Les Jeux des Îles sont morts, parce que l’esprit des Jeux est mort? Le bilan sera tiré par les responsables en temps et heure. Mais déjà les premières tendances données par la presse régionale, unanimement, parlent de “fiasco” de “Jeux débiles”. Sur les réseaux sociaux où l’incident du drapeau malgache tourne en boucle, la condamnation de l’organisation de ces Jeux est unanime; pour son “impréparation” générant des tensions terribles. On n’a pas vu de fête et on n’a pas vu de sportifs heureux. Ces Jeux des îles de l’océan Indien 2015, jeux sportifs organisés jusqu’au 8 août (neuvième édition et troisième se déroulant à La Réunion après les premiers Jeux de 1979 et ceux de 1998) et ses turbulences font oublier le symbole de la jeunesse. Ces Jeux, qui on l’a dit, ont été marqués par de nombreuses tensions qui ont vu l’ensemble de la délégation comorienne se retirer de la compétition et le tournoi de volley-ball féminin annulé suite à l’exclusion par le COJ de Myriam Kloster de la sélection réunionnaise. Et cela s’est passé à La Réunion, berceau des Jeux en 1979 et tombeau des Jeux en 2015. Le traitement des Comores rappelle, pour certains, celui infligé à la Grèce et à tous les pauvres de la Terre : mépris des nantis! Mais doit demeurer “l’invincible espérance”, selon les termes de Jaurès.
C’est peut-être l’occasion de se remémorer le “DISCOURS À LA JEUNESSE” de Jean Jaurès (Albi, 1903), un de ses plus grands textes. Quand on sait le positionnement de Jaurès, sa défense non pas de l’utopie de la paix, mais du réalisme de la paix, on peut se livrer à une réflexion sur la confiance dans l’avenir. Pour cela, on vous invite à lire la tribune libre de Mario Serviable, Inspecteur de la Jeunesse et des Sports à la Réunion.
Les Jeux des Iles de l’océan Indien regroupent, et on l’oublie, des îles-Etats qui ont choisi la forme républicaine de gouvernement. Ces jeux démarrent, et on l’oublie aussi, le lendemain de la date anniversaire (31 juillet 1914) de l’assassinat de Jean Jaurès, symbole, c’est-à-dire incarnation et personnification de l’idéal républicain. De quoi Jaurès est-il concrètement le symbole ? Il est la représentation de l’espérance sécularisée et éducative pour la Jeunesse, c’est-à-dire pour l’avenir de l’humanité. Dans son engagement politique et dans son enseignement, il affirme que seule la Jeunesse peut changer le cours des choses et changer de monde; enlever la vie aux systèmes de marchandisation à commandement capitaliste — c’est-à-dire de l’air, de l’eau, du ciel, de la beauté des paysages et des hommes et du savoir humain —, engager la production sociale pour augmenter le capital du commun, renoncer à la violence qui est une ruse des pouvoirs symboliques et débusquer ceux “qui entravent et corrompent le développement du commun” (Toni Negri/Michael Hardt). Pourtant, une partie de la jeunesse d’aujourd’hui est en danger. La République perd une partie de ses enfants, engagés à changer le monde Kalashnikov à la main, et à échanger la Terre des hommes pour le ciel des assassins-martyrs. Si la République perd des enfants, la République est perdue.
A la Jeunesse, Jaurès lance: “Et vous, qu’allez-vous faire de vos 20 ans ?” Il n’y a qu’une réponse juste : contrer la barbarie. Sinon la Terre sera abreuvée de “sang impur”, celui de tout ennemi ; sinon la Terre ira aux chiens de guerre, et la guerre est sans fin. Que faut-il enseigner aux jeunes ? La sagesse innée des aînés dans l’apprentissage du vieillissement après avoir saccagé la Terre ? Ou le romantisme sans âge, déclenchant des effets d’orage de la colère juvénile pour les jeter, aveuglés d’orgueil et d’exaltation, dans les bras des ogres qui vomissent le monde et la modernité ? Non, il faut leur enseigner trois choses : la République comme croyance transcendantale, la laïcité pour pouvoir vivre ensemble, et l’éducation tout au long de la vie pour pouvoir formuler ses peurs et ses désirs et pour pouvoir mettre une limite raisonnable à ces peurs et ces désirs.
a) La République est devenue aujourd’hui un mot mort, ou pire, la forme politique du marché mettant en scène la tragédie de l’impuissance et de l’indignité des peuples. Jaurès rappelle: “Qu’est-ce donc que la République ? C’est un grand acte de confiance. Instituer la République, c’est proclamer que des millions d’hommes sauront tracer eux-mêmes la règle commune de leur action, qu’ils sauront concilier la liberté et la loi, le mouvement et l’ordre ; qu’ils sauront combattre sans se déchirer ; que leurs divisions n’iront pas jusqu’à une fureur chronique de guerre civile, et qu’ils ne chercheront jamais dans une dictature, même passagère, une trêve funeste et un lâche repos” (Discours à la Jeunesse, Lycée d’Albi, 3 août 1903).
b) Qu’est-ce que la laïcité ? La laïcité est un combat, non pas pour opposer les uns aux autres, mais un combat contre ceux qui veulent opposer les uns aux autres. Car le seul combat qui vaille est le combat pour l’idéal : un idéal démocratique (un autre mot mort aux usages) et un idéal de fraternité. L’objectif étant de construire “la famille humaine” (Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948).
c) L’éducation est au coeur de la question sociale. Jaurès défend l’éducation tout au long de la vie qui forme le citoyen à la vie en société en développant sa conscience et ses talents ; elle fera avancer les hommes sur la voie d’une humanité unique, riche de ses différences et se nourrissant d’idéaux transnationaux : liberté, égalité, fraternité. Dans ses souvenirs d’école, Jaurès disait ressentir la souffrance que lui infligea la fable Le Loup et L’Agneau : “Au fond des forêts / Le loup l’emporte, et puis le mange/ Sans autre forme de procès.”
Le destin injuste des agneaux est d’être tué par les loups. Aujourd’hui, la gouvernance du monde n’appartient plus aux peuples ni aux gouvernements : elle appartient à des créanciers prédateurs, mettant en oeuvre sans procès la férocité des forces de l’argent. Mais l’espérance est au coeur de l’Histoire. En tout temps et en tous lieux, contre la misère matérielle et morale des plus faibles, contre la cruauté des loups, la leçon de résistance de Jaurès doit être retenue: “L’Histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir.”
Mais il faut faire vite. Car le jeune vient au monde, vit et vieillit tout en cherchant l’illumination ; pour éclairer son chemin vers la soif d’absolu, au risque d’être ébloui et aveuglé par les loups qui ont la haine du monde. Mais la Jeunesse, c’est-à-dire ce moment pendant lequel la vie de l’espèce se renouvelle dans les étreintes et les baisers, est éternelle ; comme la mer toujours recommencée par les gouttes d’eau à venir. Et nous qui n’avons plus 20 ans, mais qui détenons le pouvoir et l’autorité, qu’allons-nous faire ? Marguerite Duras avouait: “J’ai passé toute ma vie derrière une porte fermée”. Nous aussi. La responsabilité de notre génération est d’ouvrir les portes, par-delà les pierres des temples et des tombes, aux jeunes du moment, et de leur donner les clés de demain. Sinon ? C’est simple : un jour, il n’y aura plus de demain.