Pour aller vite, ce qui caractérise les religions, c’est la croyance en l’au-delà, la vie après la mort, des rites bien précis et des clergés plus ou moins importants qui disent ce qu’il faut faire pour être conforme aux croyances. Les incrédules, les athées, les sceptiques, les agnostiques, les mécréants, les matérialistes, bref tous ceux qui doutent des croyances religieuses prennent, justement, une distance qu’ils ont souvent payée au prix cher. Ces attitudes critiques existent depuis des millénaires, et elles ont eu lieu, la plupart du temps, au sein des systèmes religieux …
Les matérialistes hindous
Dans l’immense corpus philosophico-religieux de l’Inde antique existe un courant qu’on pourrait appeler matérialiste. Ces penseurs vont, comme ça a été le cas en Grèce antique, non seulement être dévalorisés et caricaturés, mais surtout le caractère « subversif » de leur pensée va les mettre au ban de la société. De plus, leurs écrits ont été mal conservés, combattus ou détruits. Une des seules traces écrites de ce matérialisme hindou est due à un érudit indien du XVe siècle, Madhva, qui, faisant un panorama des pensées religieuses, les cite… près de deux mille ans après leur apparition supposée. Il semblerait même que ce courant décrié n’existait plus à l’époque de Madhva. Quoi qu’il en soit, c’est par leurs adversaires qu’on connaît quelques traits de cette philosophie. Notre érudit indien dit des matérialistes qu’ils sont athées et qu’ils sont des jouisseurs incontinents – on voit bien ici le rapprochement à faire avec la critique que va subir Epicure, depuis l’Antiquité déjà, puis de ceux qui s’en réclament dans les siècles suivants. Allant contre la conception classique, répandue dans l’hindouisme, qui veut que l’âme est indissociable du corps (mais néanmoins, bien distincte l’une de l’autre), les « matérialistes » identifient totalement la conscience au corps, et nient (rien que ça…) toute vie future. Plus d’âmes qui se réincarnent, plus d’ordre « moral » constitutif du monde et plus de « karma » – qui est comme notre « passif » des actions que nous avons pu effectuer dans nos autres vies, et de celles que nous effectuons ou que nous effectuerons dans nos vies futures. Sérieux coups de marteaux destructeurs de ces « dogmes » par les matérialistes indiens. Cette pensée, vieille de 2600 ans semble-t-il, est, malgré ces attaques, d’une grande force et d’une grande sagesse aussi, comme le montre ce passage du Ramayana, où un brahman conseillant Rama lui dit : « Je plains ceux qui, renonçant aux plaisirs du monde, cherchent à acquérir des mérites pour être heureux dans l’Au-delà et se plongent dans une mort qui n’en finit pas ; je ne plains pas les autres… Sois sage, Rama, il n’y a de monde que celui-ci, c’est certain ! Jouis du présent et jette derrière toi ce qui ne te plaît pas. »
Le poème du plaisir
Un des grands mathématiciens et astronomes voit le jour à Nichapur, dans la Perse médiévale (Iran actuel) en 1048. Ce Persan fut aussi médecin (élève du célèbre médecin, philosophe et soufi Avicenne), ainsi que l’auteur d’une réforme du calendrier persan. Omar Khayyam (il signait ses ouvrages Omar ibn Ibrahim al-Khayami, ce qui signifie « Omar le fabricant de tentes ! », métier de son père) est surtout connu pour ses Rubaiyat, ses « Quatrains », long poème qu’il composa et qui renferme toujours une force et une sagesse qui interrogent directement les dogmes de l’islam. Il donne, d’ailleurs, le ton dans la 1re strophe des Rubaiyat, montrant qu’on peut ne pas être croyant et être moral : Tout le monde sait que je n’ai jamais murmuré la moindre prière/Tout le monde sait aussi que je n’ai jamais essayé de dissimuler mes défauts. /J’ignore s’il existe une Justice et une Miséricorde… /Cependant, j’ai confiance, car j’ai toujours été sincère. Montrant une grande indépendance d’esprit et faisant preuve d’une critique de tout système institué, et en particulier de l’institution religieuse, la 2e strophe nous demande : Que vaut-il mieux ? /S’asseoir dans une taverne, puis faire son examen de conscience, /Ou se prosterner dans une mosquée, l’âme close ? /Je ne me préoccupe pas de savoir si nous avons un Maître/Et ce qu’il fera de moi, le cas échéant. Les aspects dionysiaques de ces vers célèbrent aussi le vin à plusieurs reprises et l’ivresse comme un des moyens d’atteindre le bonheur sur terre : l’ivresse est un moyen de revendiquer le carpe diem de l’existence. Voyons