Le colloque sur “Biodiversité et botanique”, qui s’est tenu mardi matin à l’Institut français de Maurice, a à la fois permis de prendre la mesure des avancées de la science dans la connaissance de la biodiversité et d’examiner plus en détail certains aspects de l’activité des scientifiques qui oeuvrent aujourd’hui dans la région. Dans la première partie, Thomas Haevermans a permis de se faire une idée des enjeux mondiaux de l’étude de la biodiversité tandis que Lucille Allorge s’est penchée sur l’apport des botanistes voyageurs de l’océan Indien à travers l’histoire. Nous reviendrons sur les interventions qui ont suivi dans une prochaine édition.
La présidente de la République a ouvert le colloque sur “Botanique et biodiversité” mardi matin en donnant notamment quelques repères historiques sur le Jardin de Pamplemousses depuis ses origines, alors qu’on l’appelait encore Jardin des agrumes, à nos jours, en évoquant sa reprise par Pierre Poivre, son appellation de Jardin du Roy, ainsi par exemple que la période de décrépitude qu’il a connue de 1810 à 1849 jusqu’à ce que Duncan le reprenne en main. Il retrouvera alors le lustre qui en fera la réputation dont il jouit encore aujourd’hui, bien que son état ait connu de regrettables aléas ces dernières décennies. Le Dr Ameenah Gurib-Fakim s’est appesantie sur ce jardin, qui a représenté la résultante vivante d’une autre activité qui s’est développée parallèlement et qui permet, depuis quelques siècles, de documenter la biodiversité végétale : la création de ces échantillons de savoir que sont les herbiers qu’on transportait par bateau à travers le monde à des fins agricoles, commerciales ou scientifiques. « L’herborisation reste le Saint-Graal de tout chercheur », a-t-elle souligné en conclusion de ce discours inaugural.
Le Pr Thomas Haevermans, du Museum d’histoire naturelle de Paris, est venu illustrer ces propos en consacrant toute la première partie de son intervention à l’un des plus grands herbiers de la planète, où il oeuvre en tant que conservateur. L’herbier national français compterait en effet de 9 à 12 millions d’échantillons identifiées, sachant que certains d’entre eux, plus difficiles à étudier, laissent encore une zone de flou dans cette comptabilité complexe dont le chantier titanesque a été ouvert en 2005. La restauration a concerné 8,5 millions échantillons d’espèces. Par rapport aux herboristes du XVIIIe siècle, le conservateur herboriste travaille aujourd’hui non seulement avec la photographie en couleur, mais aussi avec des scanners et des outils de séquençage permettant d’identifier l’ADN de ces plantes, dont une part non négligeable a disparu de la planète. Le conférencier a aussi évoqué la base de données mondiale GBIF, qui contient quelque 500 milliards d’échantillons venus du monde entier.
Si l’objectif fixé par le sommet de Nagoya de bloquer la perte de biodiversité à partir de 2020 est assurément impossible à atteindre, le conférencier présente comme atteignable celui de disposer d’une flore en ligne de toutes les plantes connues et scientifiquement documentées. La course contre la montre pour que la planète cesse de perdre ses espèces vivantes est engagée avec d’autant plus d’inquiétude que nous ne pouvons évaluer l’ampleur de cette perte pour des organismes dont nous ignorons l’existence… La majeure partie de la biodiversité est pour ainsi dire invisible aujourd’hui parce que non décrite scientifiquement. Thomas Haevermans a aussi évoqué la conservation ex-situ entreprise dans les jardins botaniques, qui ne contiennent malheureusement pas toujours les espèces les plus menacées dans leur milieu naturel, rappelant que la survie de certaines plantes ne tient véritablement qu’à un fil, à l’instar du tristement célèbre cocotier solitaire de Curepipe, qui n’a pas encore pu être reproduit à ce jour bien que l’espoir d’y parvenir reste permis… 
Réservoir de savoir
S’il est impossible de ressusciter des organismes qui ont entièrement disparu, la documentation sur les espèces disparues permet d’améliorer et affiner les connaissances sur l’évolution de la planète, ainsi que celui de son climat et de l’impact des activités humaines sur sa biodiversité. Ainsi, Thomas Haevermans explique-t-il que nous pouvons savoir exactement ce qui poussait dans la région des Landes en France avant que l’industrie forestière ne vienne y planter des milliers d’hectares de pinèdes. S’il a rappelé que les Mascareignes représentent un « point chaud » de biodiversité à l’échelle de la planète, le professeur a souligné le fait les « coldspots » n’en sont pas moins digne d’intérêt, car s’ils ne contiennent pas une biodiversité aussi dense, ils renferment néanmoins eux aussi des espèces rares, parfois aussi uniques que le fameux épicéa suédois, Old Tjikko, vieux de… 9 550 ans !
Si aujourd’hui l’enjeu fondamental et urgent de l’herborisation vise à sauver la biodiversité, l’exposé du Dr Lucille Allorge-Boiteau est ensuite venu nous rappeler que les préoccupations étaient différentes dans le passé, mais pas moins dignes d’intérêt, sauf lorsqu’incidemment, certaines plantes introduites se sont avérées envahissantes au fil du temps. Dans son exposé sur les botanistes voyageurs de l’océan Indien, la représentante de l’Académie des Arts, des Lettres et des Sciences de Madagascar a, par exemple, évoqué la pervenche de Madagascar, aux extraordinaires vertus médicinales, ou encore le manioc introduit à Maurice par Labourdonnais pour alimenter la population… En évoquant les botanistes qui ont commencé à écrire l’histoire de la biodiversité des Mascareignes, cette scientifique a également souligné le fait que ces herbiers, contenant des échantillons séchés ou conservés dans quelques solutions liquides, ont encore beaucoup à nous enseigner quand on sait qu’il est possible d’en étudier aujourd’hui parfois 350 ans après la structure chimique, si ce n’est l’ADN.