ÉLIETTE COMARMOND

Il y a de ces jours, où à votre réveil, il vous vient une impression fugace, voire une sensation indéfinissable qu’un évènement singulier va bouleverser le cours de votre vie. Et puis, vous n’y pensez plus, mettant cela sur le compte d’une imagination débordante.

C’est ce que j’éprouve aujourd’hui, mes yeux à peine ouverts. Je me glisse, encore engourdie de sommeil, hors de mon lit et me dirige tout droit vers ma fenêtre dont j’ouvre grandement les deux battants. L’air frais me frappe au visage, je respire à pleins poumons et les dernières brumes se dissipent dans ma tête. Je me sens bien !

Le soleil encore timide dans le ciel promet une journée magnifique. Quelques nuages auréolés de lumière font des cabrioles sur le fond d’écran bleu que semblent effleurer les larges feuilles des palmiers de mon jardin. Des oiseaux y font entendre leurs concerts … Tout m’est ravissement ! Et pourtant, peu après, je délaisse ma contemplation de cette nature qui, comme moi, vient de s’éveiller, mais elle, déjà belle, sans nul artifice.

Je quitte ma chambre et entre silencieusement dans la petite chambre bleue contigüe. Je m’approche du berceau, en soulève la moustiquaire. Comme chaque matin depuis deux mois, je me penche pour admirer le petit être qui y dort encore à poings fermés. Un coquin rayon de soleil qui a su trouver un chemin à travers les rideaux encore tirés, éclaire le visage blanc et rose, encadré de boucles brunes soyeuses. Mon cœur frémit de tendresse devant ce petit bout d’homme qui est mon œuvre, un être à part qui s’est construit une vie de la mienne, mais encore si vulnérable. Rien qu’à le regarder, je me sens emportée par des vagues de sensations diverses. Chaque matin, dans le silence de cette chambre, c’est le même flux d’amour qui, partant de tout mon être, s’en va submerger mon tout petit.

Le soleil est déjà haut dans le ciel lorsque, bien avant l’heure du déjeuner, je prends ma voiture pour ma balade quotidienne. J’aime partir ainsi au gré de mes fantaisies vers des destinations parfois très éloignées de ma maison. Quelquefois, je laisse ma voiture en bordure d’une route peu fréquentée, longeant la cascade de Balfour. Je prends plaisir à marcher au milieu des herbes folles qui me taquinent les jambes. Arrivée à la limite du vaste précipice, je m’allonge à même le sol et admire en silence le paysage et la beauté de cette nature harmonieuse : le murmure de l’eau qui s’écoule au bas, la pureté de l’air et du ciel – tout s’accorde pour mon plus grand bonheur.

D’autres fois, quand j’ai eu ma pleine ration de silence, je m’en vais vers le centre-ville pour écouter les bruits des gens et des machines. Derrière chaque bruit, je me plais à deviner une histoire. Mais quel que soit le lieu de mon évasion, quand j’en reviens, l’air frais et le soleil m’ayant vivifiée, je mange toujours de très bel appétit.

J’ai quitté le quartier habité de Mont-Roches, et me voilà roulant lentement sur un petit chemin escarpé qui mène très loin jusqu’à perte de vue. Je m’arrête un instant. Je descends de la voiture et, les mains en visière, je scrute l’horizon. Sur l’azur transparent du ciel, les cimes des collines, dans le lointain, dessinent des lignes lumineuses. Le soleil jette des flots de lumière sur ce paysage dénudé. Soudain, je découvre une habitation nichée au flanc d’une des collines.

Qui peut bien loger dans un endroit aussi retiré ? Une curiosité naturelle m’incite à aller découvrir la réponse. Je remonte dans ma voiture et redémarre. Quelques mètres plus loin, je ne peux plus continuer tant le chemin est bosselé. Je me mets à marcher, car je suis déterminée à satisfaire ma curiosité. Malgré les brûlants rayons du soleil sur ma peau, je n’éprouve nulle fatigue tant mon esprit est concentré sur le but que je veux atteindre.

