Criton : Comment t’enterrer Socrate ?               
Socrate : De n’importe quelle façon, si vous pouvez m’attraper et je ne vous glisse entre les doigts – “Phédon” dans Le Platon Complet, p. 95
Et si, au détour de votre prochain pas, quelque être vous annonçait, « Halte un moment, vous mourrez dans l’instant. » Et que ce soit vrai, que penseriez-vous ? Telle est la question que peu de gens se posent. La foule des vivants se comporte à l’instar des pierres du torrent qui le sentent mais ne le voient. Car tout envahis qu’ils sont par le projet de la vie, ne voyant point, ou refusant d’en contempler l’issue, les hommes le croient pérenne. Il n’est que trajectoire.
Shakespeare dans « Jules César » fait ce dernier dire : “Cowards die many times before their deaths. The brave experience death only once. Of all the strange things I’ve ever heard, it seems most strange to me that men fear death, given that death, which can’t be avoided, will come whenever it wants.” Rien n’est plus loin de la vérité. Nul doute qu’elle viendra ou reviendra cette mort. C’est une méditation sur la vie, la mort et la vie meurt à l’instant prochain pour revivre.
Dans cette vie depuis que j’ai trois ans, j’ai su que l’Ange de la Mort rompt le fil qui nous relie au corps et j’ai vu plusieurs personnes aimées se plier sous ce joug. Au début l’idée me semblait évanescente, puis elle devint physique, s’inscrivit dans mes sens : d’abord un contact, le froid d’un front sur mes lèvres, puis une puissance lourde, le glas et l’encens, ensuite une atmosphère, comme l’effluve martelant d’un tambour de ghoon me heurtant le coeur. J’alliai le post mortem au moment de la mort, du passage. Tel l’aiglon de la fable, je me mouvais encore regardant la terre parmi les autres oiseaux. Il fallait lever la tête et regarder le soleil. L’envol se fit, les souvenirs enfouis des autres vies revinrent, fusèrent à la lumière, les choses déjà vues se réinsérèrent dans leur horizon à l’étincelle d’une lecture. Alors tout se précipita dans mon âme, tel un volcan attaquant la voûte des cieux, et je vis. Vous avez peut-être lu Jean Bruller, dit Vercors, qui explique à travers Von Ebrennac comment les compositeurs allemands se pressent à l’appel dès qu’on songe à la musique. C’était cela qui m’arrivait. Chaque chercheur de la Lumière est atteint par ce coup de tonnerre dans sa vie. C’est la deuxième naissance qui mène à la transfiguration plus tard. Dans le Bhagavad Gita il est dit que celui qui habite le corps étant impérissable, il n’est nul besoin de se lamenter sur les morts ou encore qu’à l’instar d’un vieux vêtement usagé que l’on délaisse pour prendre un différent, ainsi l’Etre quitte un corps pour habiter un autre.
La difficulté de mettre en pratique ce savoir réside dans une faiblesse que l’on nomme l’émotion.
Ce qui est une tâche difficile quand on se bat pour atténuer sa souffrance émotionnelle causée, croit-on, par le manque d’un disparu, devient un rempart terrible quand, inaverti, on contemple sa propre mort. Et pourtant il le faut. On doit se tenir prêt. Car il vient, l’Ange, comme disait Christ, ut latro, comme un voleur. Se désincarner Lumière. Voilà le but. Se désincarner Lumière dans La Lumière. Voilà l’idéal. Comment le faire ? En suivant sa voie, celle qui est propre à l’incarné. Et comment reconnaître le chemin ? Il est montré, il est su. Il suffit d’en connaître le début et cela on le sait toujours.
Mais pour l’instant du passage lui-même, qu’en est-il ? Certaines civilisations permettaient qu’on s’y entraînât. Ainsi le tombeau vide dans la grande pyramide serait l’endroit où les anciens passaient par la cérémonie de la petite mort. L’homme de la foule, direz-vous, n’a pas le temps de penser à toute cette apparence de philosophie. Il a faim, il ne veut que vivre. Comment peut-on ne pas vouloir L’Infini ?
La recherche du plaisir, le besoin de bonheur, par eux-mêmes indiquent la quête tacite de la communion éternelle. Qui se connaît devient l’Infini.
