Patrick Haudecœur (à gauche) joue le rôle du premier assistant…

Le producteur et directeur de quatre théâtres parisiens Pascal Legros est en passe de faire mentir l’adage « jamais deux sans trois », puisqu’après deux annulations consécutives en 2017 et 2018, la troisième édition des Théâtrales de Maurice devrait effectivement se tenir à partir de la semaine prochaine au Caudan Arts Centre (CAC). Il présente trois comédies et un spectacle musical, choisis parmi les plus réussis de sa programmation parisienne, pour lesquels une cinquantaine d’artistes et techniciens font le déplacement à La Réunion, puis chez nous…

Les Théâtrale de Maurice commencent dans un grand délire musical mercredi soir, avec Les Virtuoses, ces pianistes complètement déjantés qui adorent la magie et les clowneries tout autant que les musiques de toutes les époques. Il se poursuit avec la comédie d’Isabelle Mergault, La raison d’Aymé, que nous présentions l’an dernier, et qui prend place cette fois pour de bon les 31 mai et 1er juin. Elle donnera l’occasion de revoir Gérard Jugnot battre les planches mauriciennes quatre ans après la comédie à succès de Francis Véber, Cher Trésor. Suivra une nouvelle réussite de Patrick Haudecœur, Silence on tourne !, qui après nous avoir raconté la mise en scène d’une pièce de théâtre dans Thé à la menthe ou t’es citron en 2015, nous immerge cette fois dans le milieu du 7e art, au cours d’un tournage plutôt rocambolesque. Enfin, ces troisièmes Théâtrales se concluront sur deux représentations de Compromis, pièce dans laquelle l’amitié de deux hommes est mise à l’épreuve d’une vente d’appartement… Deux comédiens aux personnalités et parcours très contrastés, Pierre Arditi et Michel Leeb s’y affrontent en compagnie d’un troisième larron qui pourrait bien ne pas être la victime qu’ils avaient prévu.

Les amis de 30 ans qui s’écharpent

La musique comme par magie 

Dans Les virtuoses, Mathias et Julien Cadez proposent un duo (qui tourne parfois au duel) époustouflant, dans lequel ils célèbrent leur amour de la musique en s’amusant comme des petits fous, avec des numéros de clown, des tours de magie et de la poésie. Ainsi, jouent-ils des extraits d’un nombre incalculable de morceaux du répertoire classique qu’ils entrelacent avec des passages de musique actuelle, tels que Love Story de Francis Lai, Libertango d’Astor Piazzola ou, plus étonnant encore, Les sardines de Patrick Sébastien. On entendra Chopin, Mozart, Beethoven, Khachatourian, Vivaldi, Mussorgsky ou Paul Dukas, mais on verra des personnages aux coiffures ébouriffées, des frères musiciens qui se font des farces et ont le don de créer toutes sortes d’atmosphères… S’ils ont une formation en conservatoire, qui leur promettait une carrière de concertiste, ils préfèrent transporter la musique dans l’univers du théâtre et de la comédie, faire passer les émotions à travers le jeu d’acteur et d’illusionniste. Ils se concurrencent à quatre mains, jouent facilement debout, et même parfois suspendus en l’air, mais ils font aussi apparaître une colombe et voler des chandeliers. À découvrir en famille, car cette façon de célébrer la musique a à voir avec les merveilles de l’enfance.

Amour aveugle et veulerie

La Raison d’Aymé associe l’espièglerie pleine d’acuité d’Isabelle Mergault à la tendre bonhomie de Gérard Jugnot. Dans le rôle d’un riche industriel, ce dernier vient d’épouser une jeune femme, Chloé, incarnée par Anne-Sophie Germanaz, qui est à l’évidence plus intéressée par son porte-monnaie et son mode de vie que par ses sentiments… Aymé n’y voit goutte ! Éperdu d’amour, cet homme grisonnant ne réalise même pas que sa dulcinée est prête à engager un tueur pour hériter de sa fortune. Il vit le parfait conte de fée jusqu’à ce que, n’y tenant plus, sa conscience surgisse sur scène, sous les traits d’Isabelle Mergault. La raison d’Aymé, c’est elle, furibonde de ne plus avoir voix au chapitre avec cet homme naïf, aveuglé par les illusions. Isabelle Mergault a écrit cette pièce en pensant à tous ces couples qu’elle a croisés et qui se sont formés pour de mauvaises raisons. Sur scène, la Raison devient particulièrement autoritaire, plaçant Aymé au pied du mur pour le pousser à choisir entre cœur et raison… Mais Chloé pourrait mettre son grain de sable dans le dénouement.

Les dessous du cinéma

Patrick Haudecœur est un des auteurs de théâtre actuel les plus suivis ici, puisqu’il a déjà présenté ses pièces à succès Frou Frou les bains et Thé à la menthe ou t’es citron dans nos salles. Avec dix comédiens sur scène, Silence on tourne ! est la plus grosse production de ce festival. Après la troupe de théâtre complètement foldingue de Thé à la menthe, cette fois-ci il met en scène une équipe de tournage qui prépare la séquence du mari trompé qui interrompt une représentation pour tuer l’amant de sa femme, présent dans la salle… Le titre du chef-d’œuvre en préparation est à pleurer, « Une étoile est bientôt morte », et cette journée de tournage dans laquelle le public est intégré pour la figuration dévoile tous les petits travers de ces marchands de rêve, avec un humour décapant et un sens du burlesque qui ne se dément pas. Producteur véreux, réalisateur libidineux, second rôle machiavélique, premier assistant au four et au moulin à la fois, qui ménage tout le monde et surtout la jeune actrice qu’il rêve de faire jouer dans son futur premier film : rien ne manque pour sourire du fabuleux carnaval de la Croisette.

Règlement de comptes entre amis

Avec Compromis, le spectateur passera au dépouillement des décors puisque cette pièce se déroule dans un appartement vide qu’un des personnages, incarné par Pierre Arditi, cherche à vendre… Pour cela, il a d’ailleurs fait appel à son ami de 30 ans, Michel Leeb, dont la bonne bouille pourrait mettre en confiance l’acheteur potentiel qu’il s’apprête à recevoir… Comédien médiocre pour le premier, dramaturge raté pour le second, ils ont tout pour s’entendre, mais dans cette situation particulière où l’amitié devient un instrument, peu à peu les marques d’amitié tournent au vinaigre… Les amis finissent par se dire leurs quatre vérités, y compris en présence de l’acheteur, qui est arrivé entre-temps et qui pourrait endosser un tout autre rôle que celui de victime…