Nous voici à la fin du premier trimestre 2013. Déjà s’estompent dans notre mémoire les prévisions d’une croissance de 4% en 2013 et d’une manifestation renouvelée de la résilience sur laquelle certains pensaient pouvoir continuer à compter durant les mois à venir. Il est donc opportun de commencer ces propos  en brossant, à grands traits, un tableau de la présente situation économique mondiale, suivi d’un regard plus approfondi sur l’état de l’économie mauricienne. En dernière analyse, il conviendra de tirer les conclusions qui s’imposent pour la sauvegarde et la bonne tenue de l’économie mauricienne.
Economie mondiale essoufflée
L’évidence est claire : après six ans de crise, l’économie mondiale est toujours convalescente, sinon haletante. Cela se vérifie particulièrement du côté des principales locomotives que sont les pays constituant l’Union Européenne, en proie à une interminable crise de l’euro, et le Royaume-Uni embourbé dans l’austérité et un endettement public de l’ordre de 85% du Produit Intérieur Brut (PIB). Les Etats-Unis semblent davantage sortir de la brume, mais les querelles politiciennes et idéologiques entre républicains et démocrates constituent une menace pour une relance solide de la croissance de ce pays. Par ailleurs, la Chine et l’Inde, ces champions en matière de taux de croissance élevée, ont été quelque peu freinés en 2012, de même que le bloc des pays dits émergents et ceux de l’Afrique subsaharienne. Un rayon de lumière a toutefois transpercé la brume : le Japon a connu la croissance à nouveau (2% en 2012) mais c’était après de très longues années de récession.
En bref, le Fonds Monétaire International (FMI) estime qu’en 2012 la croissance de l’économie  mondiale a été égale à 3,2% contre 3,9 % en 2011. Pas de quoi pavoiser, sauf si l’on se permet d’espérer que la prévision de 3,5 % en 2013 sera réalisée. Mais il faut encore savoir que le monde développé ne croîtra, selon les prévisions, que de 1,4 % en 2013, tiré par les Etats-Unis (2%) et freiné par une décroissance de 0,2% dans la zone euro.
Diversification des marchés
C’est là ou le bât blesse pour l’économie  mauricienne qui a l’obligation de compenser les déficiences d’un minuscule marché domestique de 1,3 millions de personnes par des parts de marché durables et dynamiques dans des pays étrangers. De grands progrès ont certes été réalisés durant ces trente dernières années grâce à la diversification des produits mais les pays destinataires ont été européens en grande majorité, à hauteur de 63 % selon les chiffres relatifs à 2011. Or l’Europe occidentale continue d’être mise à mal par des mésententes entre partenaires par rapport à l’euro. On comprend, dès lors, l’appel récent, lancé par le ministre des Finances aux hommes d’affaires, en vue de la diversification de nos marchés d’exportation. En clair, cela signifie plus de touristes asiatiques, est-européens, africains  et latino-américains, sans compter plus d’exportations et de services financiers et de produits manufacturiers, notamment vers un continent africain en plein éveil (5,8% de croissance estimé en 2013, contre 4,8% en 2012).
Des signaux méritant attention

Et nous voici entrés de plain-pied dans une série de constatations sur l’économie locale après ce bref survol de l’économie mondiale. Interrogeons des paramètres macro-économiques : ils devraient nous éclairer sur la présente situation. La période étudiée s’étend de 2009-2012, soit quatre années ayant subi, de plein fouet, les méfaits de la crise économique qui a succédé, en 2008, à la crise financière des subprime  déclenchée en 2007 aux Etats-Unis.
— Comme  indiqué au Tableau I, depuis 2009, le ratio des investissements au revenu national disponible chute d’année en année, passant de 25,9% à 22,3%. Par ailleurs, la consommation est descendue de 86,3% du revenu national en 2009 à 85,3% en 2012.
— En conséquence, la consommation et l’investissement qui représentaient 112,2% du revenu national en 2008 sont maintenant descendus à 107,6%.
Autrement dit, l’activité économique a baissé d’intensité à l’intérieur du pays. La situation est d’autant plus préoccupante que l’investissement privé a chuté de 2,5 points de pourcentage entre 2009 et 2013 (19,4 % versus 16,9%) alors que l’investissement public a chuté de manière moins spectaculaire, soit de 1,1 point de pourcentage (6,5% contre 5,5%). La capacité de l’État à suppléer aux  déficiences et hésitations de l’investissement productif privé en finançant des travaux publics est forcément limitée. Maurice ne doit pas tomber dans le piège d’endettement exagéré de nombreux pays et non des moindres. Le réveil serait trop brutal.
Mais le revers de la médaille se manifeste par une croissance insuffisante avec d’éventuelles conséquences négatives pour l’emploi.
