La coalition regroupant les gens de la mer, les militants écologistes et autres acteurs sociaux a organisé hier une conférence alternative sur l’économie océanique. Celle-ci se voulait une réponse à leur exclusion de la conférence récemment organisée par le Bureau du Premier ministre et le Board of Investment (BOI), en présence notamment des représentants du FMI et de la Banque mondiale. Les amendements apportés à la Maritime Zones Act en 2011 ont été au centre des discussions du fait du « danger potentiel » qu’ils représentent dans la conception de la mer en tant que domaine public. Ceux-ci donnent en effet le pouvoir au Premier ministre d’octroyer des baux sur un « bien commun » tandis que le directeur du BOI, lui, décidera de la validité des projets.
« Nous sommes à la veille de la plus grande braderie post-indépendance du pays, qui plus est, d’un bien commun. » C’est ainsi qu’Ashok Subron accueille le projet de Blue Economy, tel qu’il est conçu par le gouvernement. Ce dernier va plus loin, arguant que la conférence tenue récemment à Pailles n’a été qu’un « eye wash », étant donné que tout avait déjà été planifié en 2011 avec les amendements apportés à la Maritime Zones Act. « Grâce à cette loi, le Premier ministre aura le pouvoir de disposer d’un bien commun. » Il dénonce aussi le fait que directeur du BOI, « un nominé politique », aura, lui, le pouvoir de juger les projets soumis dans ce contexte.
Ainsi, dans la charte élaborée pour la mise en place d’une économie bleue, la coalition propose 12 changements fondamentaux, dont l’abolition des pouvoirs accordés à ces deux personnalités. Elle propose également des amendements à la Constitution afin que la zone maritime exclusive de Maurice soit redéfinie en tant que « bien commun », son exploitation devant avant tout se faire « au profit du peuple mauricien ».
Dans le même souffle, la coalition réitère sa demande pour la mise en place d’une National Marine Audit Commission permanente ainsi que la création d’une Marine and Maritime Sustainable Development Authority. La charte a été soumise à discussion hier et de nouvelles propositions pourraient y être apportées. « Nous allons d’abord finaliser la charte et nous déciderons ensuite de la marche à suivre. »
La résistance contre « la braderie » se prépare déjà. Et pour gagner un maximum de Mauriciens à sa cause, la coalition veut d’abord sensibiliser le public pour lui faire prendre conscience du « danger ». Comme le souligne Sébastien Sauvage, d’Eco Sud : « Il faut avoir la connaissance nécessaire pour comprendre ce qui se passe. »
Cette conférence se voulait être un espace de parole aux usagers de la mer et tous ceux concernés par le projet d’économie océanique que prépare le gouvernement. La coalition n’est pas satisfaite de l’initiative prise par le BOI, qui invite les Mauriciens à commenter le projet sur internet. « C’est un outil qui n’est pas accessible à tous », déplore Ashok Subron.
Stephan Gua, du Centre for Alternativ Research and Studies (CARES), s’est quant à lui demandé si le modèle de Blue Economy n’est pas tout simplement une tentative de trouver « une réponse à la crise capitaliste ». Il précise : « On ne remet pas en question le modèle de production. Il comporte également une discrimination puisque les gens de la mer n’ont pas les moyens d’être en compétition avec le gros capital. »
L’exemple du Dodo
L’océanographe Vassen Kauppaymootoo a, lui, invité à ne pas « répéter sur la mer, les mêmes erreurs que celles commises sur terre ». Ce faisant, il faisait référence au dodo, devenu aujourd’hui une référence mondiale en matière d’extinction. Selon lui, l’Aquatic Business Activities Bill, préparé en 2007, vient remettre en cause l’accès à la mer. De même, il a fait remarqué qu’avec une zone économique exclusive de 2,3 millions de km2, Maurice est quatre fois plus grande que la France.
Éric Mangar, du Mouvement pour l’autosuffisance alimentaire, a de son côté rappelé la place fondamentale du poisson dans l’alimentation. Or, dit-il, les Mauriciens ont de moins en moins la possibilité d’en consommer. « En contrepartie, il y a une consommation à outrance de produits transformés. »
Et dans le même souffle de regretter que, sur 120 000 espèces disponibles dans notre ZEE, seules une dizaine ont été ciblées pour la consommation. « Le système alimentaire est ‘financialisé’ et le seafood hub s’inscrit dans cette même logique. » Pour Éric Mangar, ce système nous a rendu « dépendant » du système européen. « Nous dépendons des flottes européennes pour fournir nos usines du seafood hub en matières premières et, par la suite, servir le marché européen. » Ce dernier est d’avis qu’il y a un gros travail juridique et politique à faire, avec la participation de tous les stakeholders, pour changer les choses dans ce domaine.
La conférence a aussi donné la parole aux Rodriguais, représentés par Alain Tolbize, de la Rodrigues Government Employees Association. Celui-ci a invité à une évaluation de l’état de la mer avant de se lancer dans des projets de développements. La coalition poursuit ses consultations et d’autres actions seront prises pour sensibiliser davantage la population.