Le jardin du château de Réduit a ouvert ses portes en grand depuis hier pour permettre au public de visiter l’exposition The edge of the world qui ponctue les allées et espaces qui s’étendent de la résidence de la Présidente de la République jusqu’au promontoire qui donne sur les gorges. Cet événement dédié à la création mauricienne est ouvert pendant neuf jours (fermé jeudi), de 9 heures à 17 heures, permettant un bol d’air exceptionnel puisque neuf artistes ont conçu leurs travaux pour cet espace. Deux des trois commissaires — Kabelo Malatsie et Béatrice Binoche — ont pu faire le déplacement pour l’inauguration. Elles animent un symposium ouvert au public, aujourd’hui de 11 heures à 15 heures, à l’Institut Français de Maurice, avec les artistes et organisateurs.
À quelques pas de la State house, et des parterres qui prolongent sa terrasse, Kavinash Thomoo a déposé un grand cercle de terre sur la pelouse. Le jeune diplômé du MGI y a ensuite planté d’étranges échelles, aux barreaux disposés en quinconce, dont certaines — situées au centre — servent d’espaliers à quelques plants d’alamanda grimpant. Métaphore du chaos organisé du jardin, cet ensemble à l’équilibre délicat évoque, entre autres, la difficulté à se construire et s’élever, et des hiérarchies sociales fragiles dont les sommets difficiles à atteindre, peuvent s’effondrer.
Un petit peu plus loin, à l’abri d’un arbre, Odette Bombardier fait un clin d’oeil au Déjeuner sur l’herbe de Manet, en allongeant son sujet féminin sur un tapis rouge, et en la revêtant d’une combinaison transparente couverte de pointes, forme récurrente dans toute l’installation. Ses trente invités aux noms aussi variés que Moris cancan, Lolo Ferrari, Kaya ou Arsen Lupin, sont des crabes en résine ou en pvc. Accessoiriste de métier, l’artiste a fabriqué pour cette installation une importante quantité d’objets, que l’on peut s’amuser à associer à la liste des invités…
Sables, bois mort, plants et basalte… Gavin Poonoosamy a pour sa part utilisé des matériaux naturels, qu’il a disposés autour de ce qu’il appelle son vortex, ce premier cercle où a été placée une petite sphère de basalte, entourée de quatre plants d’ébène. Un premier cercle entoure ce centre de douze barrières rudimentaires, tandis que le plus grand est formé de branchages posés aux points cardinaux. De ces espaces ouverts, on peut passer à celui, confiné, de la Camera obscura de Geereesha Torul. Intitulée The unknown, la démarche consiste à observer et reconnaître éventuellement, l’image mouvante qui apparaît sur les parois…
Autre espace clos, The pool est à l’origine une ancienne piscine, aujourd’hui désaffectée, à laquelle Oliver Maingard a ajouté un pont fuselé en bois, qui ne mène qu’au vide, une petite balustrade et un néon installé autour du local technique, dont la forme symbolise les rivières qui entourent la State House. Cet espace dissimulé entre les arbres est aussi un réservoir d’éléments naturels, pétales de fleurs, feuilles, palmes ou moisissures qui vont s’y déposer.
Si le banc de Christopher Rey ajoute un tentant élément de confort au jardin, il vaut aussi pour sa dimension symbolique, pas seulement le personnage historique auquel il se réfère, Anthony Greenwood, ou l’acte qu’il a accompli en 1965, en plantant un Terminalia angustifolia, ancien nom scientifique de cette variété de badamier. Dans sa conception, le stylisme du banc renvoie davantage aux vieux mobiliers d’église, portant une plaque avec le nom d’une famille en vue, qu’à celui généralement dévolu aux jardins… Bench for M. Greenwood réfère aussi aux assemblées, où le banc permet d’écouter de longs débats. En adaptant pour l’extérieur ce qui semble avoir été conçu pour l’intérieur, le geste de Christophe Rey nous raconte peut-être une part du savoir vivre mauricien.
Former des colonnes de galets sur la plage, là où la mer va les balayer, était une habitude enfantine pour Jacques Désiré Wong So. Le peintre en a fait aujourd’hui une forme d’accompagnement pour la méditation, où l’exercice d’habileté exige une parfaite concentration, du calme et le vide en soi… Ainsi a-t-il pu baliser une grande partie de l’espace d’exposition, avec les arches et ses sculptures-totems qui ponctuent l’allée périphérique du jardin, et l’espace de l’exposition. L’artiste nous confie avoir choisi ses pierres dont la forme ne fait penser à rien, souhaitant mettre en scène ce minéral, pour ce qu’il est.
Ces sculptures s’effaceront et évolueront sous l’effet du vent et de la pluie, tout comme l’arbre d’Alix Le Juge perdra ses feuilles peintes aux couleurs du ciel dans quelques semaines. Elles s’envoleront comme les pensées de l’être recueilli face à la nature. The unknown tree de Nirmal Hurry étale deux grandes dentelles de charbon au sol, ajoutant des ombres virtuelles à deux arbres, qui se rencontrent sans se toucher. À l’ombre fixe, s’ajoute l’ombre mouvante de l’arbre qui marque le passage du temps. Le charbon de l’arbre est aussi précieux que l’arbre lui-même, si l’on s’en fie aux innombrables usages qu’en fait l’homme, et le titre invite à réfléchir à deux fois avant de l’abattre…