Après quatre ans passés à développer le projet de production de biomasse à partir de l’arundo donax et se disant las d’attendre le feu vert des autorités mauriciennes sur ce dossier, Robin Virahsawmy, ancien directeur de projet de la société Equilibre Bioénergie Ltd (EBL), a décidé de tout abandonner pour se tourner vers un pays qui, dit-il, a une vraie politique énergétique. Il indique avoir reçu un accueil favorable de la part d’un groupe d’hommes d’affaires mozambicains, très intéressés à accueillir un projet semblable sur leur sol : « Environ 2 000 hectares ont déjà été identifiés au nord du Mozambique. Je regrette de ne pouvoir monter un tel projet dans mon propre pays. »
Robin Virahsawmy, qui précise parler en son nom personnel, confie que ce n’est pas sans un sentiment d’amertume qu’il se voit contraint d’aller offrir ses compétences ailleurs. Outre la lenteur des autorités, sa décision, dit-il, a été motivée par « certaines rumeurs malveillantes ». Et puisque notre interlocuteur prend l’initiative d’aborder de lui-même le sujet, nous lui posons la question : son frère, le ministre de l’Environnement, y aurait-il quelques intérêts que ce soient dans EBL ? Robin Virahsawmy est catégorique : « Je peux vous affirmer que non. Il ne sait même pas à quoi ressemble une plante d’arundo donax. » Et d’ajouter : « Aussi ne souhaitant pas que ma personne soit un obstacle pour le progrès du projet à Maurice, j’ai soumis ma démission récemment à EBL. »
C’est en tant qu’ancien consultant en développement pour le compte de la JIRAMA, compagnie productrice et distributrice nationale d’électricité et d’eau de Madagascar, où il a travaillé pendant trois ans sur la recherche d’options dans la filière des énergies renouvelables, que Robin Virahsawmy avait été approché pour le projet de l’arundo donax. « J’étais responsable du programme de plantation et j’ai passé quatre ans à étudier cette plante. D’ailleurs, je tiens à clarifier une mauvaise perception à propos de cette canne énergétique que l’on appelle à tort, chez nous, fatak. L’arundo est un roseau et n’a rien à voir avec le fatak. De plus, il est important de préciser qu’elle n’est pas du tout invasive. Je suis catégorique à ce sujet. La preuve, la plantation pour les besoins des pépinières d’arundo a reçu l’autorisation des services concernés du ministère de l’Agro-industrie qui, comme vous le savez, ne transigent pas sur toute menace à nos cultures locales. »
Deux options
C’est fort de ses quatre années d’expérience et de connaissances acquises à planter l’arundo, à améliorer son rendement, que les autorités mozambicaines l’accueillent, dit-il, pour développer un projet similaire de génération d’énergies renouvelables dans ce pays. « Là-bas on mesure la valeur de l’arundo qui y est appelée la reine des cannes. Les discussions avec des hommes d’affaires mozambicains sont positives et ils organisent une visite pour moi ce mois-ci pour rencontrer les autorités du pays », indique M. Virahsawmy. Le Mozambique, estime-t-il, a très bien compris les enjeux énergétiques de l’avenir. Déjà fournisseur d’énergies aux pays frontaliers pour la production d’électricité, le Mozambique se positionne pour devenir un hub des énergies renouvelables en Afrique. Une ambition d’autant plus réalisable, remarque notre interlocuteur, qu’elle est renforcée par de récentes découvertes d’énormes gisements souterrains de gaz naturel. « Au Mozambique, la contrainte de culture parcellaire de l’arundo donax ne se pose pas comme à Maurice où les 17 000 arpents de terres disponibles sont éparpillés un peu partout dans l’île et répartis entre quelque 11 000 petits planteurs propriétaires. Là-bas, on nous offre de vastes étendues de terres qui permettent non seulement de réaliser des économies d’échelle mais de réduire les coûts en termes de logistiques et de transport d’un point de production à un autre. Sur les 2 000 hectares identifiés, j’ai le choix entre produire de la biomasse ou du charbon vert à partir de l’arundo pour la génération d’énergie électrique. »
La première option serait de cultiver de l’arundo pour ensuite conditionner les tiges récoltées en bagasse à des fins de cogénération énergétique électrique. La deuxième serait de la cultiver pendant plus longtemps jusqu’à obtenir un bois dur à partir de ses racines. Celui-ci, débarrassé au maximum de son humidité, est alors susceptible de servir comme combustible propre, un procédé connu comme la production de charbon vert, totalement organique. Non seulement il aide à réduire la déforestation causée par l’exploitation du charbon de bois mais par rapport au charbon fossile, il possède un énorme avantage écologique car non polluant pour l’atmosphère.
