Anja Bindewald, étudiante allemande de l’Université de Brême, a présenté en janvier 2011 un mémoire sur l’écologie de deux fougères épiphytes de nos forêts, connues sous les noms communs de Langue de boeuf ou Nid d’oiseaux pour la première, et de Langue de vache pour la seconde. Menée notamment dans les sous-bois de Brise Fer, cette étude a mis en relief la compétition sévère qui se joue entre ces espèces et les goyaviers de Chine. Ces derniers les empêchent de se développer dans leur habitat naturel à l’abri de la canopée sur les troncs d’arbre adultes et au sol. L’assèchement de ces forêts, pourtant dénommées humides, a un impact notable sur ces plantes qui jouent un rôle indispensable pour la rétention d’eau propice au renflouement de nos réservoirs.
Les fougères constituent un monde à part dans le règne végétal, et pas vraiment parce que les jardiniers aiment laisser leurs feuillages généreux foisonner et tamiser la lumière. Avec leurs grandes frondes aux formes surprenantes, marquées par les spores sur l’envers en période de reproduction, les fougères apportent un supplément d’oxygène et d’humidité dans les sous-bois, qui est indispensable à la régulation de la température sous la canopée et propice à la biodiversité, particulièrement en milieu tropical.
Leurs grandes feuilles sont très appréciées par les entomologistes qui les secouent pour récolter les nombreux insectes, qu’ils peuvent alors compter et identifier ensuite… Elles abritent aussi des vertébrés endémiques, tels que le Phelsuma cepediana, comme en témoigne le mémoire de licence de l’étudiante allemande Anja Bindewald sur les Asplenium nidus (Langues de boeuf, appelées aussi Nid d’oiseaux en France) et sur les Microsorum punctatum, dites Langue de vache. Les Asplenium nidus constituent un excellent habitat pour ces geckos ou lézards verts, qui privilégient les larges surfaces planes, comme les feuilles de palmiers qui ont quasiment disparu de nos forêts, rehaussant ainsi l’importance de ces fougères en tant qu’asile. Elles sont aussi fréquentées par les oiseaux endémiques Pic pic qui y trouvent leurs insectes préférés.
Ces fougères entraînent d’autres espèces dans leur sillon telles que les fougères Vittaria ou Rhumora. Le Microsorum ou l’Asplenium nidus s’installe, puis en grandissant, sa masse de racines finit par entourer le tronc de l’arbre hôte. Elle peut ainsi retenir l’eau de pluie comme une éponge et recueillir des feuilles mortes qui tombent de la frondaison et se décomposent dans sa « corbeille » verte pour créer l’humus utile à sa croissance. Cette caractéristique leur vaut la dénomination anglaise de « litter basket ferns ».
À l’ombre de ses feuilles et dans la masse de ses racines plongées dans l’humus, les conditions sont alors rassemblées pour la germination et la croissance d’autres plantes épiphytes. Une étudiante mauricienne, Ruthsa Ram Autar, vient d’ailleurs de remettre un mémoire à l’Université de Maurice sur cette question cruciale dans l’écosystème des forêts humides tropicales. En éliminant les fougères et en asphyxiant leur habitat, le goyavier de Chine met donc aussi en danger les espèces animales ou végétales qui dépendent d’elles, ce qui entraîne des « extinctions en cascade » que craignent particulièrement les scientifiques…
La vie après les envahissantes
Les Nids d’oiseaux étaient particulièrement communs dans les forêts mauriciennes du XIXe siècle comme en a témoigné le botaniste Wenceslas Bojer en 1837. Cent cinquante ans plus tard, sa présence est mentionnée dans de multiples endroits du pays, et l’Herbier de Maurice dispose d’échantillons réalisés en 1975, période à laquelle on l’estimait encore commune, dans ce qui restait de nos forêts. Compte tenu de sa dépendance envers les arbres endémiques et de la menace des plantes exotiques envahissantes des plus prolifiques telles que le goyavier de Chine, l’Asplenium nidus est beaucoup moins commun aujourd’hui dans les forêts mauriciennes qu’il ne l’est dans sa version horticole dans les jardins privés et arrière-cours ici et en Europe…
À l’état naturel, cette plante de la famille des Aspléniacées est présente dans de nombreux pays à Madagascar, à La Réunion, aux Comores, aux Seychelles, en Afrique de l’est, en Inde, en Indonésie ainsi qu’en Chine, en Malaisie, à Tahiti et à Hawaï. Plus commune, la Langue de vache ou Microsorum punctatum appartient quant à elle à une autre famille (les Polypodiacées) et bénéficie d’une couverture géographique au moins aussi étendue.