ce que dit ce philosophe qui célèbre la vie dans une autre strophe : Puisque tu ignores ce que te réserve demain/Efforce-toi d’être heureux aujourd’hui. /Prends une urne de vin, va t’asseoir au clair de lune, /Et bois, en te disant que la lune te cherchera peut-être vainement, demain. Les accents fortement critiques de Khayyam méritent le détour : célébration de la vie et négation de l’au-delà, référence au vin dans un contexte religieux interdisant sa consommation, mise en valeur du présent comme temps de l’existence, où passé et futur n’existent pas réellement ; et bien d’autres thèmes encore qui font de ce philosophe épicurien, par l’art consommé des vers (des verres ?!), un penseur sceptique proposant déjà une morale qui n’est pas religieuse. On peut être moral sans être croyant, ou, plus exactement, sans croire en des dogmes révélés et fortement institués. Cette grande intimité de relation avec Dieu, ainsi que sa référence à l’ivresse ont permis à certains d’avancer que Khayam était un mystique soufi voulant, comme l’incite cette pratique, abolir les barrières entre l’homme et Dieu : arriver à être ivre de Dieu, c’est quasiment ne faire qu’un avec lui. Cette autre manière d’envisager la lecture de ce poète n’occulte en rien son amour de la vie, sa distance face à des croyances non-réfléchies, son attachement aux plaisirs des sens et sa pensée libertine, au sens européen où les libertins étaient d’abord et avant tout des penseurs qui prenaient de la distance face aux dogmes religieux et à la morale chrétienne pour mettre en avant une liberté d’esprit et de penser. Terminons par ce vers qui nous invite avec brio à penser la vie et vivre la pensée : Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie !
Un prêtre athée
On nous rabâche souvent l’idée, concernant les philosophes des Lumières du XVIIIe siècle, qu’ils étaient athées. Méprise qui perdure toujours, car les Rousseau, Voltaire, Montesquieu ou Kant, pour ne citer qu’eux, n’ont jamais mentionné clairement l’inexistence de Dieu (ce que signifie littéralement être athée) ; bien au contraire, même si pour certains la conception de Dieu et de la religion qu’ils se font ne va pas toujours dans le sens de l’Église, ils affirment assez fort l’existence d’un Être suprême. En revanche, on trouve une petite poignée de philosophes qui n’ont pas besoin de Dieu dans leur explication du monde et dans le sens qu’ils donnent à l’existence humaine. Et de manière surprenante, l’athéisme et le matérialisme vont pointer leur nez là où on les attend le moins. Né dans un village de campagne du Nord-ouest de la France en 1664 de parents ouvriers et de modeste condition, Jean Meslier s’initia au sacerdoce et devint curé d’un village de sa région à 25 ans. Durant toute sa vie, l’abbé Meslier officia dans ce village et faillit ne pas passer à la postérité, s’il n’était ses volumineux mémoires qu’il écrivit pour ses paroissiens et qui furent connus après sa mort, car Meslier a sans doute voulu être préservé, au pire, de la mort, au mieux, de l’excommunication. C’est donc 27 ans après sa mort que Voltaire publia des extraits de l’oeuvre de ce prêtre atypique. Que disaient donc ses Mémoires ? Que la religion n’était qu’erreur, mensonge et imposture, des fables pour panser des plaies et des injustices qu’il faut comprendre autrement. Et les injustices sociales, Jean Meslier les a vécues et vues durant toute sa vie, où la noblesse locale et le haut clergé étaient les pouvoirs qui maintenaient dans l’état de misère bon nombre de paysans. En plus de la position matérialiste qu’il tenait, l’abbé Meslier va défendre, comme quasiment jamais cela n’avait été fait avant lui, une position clairement athée : « Pesez bien les raisons qu’il y a de croire ou de ne pas croire, ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige si absolument de croire. Je m’assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous verrez au moins aussi bien, et aussi certainement que moi, que toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige de croire, comme surnaturel et divin, n’est dans le fond qu’erreur, que mensonge, qu’illusion et imposture. » On peut aisément comprendre les précautions qu’il prit pour ne jamais publier ce genre de bombe philosophico-politique durant sa vie. Et en y réfléchissant, certaines bombes ont pour effet de nous interroger sur nos croyances, quelles qu’elles soient, surtout lorsqu’elles sont instituées.