A douze semaines de la présentation à l’Assemblée nationale du budget 2013, avec la confirmation du calendrier provisoire établi par le ministère des Finances, la Banque de Maurice est venue jeter, en fin de semaine, un véritable pavé dans la mare. Le gouverneur de la Banque Centrale, Rundheersing Bheenick, a confirmé l’intention initiale visant à procéder à une nouvelle révision à la baisse du taux de croissance pour cette année. De par les tendances enregistrées, la performance économique se rapproche davantage des prévisions établies par la Mauritius Commercial Bank (MCB) en avril dernier, soit 3,3/3,4%. Ce développement contraste avec le Upbeat Mood affiché de manière systématique par le vice-PM et ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, par rapport à la croissance.
Alors que la situation dans la zone Euro poursuit sa dégradation, un autre élément perturbateur est venu se greffer sur une conjoncture compromettante. Depuis ces dernières semaines, les prix des denrées alimentaires ont commencé à grimper sur le marché mondial, ravivant du même coup le potentiel de risques d’un retour à Maurice de l’inflation importée. Les énervements sur le plan social avec les attentes des fonctionnaires et des employés des corps para-étatiques au sujet des recommandations salariales du Pay Research Bureau (PRB) et la menace d’une grève illimitée dans l’industrie sucrière sont autant d’éléments d’instabilité qui doivent représenter des sujets de préoccupation majeure à l’Hôtel du gouvernement.
Du côté de la Bank of Mauritius Tower, l’évolution économique sur les principaux marchés en Europe avec des répercussions néfastes sur l’industrie touristique et des signes d’essoufflement dans des économies émergentes, comme la République populaire de Chine et l’Inde, constituent des justificatifs pour une nouvelle réduction du taux de croissance cette année. Avec une éventuelle baisse de 0,5%, il faudra s’attendre à un taux de 3,3% au moins en 2012 alors qu’en début d’année, les prévisions étaient de 4,1%. Ce taux révisé, dont le quantum devra être annoncé officiellement avant la prochaine réunion du Monetary Policy Committee (MPC) du 24 septembre prochain, est inférieur aux 3,9% enregistrés l’année dernière.
« A la Banque de Maurice, nous travaillons sur cette révision du taux de croissance suite aux effets de la crise sur le tourisme et à la performance de l’industrie sucrière. Les prévisions de croissance établies en début d’année s’avèrent être optimistes. C’est tout à fait normal que la Banque Centrale procède à cet ajustement à la baisse. Nous le ferons avant la prochaine réunion du comité de la politique monétaire », soutient Manou Bheenick en fin de semaine.
La Banque Centrale s’appesantit sur le fait que cette démarche ne s’inscrit nullement « out of the blue » car le procès-verbal de la dernière réunion du Monetary Policy Committee en date du 11 juin dernier en avait fait état. A l’item du Staff Economic Outlook au paragraphe 27, les Minutes of Proceedings notent que « assuming that the risks in the Euro zone are contained, growth in 2012 was expected to remain more or less unchanged from the forecast made in March 2012, at 3.8 per cent. However, there are clear downside risks to this scenario. In the event Euro zone growth stayed negative for longer than expected, some 0.5/0.6 percentage point could be shaved off the baseline forecast given the significant trade linkages with the Europe. »
La confirmation de ce scénario devra intervenir avant le 24 septembre prochain. « Par rapport aux paramètres économiques pour les prévisions en début d’année, nous constatons des changements majeurs. D’abord, la dégradation des économies de la zone Euro s’est intensifiée. La reprise envisagée ne s’est pas matérialisée au cours de ces derniers sept mois. L’Europe est en récession. Des risques se présentent également pour l’Allemagne. L’économie de la Grande Bretagne est affectée par la récession. La croissance de la République populaire de Chine et de l’Inde a été révisée à la baisse et les perspectives sont peu reluisantes », ajoute Manou Bheenick.
« L’évolution du taux du chômage en Europe présente des signes inquiétants. Une hausse du chômage équivaut à une baisse dans la consommation. Nous dépendons de la consommation dans ces pays et toute baisse de la consommation se répercute défavorablement sur Maurice », rappelle le gouverneur de la Banque de Maurice, qui s’appuie sur les chiffres des arrivées touristiques pour le premier semestre de cette année. En fin de semaine, les derniers chiffres disponibles pour juillet indiquent une baisse de 2,4% dans le nombre de touristes débarquant au Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport.
