Husna Ramjanally

C’est l’été, mais nos plages sont étrangement désertes. Les salles de classe devant accueillir des étudiants pour les examens du PSAC, SC et HSC sont toutes autant bizarrement éparses, à l’exception de quelques binoclards qui y planchent. Les rues et avenues principales des villes, les complexes commerciaux et autres artères habituellement remplis de familles accompagnées de leurs enfants fourmillent de bleus… Pas des jeunots, mais des policiers, à chaque centaine de mètres. Qui guettent le moindre mouvement, pouvant signifier un trafic quelconque. Et partout, sur des aires aménagées à la sortie des villes et villages, d’immenses salles vertes, ou blanches. Des “abris” qui sont marqués par le va-et-vient incessant d’infirmiers et du personnel médical dispensant des soins à une flopée de jeunes, ados comme enfants, accompagnés de leurs parents. Tous ou presque sont accros aux drogues de synthèse. Leurs corps réagissent mal et leurs parents ne savent plus quoi faire. Les hôpitaux et cliniques sont dépassés… Scénario apocalyptique ? Vision fantomatique de notre pays ? Pas totalement. Car cela aurait pu être notre sort s’il n’y avait eu une soudaine et rapide prise de conscience ! Ce n’est donc pas qu’une simple perception. Si tout le monde en parle et que le mot est sur toutes les lèvres, dans toutes les conversations, dans les salons feutrés comme dans les autobus, c’est parce que les drogues, le fameux “simik”, outre le Brown Sugar et le gandia, ont bel et bien envahi et infiltré presque tout le pays ! Gangrené plusieurs institutions, d’une part. Embrigadé une forte quantité de nos jeunes, de l’autre. On serait presque dans un univers parallèle, style Astérix Le Gaulois, avec quelque part dans l’île un village d’irréductibles tentant de résister malgré tout à l’envahisseur… Plusieurs preuves inéluctables témoignent de notre terrible réalité. D’abord, et surtout, le rapport Lam Shang Leen, qui est venu en juillet dernier attester des perversions résultant de la mainmise des caïds de la pègre sur diverses institutions, et pas des moindres ! Nommément, la police, la prison, et, ô surprise (?), le judiciaire ! Véritable “Rotin Bazar”, le rapport de l’ancien juge met au jour comment, entre autres, ces trois entités censées garantir la sécurité et le bien-être des citoyens fonctionnent avec, en leur sein, plusieurs éléments corrompus et qui ont cédé aux tentations des barons qui leur ont graissé la patte ! Depuis combien d’années ? Ensuite, il y a l’aveu même du ministre de la Santé, Anwar Husnoo, à l’effet qu’un millier de jeunes (des mineurs) ont sollicité les services de santé publique après avoir touché à des drogues synthétiques.

Combien d’autres dans le privé ? Dans le même esprit, une structure d’accueil et de traitement destinée spécifiquement aux ados a été créée et rendue opérationnelle. Rapidement, sans tambour ni trompettes. Mais suivant la logique d’une demande grandissante, donc avec beaucoup de diligence ! Il y va de l’avenir de nombreux jeunes, soit la population de demain de notre pays. On n’en serait pas arrivé là cependant si de prime abord certains décideurs politiques avaient daigné écouter la voix de la société civile, qui tirait la sonnette d’alarme régulièrement. Prévenant que les Black Mamba, Wasabi, 113 et autres Ben-Laden engendreraient certainement des “rejetons” qui seraient mille fois plus nocifs ! Croyant bien faire en pratiquant la sourde oreille et la langue de bois, ces politiques ont fait que Maurice se retrouve aujourd’hui avec une pluie de produits rivalisant de toxicité pour nos gosses, qui en achètent à tous les coins de rue.

Le jour d’après pour cette prise de conscience nationale est brutal. Nombre d’instances publiques emboîtent maintenant le pas à des organismes privés déjà bien impliqués dans la prévention et la conscientisation. L’appareil d’État servira pour ce qui est du traitement et de la remise sur pied de ces jeunes qui auront, hélas, succombé à l’appel des sirènes… Soit. Mais c’est sur le plan politique que des mesures doivent suivre. Le rapport “Rotin Bazar” de Paul Lam Shang Leen a mis le doigt sur les dysfonctionnements qui ont profité aux parrains. Les interpellations et interrogatoires des uns et des autres, qui ont déjà déposé devant la commission d’enquête sur la drogue, ne suffira pas. Des actions solides et concrètes sont attendues. Autrement, on comprendra que le Premier ministre non-élu, Pravind Jugnauth, « does not mean business ». Difficile de démarrer avec un tel handicap pour briguer les suffrages nationaux sur cette base !