Enfin, j’y suis ! C’est une petite cahute en bois et tôles malmenés par les intempéries. Je frappe à la porte qui s’ouvre sur quatre paires d’yeux interrogateurs. Quatre petites filles qui me dévisagent toutes avec la même douce malice au fond de leurs beaux yeux noirs, fendus en amande. Il ne doit pas y avoir une grande différence d’âge entre elles. L’aînée qui a peut-être sept ans me considère avec une attention naïve avant de me demander poliment :

-Désirez-vous quelque chose, madame ?

Soudain, j’ai honte de ma curiosité qui m’a conduite jusqu’ici. Alors en rougissant, je réponds tout simplement :

-J’ai soif, j’aimerais avoir un verre d’eau, s’il te plaît.

Ce n’est pas tellement un mensonge, car je réalise maintenant que le soleil m’a complètement desséchée. Oui, un verre d’eau me ferait du bien ! La fillette, repoussant ses sœurs derrière elle, m’invite à entrer. Très gauchement, elle tire une chaise adossée à une table, et me fait signe de m’asseoir. Me laissant seule avec ses trois sœurs, elle part me chercher le verre d’eau réclamé. J’ai tout le loisir de regarder autour de moi. Dans cette chambre, il n’y a que la très vieille table sur laquelle trône un vase à fleurs artificielles ayant longtemps perdu leurs primes couleurs, et quatre autres chaises qui me paraissent aussi fragiles que celle sur laquelle je suis assise. J’examine aussi les trois fillettes qui, intimidées, se parlent à voix basse et me jettent un sourire espiègle de temps en temps. Elles sont vraiment mignonnes, malgré leurs robes défraîchies qui ont dû connaître des jours meilleurs. Leurs cheveux sont sagement tressés en forme de couronne, ce qui leur donne un petit air de princesses appauvries.

L’aînée revient. Elle tient avec précaution, entre ses deux petites mains, un gros bol en plastique rempli du précieux liquide. Elle me le tend, avec en prime son beau sourire. L’eau est fraîche, je la bois d’un trait, et je dépose le bol sur la table, à côté de moi. Je me hasarde à poser quelques questions. L’aînée, mise en confiance, me répond hardiment. Elle, c’est Devianee, et les autres, Indira, Sarojini et Rani. Puis, elle me lance :

-Nous avons un autre bébé, madame, un petit frère. Voulez-vous le voir ?

Déjà, elle m’a prise par la main, et me voilà qui la suis dans l’autre chambre. Les trois petites sont sur nos pas. Et là, sur l’unique lit de cette chambre, au milieu de plusieurs bouts de chiffons, je découvre un minuscule visage et des jambes et bras maigrichons qui s’agitent. Malgré mes protestations, Devianee enlève le nourrisson et, le tenant tendrement dans ses bras, elle me le montre avec une fierté presque maternelle.

-C’est Nitish, madame.

Je regarde le pauvre bébé, si petit, enveloppé dans ses haillons. Ses grands yeux semblent lui manger le visage au teint blême. Au bout d’un ruban rouge attaché autour de son cou, pend une sucette. Je m’enquiers auprès de Devianee de l’heure du prochain biberon de Nitish. Elle me répond que sa maman allaite le bébé. Devianee, dans son langage enfantin et volubile, m’apprend que sa maman est partie travailler comme chaque matin et va retourner à l’heure du déjeuner. Quant à son papa, un jour, il est parti et n’est plus jamais revenu. Je sens des larmes me picoter les yeux. Pour lui faire changer de conversation, je lui demande :

-Mais si Nitish a soif avant le retour de ta maman, qu’est-ce que tu fais ?

-Eh bien, je lui donne sa sucette, madame.

Telle est sa réplique naïve et touchante. Comme pour me donner raison, Nitish commence à s’agiter dans les bras de sa sœur, et laisse entendre sa voix, grêle d’abord, puis de plus en plus forte. Ce sont les cris d’un nourrisson qui réclame son lait. Devianee essaie de le calmer en le balançant du bout des bras. Pendant un court instant, le bébé arrête de pleurer, puis recommence de plus belle. Devianee, taquine, lui chatouille les lèvres avec la sucette. Nitish ouvre la bouche, happe la tétine en caoutchouc qu’il tète avidement, puis la rejette avec une rage inouïe de petit diable. La sucette l’a déçu. Il n’y a pas retrouvé la douceur du sein maternel et le tiède liquide nourricier. Ses cris perçants sont maintenant entrecoupés de hoquets. Devianee, désespérée, me regarde et me dit :

-Cela devient de plus en plus difficile de le calmer avec sa sucette, madame. Il pleure pendant longtemps, puis fatigué, il s’endort.