On sait déjà d’ailleurs que le chômage atteint 12,7 % chez les femmes  et que quelque 44% des chômeurs sont des jeunes âgés de moins de 25 ans.
De plus, cette croissance est qualitativement déficiente, car les travaux d’infrastructure que constituent la majeure partie des investissements de l’Etat ne sont pas de nature à créer des emplois durables  dans le temps.
Le corollaire de la baisse de la consommation est la hausse de l’épargne. En se référant au tableau 2, on peut constater que de 2009 à 2012, l’épargne a gagné un point de pourcentage (14,7 % contre 13,7%) par rapport au revenu national disponible brut. Mais il faut souligner que ce niveau d’épargne est bien trop modeste, surtout quand on le compare au taux d’investissement.
Epargne et investissements

— En effet, le Tableau II fait ressortir comment l’épargne est insuffisante par rapport à l’investissement, notamment 12,2% en 2009 et 7,6% en 2012. Cette réduction de l’écart n’est pas vraiment un signe favorable car elle provient surtout d’une baisse du taux des investissements de 25,9% en 2009 à 22,3% en 2012.
— Nous touchons ainsi du doigt le coeur du problème, d’ailleurs déjà évoqué plus haut. Les investissements sont insuffisants, surtout ceux provenant des finances privées et qui devraient se concrétiser dans des entreprises de production de et de services, avec leur potentiel de création d’emplois permanents et productifs, en vue de l’acquisition de marchés additionnels ou nouveaux au plan international.
Le compte courant de la balance des paiements
Cette remarque conduit à un autre constat de faiblesse de l’économie mauricienne depuis quelques années. Il s’agit du déficit du compte courant de la balance des paiements. Celui-ci enregistre les exportations et les importations de biens et de services. Il est en déficit parce que, d’année en année, les importations sont supérieures aux exportations. Par exemple, en 2010-11, ce compte a enregistré un déficit de 31,2 milliards, soit 10% du Produit Intérieur Brut (PIB) ; en 2011-12, le déficit est passé à 40 milliards, soit 12,1%  du PIB. De tels ratios sont énormes et néfastes, d’autant plus qu’ils se répètent d’année en année. La République ne peut pas continuer à vivre  au-dessus de ses moyens d’année en année.
Le message est clair : nous n’investissons pas assez dans  des entreprises susceptibles de promouvoir les exportations, donc nous avons à puiser de nos réserves en devises étrangères ou à compter sur des capitaux étrangers pour financer l’excédent de nos importations sur nos exportations. Nous avons d’ailleurs déjà constaté, au Tableau 1 ci-dessus, comment la somme de la consommation et de l’investissement au niveau national  est supérieure au revenu national brut disponible (112,2 % en 2009 ; 107,6% en 2013).
On peut sans doute plaider pour une réduction des importations, on peut aussi souhaiter voir se mettre en place un secteur d’agriculture efficient et moderne susceptible de renforcer la sécurité alimentaire et de répondre à la demande croissante de la population mauricienne et des touristes. Toutefois n’oublions pas que le ratio  de la  consommation par rapport au revenu disponible a baissé depuis 2009, comme illustré au Tableau 2. Autrement dit, c’est davantage sur la production et les exportations qu’il faut agir avant d’essayer de freiner les importations. La République doit se donner les moyens de financer ses importations.
Tels sont les signaux qui retiennent l’attention. Maurice doit redoubler d’efforts pour une croissance soutenue et de qualité. L’expérience des trente dernières années montre que cela est réalisable, lorsque la combinaison d’une politique économique favorable à l’ouverture et d’un comportement innovant des entrepreneurs a donné les résultats que l’on sait : plus de 5% de croissance en rythme annuel, la création de dizaines de milliers d’emplois dans de nouveaux créneaux de production de biens et de services et des gains de parts de marché conséquents dans des pays étrangers.
La valeur de la roupie
Il convient sans doute de rappeler que ces années fastes ont bénéficié de l’apport d’une dépréciation continue de la roupie vis-à-vis des monnaies fortes, ce qui a contribué à la  compétitivité des exportations.
C’est ainsi qu’en vingt-cinq ans, de 1980 à 2004, la roupie a perdu 72% de sa valeur vis-à-vis du dollar américain, soit une dépréciation  moyenne annuelle de 5,5 %, De même, durant cette même période, la roupie a perdu 64% de sa valeur vis-à-vis de la livre sterling, soit une dépréciation  moyenne annuelle de 4,3%.
Le revers de la médaille a été, évidemment, le renchérissement des importations et la hausse du taux de l’inflation. S’il est vrai que celui-ci a chuté de 15% en 1981 à 0,6 % en 1987, il  a ensuite grimpé à nouveau, oscillant dans une fourchette de 5% à 10%.
