S’il y a bien une inquiétude persistante dans ce monde toujours meurtri par un fléau qu’il n’attendait assurément pas, c’est celle de la relance économique. Pour ceux qui sont à la barre, l’urgence est bien entendu toujours sanitaire, quand bien même certaines nations auront pris une direction opposée et appliqué une stratégie contestable en matière de lutte contre le Covid-19. Pour autant, toutes examinent dans le même temps le moindre potentiel infléchissement de leur courbe épidémique, prêtes à rouvrir les vannes de leurs industries au premier indicateur positif venu. Il faut dire qu’alors que l’on ne sait toujours pas quand arriveront les différents pics de la pandémie, la production mondiale tourne au ralenti, infligeant des dégâts considérables à l’économie, dont les chiffres ne peuvent d’ailleurs être mesurés tant ils sont tout simplement surréalistes. Aussi peut-on comprendre la crainte des institutions régulatrices, comme le FMI, mais aussi des spéculateurs, chefs d’entreprises et politiques de voir se prolonger cette « quarantaine industrielle » et, avec elle, se rapprocher chaque jour un peu plus le spectre d’une récession mondiale que l’on sait déjà inéluctable.

Leur problème, comprenons-le bien, est d’un tout autre ordre que celui qui nous aura plus largement préoccupés toutes ces semaines, en l’occurrence de simplement rester en bonne santé et, surtout, de ne pas contracter le nouveau coronavirus. Non, le sujet de leurs turpitudes est plus profond, car en nous confinant, nous aurons également restreint nos contacts avec l’extérieur et limité nos transactions, avec des effets immédiats sur notre budget de consommation courante. La peur des acteurs économiques est d’ailleurs bien tangible. À titre d’exemple, Vidia Mooneegan, président de Business Mauritius, déclarait récemment au Mauricien : « Les gens ne consomment pas en ce moment et n’achètent que les choses essentielles. Et tant qu’il y aura de l’incertitude, les gens ne consommeront pas. La reprise économique est avant tout dépendante de la capacité du pays à diminuer le nombre de nouveaux cas. »

Des propos qui traduisent bien toute la perversité de notre système néolibéral. Ainsi, le principal problème, selon le président de Business Mauritius – mais on peut le supposer également de bien d’autres –, peut se résumer au fait que durant la crise, les Mauriciens n’auront consommé « que » l’essentiel, et auront donc dans le même temps boudé le superflu. Alors certes, il s’agit d’un secret de polichinelle : que ceux qui dirigent les affaires prônent la rapide reprise d’un système qui leur aura longtemps conféré une confortable assise en termes de rentabilité est bien sûr une évidence. Pour autant, est-il rationnel de vouloir perpétuer un système dont les faiblesses et l’extraordinaire fragilité nous apparaissent désormais si clairement ? Autre question : pourquoi ne pourrions-nous pas poursuivre dans la même voie que celle imposée par le confinement ? Serait-ce à ce point hérétique que d’imaginer que nous pourrions nous satisfaire de ce que nous prodigue la nature sans chercher à vouloir à chaque fois en obtenir davantage ?

Une utopie, direz-vous. Et vous auriez raison ! Car il est quasi certain que lorsque le confinement sera levé et que la machine économique sera relancée, quand bien même serait-elle à son tour « grippée », nous retomberons tous (ou presque) dans nos mauvaises habitudes consuméristes. Privés un moment de ce confort qui faisait jusque là notre quotidien ; les sirènes de la tentation se feront sans aucun doute plus persistantes, nous poussant peut-être même à consommer davantage que nous le faisions avant la venue du Covid-19. Faisant ainsi les affaires de tous ceux qui gravitent dans la stratosphère décisionnelle…

Le plus regrettable, c’est de réaliser que si nous pouvions investir la même énergie que celle déployée contre le virus dans l’édification d’un nouveau système – basé par exemple sur des notions telles que le bien-être, le bonheur et l’amour, comme sous Aristote –, nul doute que nous en sortirions gagnants. Ce qui est certain, c’est que sans ce retour aux fondamentaux, l’épisode Covid ne restera rien d’autre qu’un écueil de plus dans l’histoire d’une civilisation en perdition.