Manque de vision
Maurice pourrait-elle bénéficier de cet éventuel projet d’une manière quelconque ? Non, réplique Robin Virahsawmy, s’il s’agit de produire de la biomasse à partir de l’arundo. La bagasse obtenue n’est pas exportable car c’est un produit qui supporte mal un long temps de stockage en raison de l’humidité qu’il contient et des effets de fermentation. Oui, dans le cas du charbon vert si le gouvernement décide d’en importer au lieu de continuer à utiliser le charbon fossile. Egalement aussi peut-être en termes d’exportation de technologies ou encore si le gouvernement mauricien décidait d’avoir une participation dans le projet.
En toute logique, pourquoi le gouvernement mauricien s’intéresserait-il dans un tel projet au Mozambique si déjà il n’en mesure pas les bénéfices sur notre sol ? « A Maurice, les autorités prennent beaucoup de temps pour comprendre que l’arundo est une solution énergétique possible pour Maurice. Non seulement en matière de transition énergétique, mais aussi sur le plan socio-économique avec l’inclusion de petits planteurs dans un projet durable où ceux-ci seraient garantis d’un revenu stable, soit Rs 300/tonne d’arundo coupé selon le prix agréé, contre Rs 7 ou Rs 8 la tonne pour la bagasse de canne à sucre. Avec l’arundo, les autorités ont devant elles une solution clés en main sans aucun investissement financier à faire car toutes les études ont déjà été entreprises et les résultats des analyses connus et positifs. Tout ce qu’il reste à faire est de préparer un cadre légal. Il y a chez nous un manque de vision flagrant doublé d’un manque de volonté pour définir une vraie politique énergétique qui soit cohérente. Permettez-moi de prendre un exemple : Rose-Belle S. E qui fait continuellement des pertes avec la canne à sucre pourrait redevenir rentable en produisant de l’arundo pour la génération d’électricité. Autre exemple : je vous disais plus tôt que le Mozambique a découvert dans son sol des gisements de gaz naturel et s’apprête à fournir toute l’Afrique. Nous aurions pu prendre avantage de notre appartenance au bloc de la SADC pour négocier avec le Mozambique un accord de fourniture de gaz à un taux préférentiel pour la production de l’électricité. Au lieu de cela, que faisons nous ? Nous créons un terminal de gaz en offshore, c’est-à-dire qui ne nous rapporte rien en termes de revenus fiscaux. Comment pensons-nous que nous allons pouvoir concurrencer le géant mozambicain ? Tout ce que nous pouvons espérer c’est d’avoir quelques miettes de commandes de temps en temps. J’aurais pu continuer ainsi… Voilà où on en est. Le concept MID auquel j’adhère complètement est un formidable outil de développement durable, mais je regrette de constater qu’il est mal compris car nous sommes incapables d’indépendance d’esprit, de décision ou d’en finir avec la culture des vested interests. Non seulement Maurice manque de visionnaires mais une chose lui fait cruellement défaut : the right man in the right place. Alors pour conclure, sur le dossier de l’arundo donax, si nous tardons trop, le Mozambique risque de démarrer avant nous sur ce coup-là. »