Puis, de 1995 à 2004, le taux annuel d’inflation a varié entre 4% et 7%.
La dépréciation compétitive et un taux d’inflation à tendance élevée ne sont plus à l’ordre du jour. Par exemple, en 2012, l’inflation affichée (headline inflation), mesurée en glissement annuel, a baissé de 4,8% en janvier à 3,2% en décembre. Par ailleurs, une appréciation de la roupie est constatée dans l’indice du taux de change (le MERI 2 – Mauritius Exchange Rate Index)  publié par la Banque de Maurice. Cet indice est calculé par rapport aux devises étrangères dans lesquelles sont libellés les exportations de marchandises et les revenus du tourisme. A partir d’une base de 100 pour l’année 2007, cet indice, le MERI 2, s’est apprécié de manière régulière, descendant à 96,3 en janvier 2010, 95,4 en janvier 2011, 91,1 en janvier 2012 et 94,4 en janvier 2013.
Devant ces faits, des voix s’élèvent pour un retour à la dépréciation compétitive de la roupie, surtout en regard des pratiques de ce genre par de nombreux pays développés qui se livrent à ce qu’il convient d’appeler une guerre des devises. Un tel recours est certes tentant, mais si Maurice veut améliorer sa compétitivité afin de conserver, sinon d’acquérir, des parts de marché dans les pays étrangers, elle entrera dans une voie sans issue en cherchant à le faire au moyen d’une dépréciation continuelle de la roupie. Pour que le développement de l’économie mauricienne soit soutenu et durable, c’est la productivité des facteurs de production qu’il faut améliorer. Certes non à une roupie surévaluée, mais gare à une productivité modeste et insuffisante à laquelle il faut alors suppléer par une politique de dépréciation compétitive.
Rappel des constatations
Le moment est venu de résumer les constatations majeures évoquées plus haut. Il s’agira ensuite de proposer des voies à explorer pour donner à l’économie mauricienne de solides chances de progrès, même dans la morosité ambiante.
— Les investissements privés piétinent, ceux du public essaient tant bien que mal de suppléer, mais ils sont limités par les contraintes d’endettement de l’État.
— Le chômage reste élevé chez les femmes et les jeunes.
— La consommation ne  s’accroît  pas.
— L’épargne, en légère hausse, est fort  modeste  et n’arrive pas à combler l’écart avec les investissements, malgré la chute de ceux-ci.
— Le compte courant de la balance des paiements souffre de gros déficits chroniques, en raison de l’insuffisance des exportations.
— La roupie a tendance à s’apprécier vis-à-vis des monnaies fortes tandis que l’inflation est sous contrôle.
Quo vadis ?
La confiance doit être rétablie à tous les niveaux à Maurice :
Dans le monde des affaires, afin que surgissent des projets et produits innovants, grâce à une volonté de recherche et un retour à la prise de risques calculés ;
— Dans le monde du travail, afin que se dissipent les craintes face à l’avenir et puissent s’éloigner ces tentations d’aller voir l’herbe que l’on croit plus verte ailleurs ;
— Dans l’ensemble de la population, afin qu’elle sente que les élites dirigeantes du pays ont la volonté d’utiliser leur pouvoir et  toutes leurs compétences pour mener la République à bon port malgré les vents contraires.
Pour que ces souhaits se réalisent, un train de mesures de politique économique est nécessaire :
— La mise sur pied d’un programme de sensibilisation et de formation afin que soit rehaussée la productivité des facteurs de production. La productivité de la main-d’oeuvre n’a augmenté qu’au rythme annuel moyen de 3% de 2001 à 2011, alors même que le coût unitaire de cette main-d’oeuvre augmentait de 4% par an  en roupies et de 4,2% par an en dollars. Quant à la productivité du capital et celle des divers autres facteurs comme la gestion et la technologie, elles ont été négatives durant la même période, soit 0,8% et 0,1% respectivement en moyenne annuelle. Comment peut-on rester compétitif sur les marchés extérieurs avec de tels indices de baisse de profitabilité?
— Des recours à une formule de partenariat public/privé pour le financement et les opérations de projets d’envergure. Ce modèle a déjà, semble-t-il, les faveurs de l’État, mais sa mise en place est gênée, sinon retardée, par des difficultés d’ordre légal et administratif. Mais on n’y échappera pas. Il n’y a pas que le Dream Bridge qui a besoin de ce type d’arrangement. Il y a aussi, entre autres, Air Mauritius et le Central Water Authority.
