Depuis une dizaine d’années, des scientifiques et des passionnés s’intéressent de manière continue aux cachalots qui fréquentent nos eaux. Maurice est le seul pays avec les Açores où ils sont aisément observables. Des naturalistes, plongeurs, skippers et chercheurs tels Hugues Vitry, Alain Dubois, Michel Vély et quelques autres sortent quotidiennement en mer pour faire des relevés et partager cette passion avec des écotouristes d’un nouveau genre, volontaires, spécialistes de mammifères marins ou chasseurs d’images. Ils partagent ici leurs émerveillements et leurs craintes pour ces extraordinaires titans des mers, les plus grands carnassiers au monde pourtant dénués d’agressivité envers l’homme, champions de plongée en apnée et grands voyageurs des profondeurs.
Moby Dick n’y fera rien. Lorsqu’on ne lui cherche pas noise et qu’on ne s’approche pas trop près de lui, le cachalot est un animal éminemment pacifique et sociable. Michel Vély, le fondateur de Mégaptera et Hugues Vitry, le plongeur qui sait parler aux requins, le savent bien tout comme l’équipe des skippers de Dolswim à Rivière-Noire, qui sortent quotidiennement en mer, pour aller à quelques milles nautiques repérer et observer sans les déranger ces vaisseaux vivants à la fois puissants et placides.
S’il existe de nombreux points à travers le monde pour observer les baleines, ceux qui permettent d’observer durablement les cachalots, ces cétacés à dents, sont beaucoup plus rares. Des stations scientifiques existent à cette fin en Norvège, à l’île de la Dominique ou encore au Sri Lanka, les deux seuls endroits où le site d’observation n’est pas trop éloigné des côtes sont les Açores et Maurice. Ici, des cachalots sont signalés par des navigants tout au long de l’année dans les environs.
Lorsqu’un souffle se manifeste à la surface de l’eau, Alain Dubois s’agite, montre du doigt et interpelle son skipper pour filer dans la bonne direction. Évidemment, il est le premier à voir ces jets d’eau fortement oxygénés pendant que les passagers réalisent après coup ce qui vient de se passer. Nous sommes au large d’Albion. L’approche en bateau se fera alors en souplesse et en douceur, à moteur ralenti les derniers temps puis éteint dans les derniers mètres où seul l’élan accomplit le reste de la distance à parcourir.
Un spectacle majestueux
Dans un étrange ballet des mastodontes marins, l’on découvre qu’ils ont un sens de la chorégraphie tout à fait développé. Les groupes de femelles allaitantes et de petits nagent en parfaite coordination, parfois côte à côte, profitant sans doute aussi de la dynamique de leurs semblables. Quand le moteur est éteint, ces animaux gris et luisants s’approchent du bateau, en font le tour et l’intègrent dans leur paysage mouvant sans problème. Une fois qu’ils ont eu le temps de sonder la coque et qu’ils en ont accepté la présence, le temps est venu de se mettre à l’eau.
Alain Dubois et Michel Vély accompagnent un premier groupe de nageurs munis de leurs masque et tuba. Consignes : ne pas sauter dans l’eau mais s’y glisser en douceur, palmer les bras le long du corps sans les agiter, ne pas couper la route d’un cachalot, ne pas arriver derrière lui. À travers le masque, se dessinent les parties immergées de ces gigantesques masses sombres qui évoluent doucement avec toute l’assurance de leur puissance. Il est alors possible d’assister à des scènes étonnantes telles que l’allaitement, les comportements de maternage et de protection, les jeux et mouvements, etc.
Le nom scientifique du cachalot, Physeter macrocephalus, indique déjà deux caractéristiques particulières à cet animal. Physeter nous renvoie au terme grec souffleur, en raison de ce souffle qui sort orienté vers l’avant à 45°, d’un unique évent placé sur le côté gauche. Le grand cachalot est actuellement la seule espèce du genre des Physeter, ce qui ajoute à sa rareté. Si l’on évalue leur population de 350 000 à 550 000 à travers le monde, l’IUCN l’a classé comme espèce vulnérable.
