La prestigieuse MIT Technology Review s’intéresse, dans son numéro de janvier/février 2013, à « la plus importante révolution de la technologie de l’éducation en 200 ans », en se demandant ce qu’il adviendra du modèle classique. Maurice peut aussi se poser la question…
Quelle est la plus importante innovation logistique des 200 dernières années ? On dirait : le moteur à combustion, l’aviation, le modèle de production d’Henry Ford. Et la liste est non-exhaustive.
Mais l’éducation est, au contraire des deux-roues et quatre-roues, prise à une dynamique à moindre potentiel révolutionnaire. On pourrait parler d’études, d’essais pédagogiques, de Montessori ou d’un autre : des considérations de fond. Mais rarement de forme. Et s’il fallait mentionner ne serait-ce qu’une innovation de taille – un game changer – dans l’éducation, on se retrouverait vite tel un professeur au regard dépité, plongé dans le gouffre des bouches bées. Un LOL – laughing out loud – conviendrait à illustrer ce propos.
Car, le progrès est à venir. Et c’est un progrès différent de ceux auxquels on s’attend : un changement dans le support même de l’éducation. Tout est fait de manière digitale : l’interaction humaine, le divertissement… Le cerveau humain se serait synchronisé à la culture de l’instantanéité. Ceux qui refusaient encore de croire en la viabilité d’un système doivent peut-être revoir leurs fondamentaux.
On est en droit de ne pas y croire. Mais des universités telles le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et Harvard font le pari (ou ont le devoir) d’y croire. Ainsi, EdX, sous la coupe de l’informaticien Anant Agarwal, est une initiative de ces deux instituts afin de proposer une éducation digitale, gratuitement, démocratiquement. Et EdX espère atteindre le milliard d’étudiants.
Bon marché
Agarwal croit que l’éducation changera du tout au tout. La raison : le Web gagne en puissance et les technologies de compilation (de compactage) des données s’améliorent de jour en jour. Il est maintenant possible de stream des vidéos avec de nombreux éléments d’interaction sophistiqués. Les chercheurs peuvent d’ailleurs récupérer les données – réactions, feedback, etc. – pouvant rendre leur méthode plus efficace. Cette technologie est peu chère, tout en étant globale.
Rien de neuf à cela… On n’invente pas la poudre avec l’éducation en ligne. Rien qu’aux États-Unis, plus de 700 000 étudiants sont en “full time distance learning”. Ce qui est différent, c’est la somme, l’étendue des moyens technologiques appliqués par des leaders qui combinent une vision éclairée au pragmatisme du petit prix.
L’idée des “massive open online courses” (MOOCs) affecte des marchés importants. C’est d’abord le “adult-learning” qui est concerné : diplômes Masters in Business Administration (MBA) d’entrée de gamme, par exemple. Ce qui explique l’essor d’ONG telle la Khan Academy, dont les cours de maths en ligne ont reçu un financement de la Bill Gates Foundation. Khan devait réaliser sa première percée parmi les familles qui ne pouvaient se permettre des leçons privées à US $ 125. En plus, si c’est par la voix de Salman Khan…
Bien sûr, Khan a ses détracteurs. On est en droit de se poser la question de l’efficacité du procédé aux allures bollywoodiennes. « Nous sommes d’accord que nous ne parviendrons pas à résoudre les problèmes à 100 % », répond-il avec lucidité. Mais il admet déjà être dans le top du segment : US $ 10 millions par an injectés et une infrastructure bien rodée pour l’analytique. Et il est persuadé qu’à terme, son « truc gratuit » saura être « tout au moins aussi bon que les moyens plus conventionnels, et surtout, pas gratuits ».
Rapport volume/qualité, on ne fait pas dans la gestion de bétail. Assez curieusement, d’ailleurs, chez EdX l’objectif est clair : grâce à l’analytique (le mot revient souvent), le système analogique – un prof, deux assistants pour 400 élèves – peut être amplifié pour toucher 10 000 étudiants online. Et bientôt, le million.
L’avènement des MOOCs veut dire qu’il est temps de penser à comment cette éducation digitale de qualité est appelée à changer le monde. Les vidéos de Khan sont populaires en Inde, et les autres MOOCs – EdX, Coursera, Udacity – ont indiqué que 60 % des abonnements proviennent des pays assoiffés de connaissances : le Brésil, la Chine. Ce qui ouvre la voie à d’autres questions : cette innovation “supersize” suffira-t-elle à briser les barrières pour une bonne instruction ? comment réagiront les gouvernements effrayés ?
La menace 2.0
Les MOOCs “advocate” – professeurs convaincus par l’innovation – entreprennent une démarche de conversion. Carlos Martinez, professeur au Salvador, fait ouvertement la promotion du cours de “circuits” d’EdX, au détriment de l’image de l’Université d’El Salvador. Et Martinez l’avoue, sans détour, l’arrivée des MOOCs a déjà commencé à « mettre la pression » sur les établissements locaux.
Alors que les MOOCs peuvent être une opportunité d’améliorer le sort de millions d’étudiants dans les régions pauvres, ils sont particulièrement menaçants pour les “mauvais” professeurs et les institutions faibles. Sebastian Thurun, chercheur Google qui gère la start-up Udacity, prédit que dans cinquante ans, elles ne seront que dix universités à “délivrer” l’éducation tertiaire.
C’est ce que Clayton Christensen, professeur influant de Harvard, appelle une « disruptive technology ». Il est clair que les politiques d’ouverture à internet sont inévitables… Mais ne rend-on pas inévitable également une fermeture de l’Université de Maurice, telle qu’on la connaît ? Fermeture, ou réouverture ? Il est possible que Maurice la Cyberîle soit, dans les cinquante prochaines années, “university-less”. Mais ce n’est rien qu’une prédiction.