— Une diversification est bien nécessaire du côté des pays d’où proviennent les touristes. Des efforts louables ont commencé auprès de la Chine, de l’Inde, des pays de l’Est européen et de l’Afrique. Les campagnes de promotion doivent être menées de manière systématique et professionnelle. Un rapprochement auprès de certains grands pays de l’Amérique du Sud et d’Amérique Centrale devrait aussi être effectué. Il y a  comme une alchimie entre ces pays métissés et notre pays multiculturel. Malheureusement nous nous ignorons mutuellement au point que pour s’y rendre, les citoyens qui n’ont que le passeport mauricien sont obligés de transiter à Johannesbourg pour l’obtention d’un visa. Quelle belle opportunité pour la diplomatie mauricienne et quel service qu’elle pourrait rendre au tourisme si elle faisait le premier pas pour une meilleure compréhension mutuelle entre ces pays du Sud et notre pays, qui lui aussi fait partie du Sud !
—  Le développement de Maurice requiert un approvisionnement adéquat et ininterrompu en eau. Tel n’est pas le cas aujourd’hui. Les promesses que l’on entend de temps à autre seront-elles réalisées?
—  De même, l’énergie est un facteur limitatif dans un avenir qui ne semble pas éloigné. Avec une dépendance, en 2012, de 56% sur les produits pétroliers et de 28% sur le charbon, noua sommes vulnérables aux hausses de prix sur les marchés qui nous fournissent. Il est impérieux que des recherches soient entreprises et que les projets soient lancés afin que s’accroisse la part d’énergie fournie par les produits renouvelables (16% en 2012).
L’agriculture qui a régné en souverain suprême à Maurice pendant trois siècles est aujourd’hui devenue le parent pauvre. Il est certes louable que Maurice ait réussi à se libérer de la monoculture cannière, mais cela ne veut pas dire que l’agriculture n’a plus sa place au sein de notre économie. L’immobilier est devenu une activité significative à partir des terres libérées des champs de cannes d’autrefois. Il est toutefois risqué de mettre tous ses oeufs dans le même panier. C’est pourquoi il est souhaitable que soit appliquée une stratégie de diversification et que, par exemple, des moyens soient mis en place pour le développement d’une agriculture moderne, avec des outils performants et des opérateurs ayant bénéficié de formation professionnelle. La demande ne sera pas un problème, compte tenu des besoins grandissants en alimentation de la population locale et des touristes. Selon une toute récente décision du Conseil des Ministres, 332 arpents, provenant des propriétés sucrières et maintenant transférés à l’Etat, sont destinés à des projets agricoles, dont des cultures vivrières, des élevages et des micro-fermes. Mieux vaut tard que jamais:  cela fait plusieurs années que l’Etat a obtenu 2000 arpents des propriétés  dans le cadre de la réforme de l’industrie sucrière.
Hors des sentiers battus
On pourrait allonger la liste des diverses mesures à adopter ou à promouvoir. Citons, par exemple, l’adéquation de la formation des femmes et des jeunes aux qualifications requises dans les nouveaux secteurs que sont les technologies de l’information et de communication, les services d’externalisation financière et les pratiques modernes d’une agriculture respectueuse de l’écologie. Mais le lecteur aura compris que le message essentiel, c’est de sortir des sentiers battus, et de mettre un terme à une certaine attitude de suffisance  qui a coloré pendant longtemps les discours officiels. Il semble que le ton soit en train de changer et que le terme « résilience » soit du passé. Cet auto-encensement a eu des effets paralysants, et les défis posés par les problèmes actuels n’ont pas eu toute l’attention qu’il fallait. Cela a généré des sentiments de manque de confiance comme évoqué ci-dessus.
Ce qui est requis aujourd’hui, c’est la réaffirmation d’un leadership éclairé par tous ceux qui exercent des responsabilités dans ce pays, à commencer par les politiques, mais incluant aussi le monde du business et des syndicats, les religieux et la société civile. De la frugalité à la manière du nouveau pape François serait bienvenue. Et aussi, de l’honnêteté et de la transparence, avec la ferme volonté de vaincre  des inégalités économiques et sociales. L’exemple, dit-on, vient d’en haut. Ce sont de tels changements d’attitude qui sont aptes à redonner confiance à la population et à l’inciter à chercher des solutions aux problèmes actuels.
Mid-year statement
Un dernier souhait à formuler : qu’à la fin du deuxième trimestre 2013, soit au milieu de l’exercice financier de l’État, le ministre des Finances présente un bilan provisoire, accompagné, d’une part,  de commentaires sur les mois écoulés et, d’autre part, des perspectives pour les mois à venir et pour le prochain exercice. Un tel Mid-year Statement lui permettrait de faire le point, de procéder à des mises en garde, de corriger le tir pour 2013 et de communiquer des prévisions pour 2014. De plus, ce document sur l’économie faciliterait sa tâche lors de l’exercice de présentation du Budget en novembre 2013 car il pourrait alors davantage se pencher sur les aspects relevant de la comptabilité et de la gestion.