Tout croyant s’habitue à l’idée de la mort en se disant qu’il n’est pas le corps. Oh ! Lapalissade, interjetterez-vous ! Oh ! Que nenni, répondrai-je. Regardez comment fortement ancré en chaque être est le désir de continuer la vie, peu importe sa condition. Quelle lutte avant de pouvoir, avec l’épée de la connaissance, abattre en soi, l’illusion de ses désirs. Oui, il faut vivre, mais pour arriver à se fondre dans l’Infini. Le commencement de la connaissance de soi est une reconnaissance que le corps, matière, ne peut nous retenir. Elisabeth Kubbler-Ross dissèque le combat du mourant en plusieurs stades : le refus de la mort, la révolte au moment de mourir, la ténacité à s’agripper à un corps qui ne peut plus soutenir le souffle. C’est alors l’agonie dont l’étymologie est du grec agonia, qui signifie combat. Lutte inutile et perdue d’avance, car le combattant doit partir. Il est difficile de réfléchir à se laisser mourir quand vient l’heure, et pourtant ce qui nous attend ne peut jamais s’avérer pire, pour un croyant, que la vie. Un bel exemple d’un être qui se laisse partir est raconté par Hugo au début des Misérables quand l’abbé Myriel glisse dans le sommeil de la mort. Mais il y a des âmes qui, même au contact d’une fin violente, se laissent aller car étant prêts. Dans le Bardo Thodol, qui est le livre tibétain des morts, sont décrits les différents stades, après la mort, par lesquels les âmes traversent au fur et à mesure que la compréhension de leur état s’affine. Ils se libèrent des peurs qui subsisteraient. Le jugement d’un être est aussi dépeint ainsi :
« O toi qui fus untel, écoute. Tu souffres à cause de tes actes, ce n’est pas de la faute d’un autre, mais la tienne seulement. Donc, prie la Divine Trinité ; Elle te protégera. Si tu ne sais ni prier ni méditer sur le Grand Symbole, ni ne connais aucune divinité tutélaire, toi-même, sous la forme positive de ton être compteras à l’instant tes bonnes actions avec des cailloux blancs, tout comme toi-même sous la forme négative de ton être, en compteras les mauvaises avec des cailloux noirs. Cela te terrorisera, tu seras dans la crainte révérencielle et trembleras et tu essaieras de mentir en disant : ‘Je n’ai pas commis d’acte négatif. ‘
Alors Le Seigneur de la Mort dira : ‘ Je consulterai le miroir de tes actes. ‘
En disant quoi il y regardera pour y voir réfléchi tout ce que tu as fait et le mensonge ne te sera d’aucune aide.
Alors une des Furies du Seigneur de la Mort te passera une corde au cou et te tirera etc etc. »
Plus tard l’être jugé est amené à voir qu’il n’y a ni corde, ni furies. Tout ceci lui fut montré afin de lui enseigner que son corps de désir a disparu mais qu’il est. Lui l’être, impérissable. Il y a une grande similitude avec les furies grecques, qui deviennent les Euménides après.
Dès que l’on entame une discussion sur le sujet de la vie après la chair, il y a toujours quelqu’un pour prendre l’objection que le sujet est morbide. C’est que, me suis-je fait dire, l’inconnu dérange. Mais comment cela peut-il être, m’interroge-je, car la vie terrestre reste la manifestation dans une dimension éphémère entre deux états qui ne sont qu’un : le non manifesté avant et après la chair. Logiquement donc il ne peut être l’inconnu, l’oublié peut-être, probablement, le non-su jamais. Le croyant est-il donc ce voyageur oublieux de son départ et ne sachant point son arrivée ? Je n’en crois rien.
Un jour à Goa, en Inde occidentale, mon guide, Kalidas, m’emmena devant la statue de l’Anglais qui avait perdu son amour noyé dans la baie devant nous. Le portrait de pierre représentait un homme au profil aquilin et aux longs cheveux regardant, non la mer, où périt son épouse, mais la terre. J’interrogeai Kalidas.
‘You see, Sir, a man longing for the return of his beloved and looking at their place of abode where they were happy. ‘ Il me dit cela en secouant la tête de gauche à droite pour m’indiquer son émerveillement à la façon indienne. En même temps l’atmosphère, les lieux et ses mots firent tressaillir mon être. J’entendis mon Ange-Gardien me susurrer : ‘ Abode, souviens-toi. ‘ Et je ré-entendis les sons longtemps appris : ‘