J’ai le cœur tout chaviré en écoutant ce petit bébé hurlant sa faim avec le désespoir du prophète qui crie en vain dans le désert. Je ne peux m’empêcher de penser à mon Sébastien, joufflu, resplendissant de santé et dont les moindres caprices sont satisfaits ; à mon Sébastien qui vide ses biberons goulûment et qui n’a jamais le temps de crier sa faim ; à mon Sébastien que j’allaite la nuit seulement pour m’éviter la corvée de quitter mon lit douillet pour préparer son biberon.

Soudain je prends conscience de mes deux seins gonflés de lait, de ce lait que je sens monter jusqu’à ma gorge comme une sève abondante. Je me tourne vers Devianee et lui dis :

-Donne-le-moi.

Elle dépose le bébé dans mes bras ; je m’assieds sur le bord du lit, défais mon corsage. Nitish a-t-il deviné le lait que renferment mes seins ? Déjà, il tourne sa petite tête contre ma poitrine ; il me renifle comme un petit chat. Tout doucement, je lui effleure les lèvres du bout de mon sein gauche. Il s’en empare sans se faire prier. Il commence à téter avidement, et cette fois-ci, il n’est point déçu. Très vite, ses hoquets se transforment en glouglous satisfaits. Nitish continue à boire tout son content, et moi, dans un élan de tendresse, je le serre davantage contre moi. Je ne veux pas savoir si je suis en train de donner de mon superflu ; il me suffit de savoir que je suis là à nourrir un petit homme qui en a bien besoin. Et je suis heureuse ! Les quatre fillettes me regardent un peu étonnées, mais toutes, elles me sourient !

Tiens ! Nitish s’est endormi, sa faim apaisée ; ses lèvres n’enserrent plus le bout de mon sein sur lequel tremble une gouttelette de lait. Je referme mon corsage, touche d’un furtif baiser le front du bébé que je dépose sur le lit. Il est l’heure pour moi de quitter cette maison où il me semble bien que je fusse attendue. À peine ai-je le temps d’embrasser les fillettes que la porte s’ouvre sur une frêle femme qui me parait encore assez jeune, malgré quelques fils d’argent qui strient ses cheveux relevés en chignon.

Elle doit être timide, car elle ne pose aucune question quant à ma présence chez elle. Je ne peux ignorer toutefois ses yeux doux qui m’interrogent. Comme tout à l’heure, je dis que c’est la soif qui m’a conduite chez elle. Elle me sourit, puis elle s’excuse et s’en va chercher Nitish qu’elle ramène, à peine réveillé. Elle s’étonne tout haut du silence du bébé, car, m’explique-t-elle, sa dernière tétée remonte à plusieurs heures.

Une étrange pudeur m’empêche de lui avouer que je viens d’allaiter son bébé. Je la regarde défaire son corsage comme moi tout à l’heure. Mais elle, elle en retire un sein flasque, sans doute trop souvent sollicité par les petites bouches de ses aînées. Nitish détourne sa bouche du sein maternel. Sans doute craignant qu’il ne soit malade, elle lui parle d’une voix où sourd une angoisse qu’elle tente de cacher :

-Beta, ki gagne beta ?

La main sur mon sein gauche et la voix enrouée, j’avoue :

-Madame, je viens d’allaiter votre bébé. Il pleurait tellement.

À ces mots, elle lève les yeux sur moi et me dit « merci ». C’est dit simplement, mais l’accent de sa voix est l’accent d’un profond désespoir. De sa voix lasse, elle me raconte en quelques phrases son affreuse existence depuis la désertion de son mari, quelques mois seulement avant la naissance de Nitish. Contre vents et marées, elle lutte pour elle et pour ses enfants. Je reste silencieuse et petite devant cette femme qui a su rester grande et digne malgré sa forte douleur.

Demain et les jours suivants, je reviendrai … pour Nitish.