Il faudrait « tout repenser ! La prévention ainsi que les stratégies pour approcher, encadrer et aider les nouveaux consommateurs des substances qui sont de plus en plus disponibles sur le marché local ». Les travailleurs sociaux engagés sur le terrain à Maurice et qui comptent presqu’une trentaine d’années d’expérience dans ce domaine sont catégoriques : « Le profil du consommateur a évolué. Et les produits, aussi ! » En effet, aux côtés des « classiques » Brown Sugar et gandia « qui avaient le monopole auprès des consommateurs », relèvent ces travailleurs sociaux, « on assiste, même si cela reste toujours sur un plan plutôt anecdotique, à la présence de plus en plus persistante de drogues de synthèse telles que Black Mamba, par exemple ». Ils évoquent aussi la présence de substances telles que la plante d’origine mexicaine, la Salvia, et des « Bath Salts » à base, entre autres, d’amphétamine et en provenance du Canada.
Imran Dhannoo, directeur du centre Idrice Goomany (CIG), note que « le Brown Sugar (dérivé d’héroïne qui compte un grand nombre d’injecteurs de ce produit à Maurice) et le gandia n’ont plus le monopole de la demande ! D’ailleurs, même l’Office des Nations unies sur les drogues et le crime (UNODC) préconise désormais ces nouveaux concepts de “legal high” et de “new psychotropic substances” qui ont cours auprès des très jeunes consommateurs ». Danny Philippe, responsable de LEAD et de la structure Ti Baz, confirme : « Nous avons, nous-mêmes, au niveau du centre Ti Baz, rencontré plusieurs jeunes, des adolescents, surtout, qui nous ont expliqué qu’ils ont consommé du Black Mamba ou de la Salvia… »
Les deux travailleurs sociaux s’accordent à relever que « si, jusqu’à présent, la présence de ces “nouvelles drogues” semble assez anecdotique, puisque ce sont surtout des cas isolés qui ont été recensés, çà et là, via nos centres respectifs, en revanche, il ne faudrait pas négliger ces cas car ces produits étant nouveaux, nous ne sommes pas du tout armés pour répondre à leurs répercussions et réactions sur les consommateurs ! »
Aux États-Unis, dans certains États, le Black Mamba est disponible dans le commerce, via des boutiques et des stations-service. Ce produit est décrit comme un « cannabis de synthèse, développé en laboratoire clandestin, aménagé plus communément dans les basement ou garages, et ne contient pas de THC. Des cas ont été répertoriés auprès des hôpitaux avec des ados ayant fumé du Black Mamba qui soit vomissaient chaque dix minutes ou d’autres qui menaçaient de se suicider avec beaucoup d’agressivité.
« Ces produits étant des substances de synthèse, note D. Philippe, nous ne pouvons en connaître les exactes composantes ! Mais ce que nous avons pu apprendre, c’est qu’ils ont des effets très forts sur le métabolisme de ceux qui en consomment. Ils provoquent ainsi des délires ou des hallucinations graves. »
Hormis ces « nouvelles substances », soutiennent nos interlocuteurs, « les toxicomanes actuels, qui sont surtout très jeunes, pour la plupart, des adolescents, des collégiens, filles comme garçons, penchent beaucoup vers les produits médicamenteux et développent ainsi de nouvelles addictions, dont aux psychotropes, aux sirops pour la toux contenant de la codéine ou encore les différents médicaments qui agissent sur le système nerveux, comme les médicaments pour l’épilepsie, entre autres ».
Imran Dhannoo relève, à cet effet, que « même l’UNODC préconise désormais les concepts de NPS (New Psychotropic Substances) et de “legal high” ; soit donc des produits présents dans le commerce, certains étant même licites, puisque pas catégorisés comme des drogues ». D’où, soutiennent nos deux interlocuteurs, « l’importance de repenser tout le système sur la question des drogues et des addictions ! »
Danny Philippe temporise : « Nous ne disons pas que les autorités ont mal fait, jusqu’ici. En ce qu’il s’agit des toxicomanes dépendants de produits tels que le Brown Sugar et le gandia, un certain nombre de mesures ont été prises et des avancées ont été réalisées. » Le directeur du CIG saluera « une fois de plus l’audace et le courage du gouvernement mauricien actuel à avoir mis en application des mesures de Réduction de Risques (RdR) comme le traitement à base de méthadone et le programme d’échanges de seringues, qui ont sérieusement contribué à faire baisser le nombre d’Usagers de Drogues Injectables (UDI) actifs. Et également, à courber l’épidémie du sida ».
Cependant, font-ils ressortir, « si on ne veut pas être largués, d’ici quelques années, quand une nouvelle race de toxicomanes émergera et demandera à être soignée, il vaut mieux s’y prendre maintenant ! » D. Philippe note qu’« actuellement, à Maurice, il n’existe que Ti Baz, à Rose-Hill, comme structure d’accueil et d’écoute pour les ados qui souhaitent mieux connaître les produits qui sont présents dans leur milieu et les effets qu’ils ont sur leurs corps ». Imran Dhannoo renchérit pour rappeler que « cela fait plusieurs années que nous demandons que soit renforcée la prévention au niveau des jeunes via les collèges ; c’est là que devraient se faire ces campagnes d’information et de sensibilisation ». Car, relèvent les deux travailleurs sociaux, « la plupart des jeunes qui prennent du Black Mamba, Salvia ou Bath Salts ne connaissent pas ces produits. Ils ne connaissent pas les répercussions de ces substances sur leurs corps et leurs cerveaux… »
Les deux travailleurs sociaux rappellent que « toute prise de substance a une réaction nocive sur le métabolisme humain. En l’absence de formation, d’information, de données et de travail sur la question, nous-mêmes sommes pris au dépourvu ! » Ils préconisent, de ce fait, que « les autorités viennent avec une nouvelle manière de penser et d’aborder la question. Il nous faut aller vers ces nouveaux consommateurs, les approcher et savoir comment les aider. Avant qu’il ne soit trop tard ! »