers s’injectent de la drogue. Selon les travailleurs sociaux Imran Dhannoo et Cadress Rungen, cela serait directement lié aux mesures de réduction des risques introduites dans le pays, il y a quelques années. Offerte en substitution aux opiacés, la Méthadone a permis à plusieurs usagers de sortir du circuit du trafic illicite et de ne plus être contraints de s’injecter brown sugar ou Subutex. Parallèlement, le programme d’échange de seringues a aidé à canaliser des usagers vers les services de traitement adaptés. Toute la campagne menée sur la corrélation entre le VIH et l’injection de drogues a aussi aidé au changement de moeurs.
Mais le marché pour les opiacés ou les produits pharmaceutiques dérivés demeure. Ils seraient de plus en plus nombreux désormais à revenir vers le snif. Utilisée dans les années 1980, cette technique consiste à faire brûler le brown sugar et inhaler la fumée qui s’en dégage. L’effet euphorique est moindre, mais la dépendance et l’accoutumance résultent de cette pratique. “À un moment, pour contrer les effets de manque, l’usager finira par s’injecter. Cela sera plus économique pour lui lorsqu’il lui sera difficile de trouver plus d’argent pour sa drogue.”
Au fil des années, la panoplie des produits pharmaceutiques déviés vers le marché des drogues illicites n’a cessé de s’étoffer. On en compterait plus d’une demi-douzaine de variétés de comprimés et de sirops. “Nova”, “Ben Laden”, “Magic” sont parmi les nouveaux noms utilisés dans le jargon. “Souvent, ce sont des mélanges de médicaments faits par les dealers. L’usager ne sait même pas de quoi il s’agit”, confie un homme proche du milieu. De Rs 250 à Rs 500, le prix des doses varie selon la disponibilité et le produit.
Gouttes.
Depuis quelque temps, certaines substances, dont le Rivotril liquide, sont vendues en gouttes par les dealers. À Rs 25 la goutte, elle est versée directement dans la bouche de l’usager à travers un compte-gouttes classique. Généralement, l’usager ressent l’effet vers la dixième goutte. Cette pratique s’est déjà largement répandue dans le milieu.
L’offre suit la demande sans cesse croissante. Les nouveaux usagers, souligne Imran Dhannoo, sont souvent des jeunes qui ont fait leur initiation à l’adolescence, généralement vers 15 ans. “Ils sont aujourd’hui issus de plusieurs milieux et ont différents niveaux d’éducation.” Jeunes des banlieues, des centres villes ou des régions rurales (qui étaient jusqu’ici considérées comme épargnées), certains sont des collégiens ou des universitaires. Cadress Rungen l’affirme également : il n’y a aujourd’hui plus de profil type lorsqu’on parle d’usagers de drogues. “Cela peut être n’importe qui.”
Selon Imran Dhannoo, parmi les nouveaux usagers, plusieurs sont polytoxicomanes. Ils souffrent de dépendance à différents types de substances, légales ou illégales. Parmi, des patients déjà sous Méthadone, qui persistent à abuser d’autres produits en l’absence d’un vrai système de contrôle et d’encadrement. Chez les polytoxicomanes, la prise en charge se révèle plus compliquée.
Trafiquants.
En ce qui concerne les trafiquants, “il est aujourd’hui difficile de les identifier. Dans le passé, nous savions ceux qui étaient à la tête du trafic”, souligne Cadress Rungen. Ce dernier avait déposé devant la Commission Rault sur la drogue. À différents niveaux, ils sont nombreux à avoir compris que les failles du système font du trafic illicite une aubaine à saisir.
“Dans chaque endroit, il y a un trafiquant avec son propre réseau. Ils ont leurs propres systèmes de financement et de blanchiment. À ces étapes, on retrouve des gens respectables sur qui ne pèse aucun doute”, confie un homme du milieu. L’ensemble du système est étroitement soutenu par la corruption et le copinage. Pour rappel, Madan Dulloo avait confirmé, l’année dernière, la complicité qui existe entre trafiquants et politiciens.
Le rôle de certains pharmaciens et médecins inquiète de plus en plus. Aucun contrôle véritable n’est effectué, malgré la vente anormale de produits psychotropes par quelques pharmacies qui, parfois, ne prennent même plus la peine de dissimuler leurs activités.
Le trafic des drogues illicites reste étroitement lié aux principaux maux de Maurice : violence, pauvreté, corruption, infections, maltraitance, entre autres. La politique de lutte du pays s’appuie toujours sur un système classique qui a largement démontré ses limites. Ce 26 juin, autant donc observer un jour de deuil…