Macrocephalus correspond à la tête de l’animal qui représente le tiers de son corps ! Elle ne sert pas uniquement à manger et voir mais aussi à émettre des sons, à faire office de sonar et à détecter des présences à distance, à entendre, et aussi… à servir de ballast. Le fameux spermaceti qui se trouve dans différents endroits de la tête, présente l’avantage de se solidifier à la température basse des profondeurs, augmentant alors son volume en prévision d’une remontée en surface. Avant l’exploitation pétrolière, les cachalots étaient massivement chassés non seulement pour leur chair, leur graisse, leur ambre gris et leur ivoire, mais aussi pour cette substance liquide, cette huile dont la pureté était prisée pour l’éclairage public…
Champion d’apnée
Se nourrissant majoritairement de calamar, géant compris, les cachalots mangent aussi de la légine et des poissons de grandes tailles tels que des requins, que l’on a retrouvé dans le contenu stomacal de certains grands mâles. Et parfois même des requins vivant à 3 500 m de profondeur… Car le plus grand carnassier du monde est aussi le mammifère marin qui plonge le plus profondément. Des caméras sous-marines en ont filmé un pris dans un cable immergé à trois mille mètres. Bien que des travaux scientifiques ont permis de désigner des points communs dans les sons émis par différents groupes, nous ne savons pas aujourd’hui décoder le langage des cachalots. Ils communiquent abondamment à l’aide de sons proches des cliquetis qui font penser au morse. Le mâle a pour habitude de produire un puissant son d’enclume pour signaler sa présence, comme l’un d’entre eux l’a fait sans se montrer lors de notre sortie…
Grâce à l’association pour la connaissance et la protection des mammifères marins, Mégaptera, Isabelle Dupré a séjourné à Maurice ces quinze derniers jours pour découvrir les habitudes des cachalots femelles. Si elle prépare son doctorat sur le comportement social du dauphin à bosse, elle consacre aussi une grande part de son temps à l’observation des cachalots mâles qui viennent en Norvège pour se nourrir, avant de retrouver les femelles dans les eaux plus chaudes.
Cette jeune scientifique, adepte de la plongée et de la photo sous-marines, découvre ici un tout autre aspect du comportement de ces animaux : « Les grands mâles que j’observe en Norvège de mai à septembre généralement, portent beaucoup de marques sur la peau et des grands filaments, résidus de calamars géants qui sont restés ventousés après une interaction. J’étudie leur mode d’alimentation dans les eaux froides et je fais de la photo-identification. En dix ans, nous avons fait environ cent cinquante identifications, et nous avons commencé à croiser nos informations avec celles d’un scientifique de l’île de la Dominique, pour voir entre autres si les mêmes spécimens fréquentent leurs eaux. »
Isabelle Dupré est curieuse de découvrir le comportement social des femelles, particulièrement développé par rapport aux grands mâles solitaires. « Nous sommes aux débuts de la recherche sur le comportement des cachalots. S’il est établi qu’ils vivent dans un monde sonore, les cachalots vivent aussi dans un monde tactile, et il importe de mettre ces deux modes de communication en lien. » Les baleines à fanons ne se regroupent que pour la reproduction et la nourriture, alors que les cachalots ont une véritable vie sociale. « En fait, le cachalot représente encore beaucoup de mystères pour la recherche. Nous ne connaissons pas précisément leurs routes migratoires. Nous ne savons pas comment ils se comprennent et s’ils parlent tous le même langage même si certaines hypothèses ont été émises dans ce domaine. Nous ne savons pas combien de temps un mâle prend pour se rendre dans sa zone de nourrissage vers les pôles. Y vont-ils seuls ou à plusieurs ? Aucun éthogramme, des descriptions comportementales scientifiques, n’a encore jamais été fait sur le cachalot. »
120 identifications à Maurice
Cent-vingt photo-identifications ont été faites à ce jour à Maurice par les écovolontaires de Mégaptera, et d’autres sont en cours. Indispensables repères pour les chercheurs, elles se basent sur les caractéristiques des nageoires caudales et de la dorsale qui ressemble à une bosse légèrement pointue. Une soixantaine de cachalots évoluent dans les eaux mauriciennes généralement au large de la côte Sud-Ouest, voire Sud-Est, et parfois au large de la côte Sud de décembre à janvier. Ici, ils s’accouplent, les femelles vivent leur gestation et mettent bas. Quasi sédentarisées, ces dernières vivent en groupe nommés pods et s’entraident pour protéger et allaiter les petits, dont elles s’occupent jusqu’à au moins dix ans. Elles mettent bas une unique progéniture tous les trois à six ans.
Le fondateur de Megaptera raconte comment les femelles entourent celle qui est en train de mettre bas pour la protéger et l’encourager. Si le nouveau-né pèse généralement une tonne pour quatre mètres de long, sa mère mesure en moyenne 11 m pour un poids moyen de 14 tonnes. Les femelles sont beaucoup plus petites que les mâles qui mesurent en moyenne seize mètres de long, pour 41 tonnes, les plus grands dépassant 20 m et 57 tonnes !