Anja Bindewald a mené son étude à Maurice sous la supervision du biologiste de la conservation Vincent Florens, qui est d’ailleurs un spécialiste des plantes exotiques envahissantes. Les plants naturels de ces espèces ont été étudiés dans des parcelles de forêts de différentes natures, afin d’établir des statistiques sur les conditions dans lesquelles elles se reproduisent et grandissent le mieux. La parcelle témoin est à l’image de nos forêts ordinaires fortement marquées par la présence de plantes envahissantes. D’autres font partie d’un lot où les plantes menaçant la biodiversité sont éliminées par les équipes du National Park Conservation Service (NPCS) depuis 24 ans avant l’étude, tandis que d’autres parcelles ont bénéficié de ce travail de désherbage et de restauration depuis quatorze ans avant l’étude.
Dans la parcelle restaurée depuis 1986, la chercheuse a constaté une plus forte densité de plantes juvéniles que dans celle qui ne l’a été que depuis 1996. Cette tendance est plus sensible chez le Nid d’oiseaux que chez la Langue de vache. La densité d’adultes est aussi plus importante dans la parcelle la plus anciennement désherbée par rapport à celle de 1996. Cette différence est moins forte pour le Microsorum punctatum. Entre les parcelles désherbées depuis 1986 et celles désherbées depuis 1996, il y a 13 fois plus d’Asplenium nidus et trois fois plus de Microsorum punctatum. L’Asplenium nidus a tendance aussi à se développer plus fréquemment comme lithophyte (sur les pierres et rochers) dans les zones forestières les mieux entretenues.
Gare à l’assèchement des forêts
Comme les spores sont dispersées par le vent, les Nids d’oiseaux ont tendance à germer dans la même zone que la plante mère où elles formeront des plantules. Elles ne s’implantent pas au-delà de sept mètres de hauteur sur les troncs d’arbres, ce que l’auteur explique par leur plus faible présence générale et par un besoin plus grand de conditions humides que les Langue de vache, M. punctatum. Pour ces raisons elles sont aussi plus sensibles à l’impact des plantes envahissantes que ces dernières.
Aussi, comme le « désherbage » permet d’apporter davantage de lumière dans les sous-bois, ces plantes se développent plus généreusement au sol et à la base des troncs. La population de Nids d’oiseaux est vieillissante dans les zones non désherbées ou désherbées récemment, car la présence très dense de goyaviers de Chine empêche les spores de trouver un endroit adéquat pour germer. Lorsque ces fougères sont empêchées de se développer et de se reproduire au sol, leur population décline plus vite encore.
Anja Bindewald souligne aussi le danger représenté par l’assèchement général des forêts mauriciennes qui a un impact direct sur la densité et la répartition de ces fougères dans les différents endroits étudiés. Plus la canopée est ouverte au rayonnement solaire, plus leur habitat favorise leur mortalité en période sèche. Après des décennies de déforestations massives et avec l’impact des plantes envahissantes, elle insiste sur le fait que l’élimination de ces dernières est une condition nécessaire à l’existence des fougères, attestant qu’elles se développeront de plus en plus au fil du temps dans les zones restaurées. Aussi, faut-il favoriser la présence des essences sur lesquelles elles se développent le mieux, les arbres endémiques adultes à écorse rugueuse…