La psychologue belge Nadine Chantry travaille avec ANFEN (Adolescent Non Formal Education Network) depuis 2006. Tous les deux ans, elle revient à Maurice pour animer des ateliers de travail, au cours desquels elle aide les responsables de l’ONG à mesurer les progrès accomplis, les échecs enregistrés et pour réfléchir sur la continuité de l’action d’ANFEN. Nadine Chantry nous résume les points forts de sa dernière visite, effectuée le mois dernier.
D’emblée, Nadine Chantry tient à souligner qu’elle ne vient pas régulièrement à Maurice « pour faire un bilan ou un constat, mais pour aider à suivre la construction du cheminement d’ANFEN avec ses membres et ses partenaires ». « Depuis 2006, c’est le cheminement d’ANFEN que je mesure, que j’accompagne à travers mes visites », continue-t-elle. Créée en 2000 à l’initiative de l’UNICEF, ANFEN était, au départ, une association destinée à pallier les échecs scolaires à la fin du cycle primaire – les 30% de recalés du CPE – pour leur « proposer une pédagogie alternative, plus adaptée, qui part de l’enfant et de ses demandes ».
« Petit à petit, ANFEN a réalisé qu’il ne fallait pas seulement travailler sur l’aspect pédagogique du problème, mais aussi se préoccuper de la réalité, c’est-à-dire la souffrance collective sociale et psychologique des élèves et de leurs parents. Cette réflexion s’est engagée à partir des demandes et des besoins de l’enfant pour déboucher sur un contexte beaucoup plus large. Ce n’est plus seulement l’enfant à l’école, mais aussi l’enfant dans sa famille et dans la société. Cette fois, nous avons travaillé sur un plan d’accompagnement du jeune scolarisé à ANFEN en définissant le travail que font tous les accompagnateurs à leurs niveaux respectifs. Les membres de l’encadrement se sont interrogés sur leurs pratiques pour répondre aux besoins des jeunes, pas uniquement de leurs besoins pédagogiques. »
Quel est le regard que la psychologue pose sur l’évolution de l’association ? « Ce qui me frappe le plus dans l’évolution d’ANFEN, c’est la notion, le besoin de travailler ensemble. Au départ, cette donnée était posée de manière moins formelle. Aujourd’hui, on arrive à formaliser quelque chose autour de l’accompagnement de manière de plus en plus professionnelle autour du jeune et avec lui. On a, au fil du temps et des réponses aux questions posées, créé une support team qui travaille sur des plans d’accompagnement du jeune, qui réfléchit pour améliorer l’action, pour mesurer si ce qu’ANFEN propose est adapté, s’il faut modifier ou compléter. On part toujours des signes que l’enfant envoie : tout part de lui. Mais on tient également compte du vécu des enseignants, des animateurs, des responsables des centres, des conseillers en inter-activité, les observations des uns complétant les propositions des autres. Petit à petit, ANFEN s’est professionnalisée. Elle l’a fait en donnant des formations aux travailleurs sociaux, en permettant aux psychologues de se rencontrer, aux animateurs de mettre au point une pédagogie plus spécifique : c’est ça se professionnaliser. C’est cheminer vers quelque chose de plus en plus proche des demandes de l’enfant. »
La professionnalisation ne peut-elle pas déboucher sur un programme pédagogique figé, éloigné des enfants ? « C’est pour éviter cette possibilité qu’ANFEN a créé la support team pour pouvoir toujours se remettre en question, ne pas s’installer dans la satisfaction, dans l’endormissement. C’est dans ce sens que s’est organisé le dernier séminaire réservé à tous ceux qui travaillent avec ANFEN, pour maintenir la dynamique de l’association. Les parents ne sont pas oubliés dans cette démarche. Ils sont intégrés à travers les travailleurs sociaux qui font le relais avec les familles, les centres, les autres associations. »
Nadine Chantry souligne que le travail d’ANFEN est surtout une oeuvre collective. « Moi, je viens pour un temps très court pour aider à faire les constats, discuter et réfléchir avec les membres. Après, il y a une appropriation, dans le bon sens du terme, par la support team par rapport à ce qui s’est développé pendant cette semaine de travail. C’est à ce groupe de veiller à ce que la réflexion continue, évolue. Ce n’est pas une réflexion figée : elle peut, elle doit évoluer. » Pour terminer, la psychologue rappelle qu’ANFEN répond à un besoin que les autorités et la société ne pourvoient pas vis-à-vis des recalés du système scolaire. Elle souligne aussi que l’ action d’ANFEN contribue à faire évoluer la réflexion sur le système d’éducation mauricien et ses lacunes.