Bientôt la fin du premier semestre et sur le front de l’économie, la morosité perdure avec de faibles perspectives d’un redressement compte tenu de l’impasse politique dans laquelle s’est embourbé le pays depuis les tractations pour une alliance électorale PTr-MMM. Au sein de la communauté des opérateurs du secteur privé, et plus particulièrement du Joint Economic Council, l’on évite de parler de six premiers mois de l’année perdus. Mais l’on concède unanimement que l’économie se dirige de manière dangereuse vers la zone rouge et l’heure d’une reprise en main du dossier a bel et bien sonné.
Sur la base des dernières tendances enregistrées, les paramètres majeurs de l’économie trahissent l’absence d’un feelgood factor susceptible d’insuffler un boost au marché. Pour cause, au cours de ces six derniers mois, la croissance dans la consommation n’a guère décollé. La relance des investissements privés ne se concrétisera pas. À ces deux facteurs sont venus se greffer des risques d’un dérapage du déficit des comptes courants dans le sillage des premiers signes de volatilité du cours mondial du pétrole avec la poussée des insurgés islamistes en Irak.
La principale inquiétude sur le plan sectoriel reste la mauvaise passe que traverse l’industrie touristique, au point où des consultants en matière économique d’AXYS Stockbroking Ltd prônent un plan de restructuration à la manière de MAAS pour l’industrie sucrière. Des groupes hôteliers se retrouvent avec un Debt : Equity Ratio de 100% et le servicing de la dette émargeant les profits d’opération. L’autre zone d’ombre demeure la baisse drastique des recettes brutes de l’industrie sucrière et les dépenses par touriste à leur niveau le plus bas en termes réels depuis 1991.
En contrepartie à ces facteurs qui tournent au rouge, le gouvernement procède à une révision du Road Decongestion Programme et l’élimination confirmée du projet de Harbour Bridge et des investissements de Rs 8 milliards économisées, mais la priorité à la mise à exécution du Ring Road Phase II réitérée, alors que les procédures pour le projet de métro léger sont toujours in the pipeline.
Inquiétude
L’inquiétude dans le monde des affaires est à peine dissimulable, même si les négociations pour l’alliance électorale On/Off entre le Parti travailliste et le MMM occupent encore l’avant-scène de l’actualité. L’approche de la fin de ce premier semestre, coïncidant avec la clôture des comptes de nombreux opérateurs économiques, constitue l’heure du bilan. Les espoirs d’un revirement de tendance, soit un retour sur la voie de la relance économique, entretenus en début d’année, s’estompent des plus rapidement, et pour cause.
« Au cours de ces premiers six mois, les faits sont têtus. La croissance de la consommation n’a guère évolué. Les derniers chiffres indiquent que ce taux devrait être de l’ordre de 2,5% à 2,6% contre 2,3% l’année dernière. Force est de constater que la moyenne enregistrée au cours des précédentes années était de 6,5%, soit une réduction de plus de 50%. Du côté des investissements privés, les signes sont encore plus inquiétants. Les prévisions initiales misaient sur une contraction de 3% par rapport à l’année dernière. Sur la base des éléments disponibles, la réduction pourrait être plus conséquente », fait comprendre à Week-End un porte-parole autorisé du secteur privé.
« Attention, une nouvelle donne plus inquiétante et hors de notre contrôle devient de plus en plus menaçante, avec des répercussions néfastes éventuelles pour le déficit des comptes courants. Les premiers signes de flambée du cours mondial du pétrole avec la nouvelle situation en Irak devraient nous interpeller », poursuit la source.
Depuis la nouvelle percée des insurgés sunnites en Irak, le marché appréhende une réduction de la production pétrolière d’un des pays considérés comme faisant partie des world’s largest crude producers. La conséquence logique se présente sous la forme d’une majoration du prix du baril brut sur le marché mondial. Au cours de la semaine écoulée, le baril a augmenté de 5%, soit la plus importante depuis décembre dernier, s’affichant à $ 113,41.
Situation en Irak
Dans son édition d’hier, le Wall Street Journal, citant des spécialistes du marché pétrolier, met en garde contre la possibilité d’un retour au coup de massue de juillet 2008, le baril de brut grimpant jusqu’à $146. À cette époque, la State Trading Corporation et Air Mauritius avaient été rattrapées par la Hegding Saga et des pertes de quelque Rs 12 milliards, puisées de la poche du consommateur jusqu’à maintenant. « It’s still a very dangerous situation. Oil prices are probably not going to go back to where [they] were before the crisis began anytime soon», souligne un des experts cités dans le Wall Street Journal.
Une hausse des prix pétroliers pénalisera les consommateurs locaux qui ont bénéficié d’un répit de la STC, les prix faisant à l’époque le yo-yo à la pompe. « Déjà, l’économie fait face à deux problèmes systémiques avec la nette morosité au niveau de la consommation et la platitude des investissements privés. Le cours mondial du pétrole maintenant en hausse, de gros risques se feront ressentir sur le plan du Current Account Deficit, qui pourrait subir une nette détérioration, d’autant  que la dépendance de Maurice sur les sources fossiles pour ses besoins énergétiques s’est accrue au cours de ces dernières années », renchérit-on dans le monde des affaires.
