Hier matin, alors que je déambulais dans les couloirs du collège où je travaille, l’esprit ailleurs, préoccupé, en tant que bon patriote, comme tous les Mauriciens, par la lourde charge à payer par l’État mauricien dans l’affaire Betamax à la suite du jugement rendu par le tribunal d’arbitrage de Singapour… j’entendis un de mes élèves se plaindre que le prix des cigarettes, comme chaque année, allait augmenter après la présentation du Budget. Il semblait souffrir sincèrement de ce malheur à venir et il pestait contre cette injustice qui risquait de faire lourd dans son budget quotidien ou pire, qui allait le forcer à réduire sa consommation de cigarette, essentielle, d’après lui, vu le froid de ces derniers jours.
Compatissant, mais pédagogue par déformation professionnelle, je me mis à lui expliquer que nous devions tous être solidaires du gouvernement et du budget à venir car après tout: Vox populi Vox Dei ! Lepep est au pouvoir par la volonté du peuple!
De surcroît, vu le niveau de l’endettement public auquel vont s’ajouter les milliards prêtés généreusement par l’Inde au nom de nos liens ancestraux et fraternels et les 5 milliards à trouver pour payer les petites erreurs de gestion du contrat Betamax, il est de notre devoir d’être partie prenante de l’effort collectif…
Mon élève ne semblait pas très convaincu par mes arguments, mais je continuais mes explications considérant que transmettre le savoir, même le plus démagogique, était de mon devoir. Donc, je lui expliquais que les petites bêtises (l’erreur est humaine après tout) du gouvernement actuel ne coûteront que quelques milliers de roupies par tête d’habitant annuellement et que ce n’est pas cher payé pour avoir la chance de voir nos dirigeants défiler dans leurs limousines faisant ainsi notre fierté de faire partie d’un pays qui peut se permettre un tel train de vie les doigts dans le nez.
Après tout, Navin Ramgoolam nous l’a bien dit il y a quelques années: nous devons être fiers d’avoir des dirigeants qui ont de « la classe », et qui utilisent avec autant de justesse l’argent des contribuables. J’ai presque la larme aux yeux d’y penser.
Bref, je digresse, emporté par l’ivresse et le grand vertige quand je pense avec quelle sagesse et quelle pertinence notre argent est dilapidé. Et, je l’avoue, j’ai le coeur qui palpite en attendant la grand-messe de ce jeudi; pour le meilleur et pour le pire nous avons fait le choix démocratique de leur livrer notre destin politique, économique et social durant 5 ans et, une nouvelle fois, on a écouté religieusement notre ministre des Finances et, accessoirement, Premier ministre, Pravind Jugnauth, nous livrer sa « vision » de l’avenir économique de notre île.
Un moment « historique » avec de nouvelles Smart Cities, le métro express et… les quelques dettes à payer. Au nom du développement et du progrès bien sûr; il serait mal poli et de mauvaise foi de ne pas le reconnaître.
Cà a été un grand frisson d’entendre les membres de la majorité donner de grands coups sur leur pupitre pendant que, au mieux, les membres de l’opposition, dubitatifs, affichent un air grave et sérieux ou, au pire boudent. Cela ajoute à la dramaturgie du moment.
Le secteur privé, de son côté, hypocritement, salue un budget “feel-good factor” et des syndicalistes, nostalgiques des années de braise, pourraient menacer de brûler le document ou mieux de jeûner pendant quelques jours au Jardin de la compagnie. Pendant ce temps, les économistes et les boîtes de consulting vont très sérieusement procéder à une analyse du rapport avant de, aussi sérieusement, venir avec des conclusions dithyrambiques sur les raisons de ceci et les conséquences de cela. Cerise sur le gâteau: un ancien ministre des Finances écrira quelques articles très savants, avec l’aide de quelques équations et modèles économiques sophistiqués (étymologie : Prov. sophisticar?; it. sofisticare?; du lat. sophisticus, au sens de faux…) pour expliquer ce qui ne va pas dans le budget et comment il aurait mieux fait.
Pendant quelques jours, toute la presse jouera le jeu et publiera papier sur papier ayant trait à ce fameux budget pendant que d’autres, des citoyens lambda, tel que l’auteur de ces lignes, parce qu’ils adorent se raconter des histoires, parce qu’ils adorent jouer à celui qui comprend mieux les causes, les conséquences et les enjeux de cet exercice annuel, écriront des articles très importants, très solennels, très recherchés et originaux afin d’apporter une contribution citoyenne à ce débat si important.
Tout cela fait partie du folklore politique et ce grand cirque donne lieu à la démarche économique de l’année à venir du pays. La fièvre du jeudi soir était palpable et le budget dispute les gros titres avec la grippe H1N1.
À voir la tête de mon élève si malheureux, je ressens bien le caractère tragique de l’exercice périlleux (ou foutage de gueule démagogique) qu’a entrepris Pravind Jugnauth hier.
Il lui a fallu souvent justifier l’injustifiable, glisser quelques mesures populaires pour donner le change, trouver les mots justes pour nous faire prendre les vessies pour des lanternes, trouver les arguments pour démontrer la pertinence de l’incohérence et surtout trouver des explications pour justifier la mesure phare de tout budget à Maurice: l’augmentation du prix des cigarettes et de l’alcool !
Il n’y a rien de plus important pour le Mauricien, épicurien dans l’âme, et profondément marqué, chaque année par la hausse des prix de ces produits de première nécessité. Tout le reste n’est que charabia, ou presque. Dixit mon élève, profondément anxieux face à l’inéluctable.
J’ai bien tenté de lui faire presqu’un cours magistral pour lui démontrer qu’il caricaturait et simplifiait abusivement. Mais il s’est contenté de sourire tristement et semblait compatir devant tant de candeur.
Je ne lui en ai pas voulu. On n’est pas sérieux à 18 ans; on comprend peu de choses et le budget est une affaire d’adultes.
Pas important le budget? Ces dernières années, pourtant, la vision grandiose de nos dirigeants avec les Hubs, les IRS, les Smart Cities, les investissements structurels genre l’autoroute Terre- Rouge-Verdun, notre nouvelle aérogare ou le métro, désormais express, tout cela a profondément changé nos vies… rendant le Mauricien béatement heureux.
En tout cas, on n’a pas beaucoup manifesté pour démontrer le contraire. Tout est donc bien dans le meilleur des mondes… Il y aura juste un petit souci relatif au prix de la cigarette. Mais ce sera pour la bonne cause. Un effort patriotique. Un élan solidaire.