« Depuis quelque temps déjà, l’accent a été mis sur la diversification des marchés, notamment dans le domaine touristique car autrement, la situation aurait été plus difficile pour Maurice. Quasiment tous les marchés en Europe ont enregistré des baisses pour les premiers six mois contrastant avec la performance sur d’autres marchés, comme l’Inde et la Chine. Le marché de La Réunion et de l’Afrique du Sud restent encore porteurs », fait ressortir Manou Bheenick.
Les chiffres disponibles à la Banque de Maurice pour la croissance nominale de 0,5% au cours des premiers six mois s’établissent comme suit: Allemagne: baisse de 3,5%, Grande-Bretagne: – 5%, France: – 8,4%, Italie: – 25%, Inde: + 2,6%, Chine: + 60%, La Réunion: + 13% et Afrique du Sud: + 4%. Les principaux opérateurs dans le secteur combiné du tourisme et de l’hôtellerie se préparent à affronter un second semestre nettement plus difficile avec l’Association des Hôtels et des Restaurants de l’île Maurice (AHRIM) mettant en garde contre une zéro croissance cette année.
Poursuivant son analyse de l’économie depuis le début de l’année, le gouverneur de la Banque de Maurice montre une satisfaction sur le plan de l’inflation. « Les chiffres réalisés au chapitre de l’inflation sont très réconfortants. La baisse anticipée s’est confirmée. La formule adoptée par Statistics Mauritius produit un taux d’inflation de 4,9% en juillet dernier et il faudra remonter à mai 2011 pour obtenir un meilleur résultat. Avec la Headline Inflation de la Banque de Maurice, le taux est de 3,7% en juillet et ne n’est qu’en octobre 2010 que nous nous retrouvons avec un chiffre inférieur », avoue-t-il.
Toutefois, Manou Bheenick évite de faire preuve de complaisance car il concède que cette tendance baissière de l’inflation pourrait être renversée avec l’évolution des cours des denrées alimentaires sur le marché mondial. L’agence spécialisée des Nations unies dans l’Agriculture et l’Alimentaion, la FAO, avertit que les stocks de céréales et de grains dans le monde s’amenuisent sous les effets conjugués de la sécheresse aux Etats-Unis, des vagues de chaleur en Europe et de la mousson déficitaire en Inde.
« An index of 55 food items tracked by the United Nations’ Food and Agriculture Organisation jumped 6,2 per cent in July, the biggest increase since November 2009, less than two years after record prices pushed 44 million people in extreme poverty and contributed to uprisings in North Africa and the Middle East », mande l’agence de presse Bloomberg dans une dépêche, jeudi dernier, ajoutant que « the speed of destruction drove corn prices to a record and soybean prices to an all-time high last month ».
Les cours des denrées alimentaires sur le marché mondial sont suivis quotidiennement à la Banque de Maurice compte tenu des risques de l’inflation alimentaire importée. « Nous courons de gros risques d’une dégradation de la situation. Nous constatons qu’elle commence déjà à se corser. A titre d’exemple, prenons le cas du pétrole avec le baril passant d’une moyenne de 85 $ US le baril en juin à 93 $ le mois dernier. Pour les denrées alimentaires, la tonne de maïs est de 818 $ contre 672 $ précédemment, le blé est à 913 $ la tonne contre 739 $ et le soja à 1,694 $ contre 11 512 », ajoute-t-il en laissant échapper un brin d’appréhension.
La transmission de ces hausses de prix à la facture des ménages mauriciens ne tardera pas à se faire sentir, que ce soit en terme du prix du litre d’huile comestible ou de poulet de table si ce n’est celui de la viande et d’autres céréales et produits laitiers. « Le danger d’une poussée inflationniste importée est bien réelle avec, en même temps, un léger glissement de la roupie sur le marché de change. Nous devrons être extrêmement prudents dans la conjoncture », confie-t-il.
D’autre part, le gouverneur de la Banque de Maurice reconnaît que la question de la révision salariale constitue une délicate équation . « C’est quelque chose de très compliqué. C’est un arrangement sur le plan social, qui constitue un facteur essentiel à la stabilité. L’arrangement est que les salariés soient compensés de toute perte du pouvoir d’achat. Il faut être extrêmement prudent pour éviter tout dérapage et toute générosité extrême. La vigilance doit être maintenue par rapport aux coûts de production pour maintenir la compétitivité économique de Maurice. Ce n’est pas un contexte où nous pouvons nous payer le luxe des largesses », laissera-t-il entendre sur le dossier salarial, qui est appelé à dominer l’actualité économique d’ici novembre prochain.