« À Maurice, précise Michel Vély, nous avons vu deux mâles avec le même groupe de femelles. Cela peut amener de sérieuses bagarres. » Mâtures vers 25 à 30 ans, les jeunes mâles évoluent aussi en groupes. Notre interlocuteur nous raconte sans cacher sa joie qu’il a assisté à un accouplement constatant qu’une fois accolé, le couple plonge vers les fonds. « Je suis impressionné par le comportement extrêmement tendre et les attouchements des mères avec leurs petits. J’adore voir les petits à la tétée. »
Animal sociable
Le cachalot mâle n’a quasiment pas de prédateur sauf peut-être les orques lorsqu’il est malade ou affaibli. Celles-ci s’attaquent généralement aux petits, qui sont pendant de longues années protégés par leur mère et leurs tantines. « Les cachalots, explique Hugues Vitry, ont une vie sociale bien établie et bien forte, plus développée en tout cas que les baleines qui vivent plus souvent en solitaire. Ils vivent en pods. Ils dorment tous ensembles. Tôt le matin, ils se regroupent. Puis ils s’éparpillent un peu, ce qui est très relatif car en réalité ils ne cessent de communiquer et peuvent s’entendre à 10 km de distance. Ils se protègent les uns les autres. »
Le fondateur de Megaptera, a assisté à de remarquables phénomènes de solidarité : « C’est un peu comme dans les familles mauriciennes. Les tantines et les grands-mères jouent un rôle très important. Une mère protège régulièrement le petit d’une autre lorsque cette dernière part chasser dans les fonds. Elle revient généralement au bout d’une petite heure. Quand elle remonte, le petit la tète tout de suite. »
Lorsqu’il revient d’une sortie Alain Dubois est toujours heureux : « Même quand je ne vois pas les cachalots, je suis content ! s’exclame-t-il. Dernièrement, j’ai été particulièrement marqué par l’arrivée d’un grand mâle de dix-huit mètres de long venu de l’Antarctique pour visiter nos femelles. J’étais à l’eau, il est carrément venu me voir, je me suis retrouvé nez à nez avec lui, et je dois dire que je me suis senti comme une petite fourmi. Il n’avait pas peur et n’était absolument pas agressif, mais il est simplement venu nous dire qu’il était là. Il marquait son territoire. Depuis dix ans, en deux-cents à trois-cents plongées en apnée, je n’ai jamais constaté une seule trace d’agressivité chez les cachalots. »
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Hugues Vitry : « Nous les touchons du regard »
« La meilleure façon de détruire une espèce, c’est d’interdire d’aller la voir et d’interdire les interactions avec elle. Chacun sait que le soucis de préserver une espèce se développe avec l’intérêt que l’on y trouve. Je suis contre les fanatiques qui ont voulu interdire la nage avec les dauphins par exemple. On peut observer les cachalots à une distance raisonnable, en leur permettant de s’ébattre librement. Nous les touchons du regard, mais il n’y a pas de vraie interaction. Tout ce que l’on fait à leurs côtés, doit se faire en étant encadré par de bons professionnels, amoureux de ces animaux et capables de décrypter leurs réactions.
La fosse aux requins a permis de faire découvrir au monde entier des comportements comme on n’en avait jamais vu jusqu’alors. Malgré les grandes promesses, ce sanctuaire n’a jamais été classé par le gouvernement mauricien ! Aujourd’hui il est vide. »
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Alain Dubois : « Oui à la nage mais pas n’importe comment… »
« Je suis inquiet pour les cachalots, nous explique Alain Dubois, j’ai peur que demain, arrive la grande foule, et qu’on ne puisse plus rien contrôler. Alors, des accidents peuvent arriver et les cachalots peuvent s’enfuir… » Chef skipper chez Dolswim, Alain Dubois observe les cachalots et les baleines depuis plus de dix ans. Il a d’ailleurs commencé avec la spécialiste qu’était la biologiste Delphine Legay. Son expérience lui a appris à connaître et décoder le comportement de ces géants des mers. Avec le mode d’approche qu’il a développé, il n’a jamais eu de problème. Tout réside dans cette façon de se mettre à la portée de l’animal, de le comprendre et de ne rien faire qui puisse le contrarier. « Nous sommes actuellement deux bateaux à pratiquer ce genre de sortie. Si demain, il devait y avoir plus d’opérateurs, il faut absolument veiller à ce que tous les intervenants soient formés et qualifiés. Il faut établir clairement les règles d’approche, les faire respecter et contrôler leur application. Je suis pour la nage avec les baleines mais je demande que l’on fasse le nécessaire pour empêcher de faire n’importe quoi. Si elle se développe, il ne faut pas que l’observation des cachalots dérive comme celle des dauphins qui est vite devenue un secteur incontrôlable. »