Les dernières données publiées au cours de la semaine écoulée par Statistics Mauritius confirment la prépondérance des « imported fossil fuels – petroleum products and coal » à hauteur de 85%, en hausse d’un point par rapport à l’année précédente. La répartition s’établit comme suit : charbon 30,3%, l’huile lourde 17,1%, le diesel 14,2%, le gasolène 9,8%, le kérosène 8,4% et le gaz ménager 5,1%.
Crise internationale
« D’autres facteurs confirment que l’économie se rapproche de la zone rouge. Le taux de croissance below-par, le ratio de la dette à 55% au lieu de 53% et le déficit budgétaire passant de 2,2% à 3,5% constituent des éléments de ce nasty cocktail. 2014 s’annonce comme une année de turbulences sur le front économique plus qu’on l’avait cru initialement », indique-t-on du côté du JEC, qui maintient que le Seafood Hub, le secteur des TIC et les services financiers devraient pouvoir tirer leur épingle du jeu une fois encore cette année.
Toutefois, ces performances pourront difficilement faire le contrepoids aux autres filières économiques affectées par la crise internationale. « L’état des lieux dans le secteur de la construction est teinté de pessimisme, industrie caractérisée par une décroissance plus importante que les 3% annoncés en début d’année tout en étant inférieure à la baisse des 9,4% de 2013. Une autre mauvaise nouvelle vient d’être confirmée, soit une baisse substantielle de la tonne de sucre (Rs 14 000) aux planteurs. Le manque à gagner pour l’industrie et l’économie en général est estimé à Rs 1,2 milliard. En ce qui concerne le textile, la reprise en France est tangible, alors que les difficultés perdurent sur les marchés britannique et sud-africain. Autant de facteurs qui font qu’il devient de plus en plus évident que le taux de croissance de 3,7% pour cette année devra être révisé à la baisse à la prochaine occasion comme il a été souvent le cas ces dernières années. The original target for growth will have to be revised downwards. No question about that », concède-t-on dans le monde des affaires, qui évite à ce stade de se prononcer sur le quantum de cette réduction.
« Dans la conjoncture, le mot d’ordre reste que l’économie doit être suivie de près. Ce n’est pas une question d’être alarmiste mais il ne faut pas se berner aussi. Ceux qui sont dans le cockpit doivent avoir une idée précise des indicateurs pour que des décisions appropriées et opportunes soient prises afin d’éviter que the situation gets out of control », poursuivent ces sources, qui font un plaidoyer en faveur de « l’urgence d’un plan de relance des investissements et également la nécessité d’insuffler un feelgood factor dans la psychologie du marché en vue de doper la consommation ».
Chantiers publics d’envergure
Entre-temps, le Conseil des ministres de vendredi a pris connaissance de la révision par le ministère des Infrastructures publiques du Road Decongestion Programme. Le projet de Harbour Bridge, qui devait engloutir des investissements publics de Rs 8 milliards, a été abandonné irrémédiablement. Mais des centaines de millions de roupies ont été dépensées inutilement en amont de la mise à exécution.
Le nouveau projet vedette du programme piloté par le vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures publiques, Anil Bachoo, n’est autre que la Ring Road Phase II pour un budget initial de Rs 10 milliards, même si le litige sur l’écroulement d’un tronçon de la première étape de cette route à Pailles attend toujours d’être réglé.
Un autre projet d’infrastructure de transport, le Light Rail Transport Project (métro léger), est toujours on — pour reprendre une expression politique en vogue. Les cotations soumises dans le cadre de l’Expression of Interest, soit trois venant de sociétés de la République populaire de Chine et trois autres d’Inde, de France et d’Italie respectivement, sont actuellement à l’étude par des consultants de Singapour, qui doivent aborder le dossier très bientôt avec la partie mauricienne. Outre les aspects de design et de technologie, le choix du contracteur du projet exécuté sous le Public Private Partnership (PPP) sera déterminé sur la base des funding proposals et de l’economic package soumis.
Le timing du lancement de ces chantiers publics d’envergure est au centre des préoccupations. Ces investissements publics massifs seront-ils engagés à temps pour compenser la timidité du secteur privé en vue d’encadrer la croissance économique ? Un petit doute subsiste vu que six mois se sont déjà écoulés et que les projets sont toujours sur le drawing board et que les investissements de Rs 1,4 milliard annoncées sous le Public Sector Investment Programme (PSIP) par le Conseil des ministres de vendredi pour la construction d’une Police Academy et une piscine à Cap Garreau dans la circonscription N°9 pourraient s’avérer insuffisants pour faire la différence d’une année à l’autre.