Alors que d’autres pays en Afrique, à l’instar du Rwanda, et du Sri-Lanka en Asie, font d’énormes progrès, Maurice est en train de « bouge fixe », selon le Gouverneur de la banque centrale, qui appelle à des efforts plus conséquents pour vaincre la bataille de la compétitivité et celle de la productivité. Lors de sa conférence de presse d’hier pour parler de la décision du Monetary Policy Committee prise la veille sur le taux directeur (Key Repo Rate), Rundheersingh Bheenick a également commenté la décision du ministère des Finances de faire une incursion sur le marché des changes à travers le National Resilience Fund, annonçant l’achat de 100 millions de dollars, en octobre.
Le Gouverneur de la Banque de Maurice est catégorique : ce serait faire fausse route que de croire que l’économie mauricienne fait très bien comparée à ses pairs en Afrique. Rundheersingh Bheenick en veut pour preuve : Maurice se trouve à une place quasi-stationnaire sur le Global Competitiveness Index. « Le nombre de pays a augmenté sur ce classement mais Maurice reste dans une position fixe. On est soit 52e, 54e ou 57e depuis 2005, alors que d’autres pays font des progrès énormes », fait-il ressortir. Il dit croire que Maurice doit faire des efforts plus conséquents pour vaincre la bataille de la compétitivité et celle de la productivité où le pays ne fait pas très bien. « Il ne faut pas se leurrer, dit-il, l’avenir repose sur ces deux plans et pas sur une baisse de la valeur de la roupie. » Pour lui, celle-ci n’est pas une solution.
M. Bheenick n’a pas peur de la dette publique. Il critique ceux qui sont obsédés par ce sujet et qui disent qu’elle s’approche trop de 60 % par rapport au Produit Intérieur Brut (PIB) et qu’il faut la ramener à 50 %. « Mais le niveau de la dette publique dépasse les 100 % aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Il ne faut donc pas avoir une obsession du niveau de la dette publique alors que nous sommes en pleine crise économique », souligne-t-il. Selon lui, c’est le rôle du secteur public de « kick-start » l’économie en l’absence des investissements privés, comme c’est le cas actuellement à Maurice. Quant au prix de l’essence, il faudra l’ajuster très vite, déclare le Gouverneur de la Banque de Maurice, qui rappelle qu’il a été différé lors du dernier exercice de l’APM. « On ne peut le différer plus longtemps », fait-il ressortir. S’agissant des recommandations du dernier rapport du Pay Research Bureau (PRB) sur les salaires dans la Fonction publique qui seront payés à partir de janvier, M. Bheenick estime à 0,5 % son impact sur l’inflation. Il commente également le taux d’épargne qui a chuté de 28 %, selon lui, il y a une quinzaine d’années, à 13 % actuellement. « Il faut à tout prix arrêter cette chute vertigineuse sinon le financement de la balance commerciale, qui est déficitaire, commencera à poser des problèmes et mènera à une perte de confiance dans l’économie mauricienne », déclare-t-il.
Le Gouverneur trouve, par ailleurs, que le secteur du textile est surendetté et « under-capitalized ». Il n’y a, selon lui, aucun moyen de venir en aide à ce secteur en baissant le taux directeur de quelques points de base. M. Bheenick dit constater qu’il y a un manque de transparence dans les comptes de ce secteur, mis à part ceux de quelques grosses entreprises. « Les autres entreprises sont toutes des entités familiales et leurs comptes ne sont pas aussi transparents qu’on aurait souhaité », estime-t-il. Selon lui, il ne suffit pas de clamer sur tous les toits qu’il faut baisser le taux directeur « alors que vous cachez l’état actuel de votre entreprise ». « Il nous faut, à tout prix, approfondir notre propre connaissance de ce secteur pour pouvoir l’aider d’une façon appropriée », souligne M. Bheenick.
Sur le plan international, le Gouverneur trouve que la situation ne s’améliorant pas, « nous ne devons pas miser sur une reprise de sitôt. » « Le seul salut pour nous est de changer notre fusil d’épaule et de continuer à diversifier notre économie et à réduire notre dépendance sur les économies à la traîne et d’essayer de se rapprocher de ceux qui sont en pleine croissance », estime le Gouverneur. Il rappelle avoir lancé cet appel il y a quelques années, pas seulement pour le textile mais aussi pour le tourisme. Selon lui, les opérateurs s’y opposaient à l’époque « mais maintenant on se rencontre qu’on a perdu du temps. »
À une question de la presse, M. Bheenick a indiqué que les prix ont flanché sur le marché des devises lorsque le ministère des Finances a annoncé, à travers le National Resilience Fund, l’achat de 100 millions en devises. « C’est comme-ci on voulait acheter 10 tonnes de pommes d’amour alors qu’il n’y en a qu’une seule tonne. Il y a eu immédiatement une pénurie de devises sur le marché. Nous avons alors préféré nous retirer et ne pas vendre, bien qu’il y avait un manque artificiel de devises. Et ce, pendant une bonne semaine. Nous ne voulions pas être le dindon de la farce en vendant des devises à Rs 30,40 de sorte que les banques qui s’approvisionnent chez nous, les revendent tout de suite à Rs 31,20. On ne voulait pas jouer à ce jeu car ce n’est pas notre rôle », précise-t-il. Il ajoute qu’il a fallu entre deux et trois semaines avant que les choses ne retournent à la normale. M. Bheenick a nié qu’il y aurait des problèmes entre la Banque de Maurice et le ministère des Finances. Il a répondu que les deux sont devant les mêmes problèmes et font face aux mêmes défis, tout en précisant que le ministre des Finances a les coudées plus franches que le Gouverneur.