La matière « Histoire de Maurice » sera reléguée au fond des tiroirs, au grand dam de nos classiques. Une décision accueillie comme l’éloge de l’inculture, de la négation de la maturité nationale. Mais aux yeux d’autres, se revendiquant plus pragmatiques, il faut être sérieux. On parle d’une matière fossile irréconciliable avec les perspectives d’avenir. Pourtant, le monde change… Et l’histoire – locale, régionale et internationale – ne devrait plus être négligée. Nombre de pays l’ont compris. Et de faire place à la réhabilitation des humanities…
La culture insulaire, semble-t-il, repose en grande partie sur « le côté pratique des choses ». Nul besoin de citer qui que ce soit à cet effet. Il faut souvent être raisonnable : penser avenir, chiffre, compte, confort et sécurité. Et le choix se porte irrémédiablement sur des matières bankable dès le secondaire. Nos enfants et adolescents, il faut en faire des spécialistes dès le plus jeune âge. Élargir les perspectives est considéré comme un risque. On préfère le pointu. Tenter economics, accounts, plutôt que French literature ou Literature in English – quoi de plus raisonné ?
L’industrie confirme la donne. Il n’y a qu’à considérer les offres de formation comptables qui pullulent… et le manque avéré de ce type de professionnels sur le marché. Mais est-ce que cette tendance s’imprimera dans le temps ? Par ailleurs, il n’y aurait aucun prérequis à avoir un senior ou HSC avec accounts pour devenir comptable un jour. Les mathématiques suffisent. Mais les choix persistent à se faire de manière utilitaire. C’est ce qui tuerait les matières à vocation plus humanities telle l’histoire. Surtout que History of Mauritius disparaît sur décision de Cambridge.
Cohérence
Il s’agit bien d’un problème de fond. Une démarche utilitaire, raisonnée – est-ce bien raisonnable ? L’énoncé peut paraître contradictoire. Mais quand on analyse les tendances internationales liées aux modèles éducatifs et économiques, on réalise que la pédagogie humanitaire se relève de plus en plus utile, recommandée. Et il ne s’agit pas là d’un General Paper générique dont la science du « comment faire passer l’élève » aurait été maîtrisée par nos professeurs de « leçons particulières » depuis des lustres.
World Class Education – la France depuis un certain temps déjà connaît des difficultés en éducation. Elle n’est plus qu’à la vingtième place des systèmes performants (Le Figaro, 7 décembre 2010 : Le système français mal noté). Et il faut reconsidérer la pédagogie. Les professionnels de l’enseignement y vont tous de leurs mouvements militants. Parmi, on compte des historiens. Sur le site sauvonslhistoire.historia.fr, on ne fait pas dans la dentelle. L’intitulé est clair : « Trop, c’est trop ! Les détournements incessants de l’Histoire à des fins politiques, l’indigence des nouveaux programmes, tant au collège qu’au lycée, nous amènent à tirer le signal d’alarme. » Et de citer des pays ayant su réformer leurs systèmes d’éducation en préservant l’histoire. Elle « doit être obligatoire », « doit savoir » combiner le local, le régional et un brin d’international.
En Allemagne, par exemple, « l’histoire est toujours séparée de la géographie. Le professeur est forcément bivalent. Il enseigne l’histoire et une autre matière, qui n’a souvent rien à voir avec la discipline historique. Enfin, ce système repose sur un cursus en spirale. De la cinquième classe jusqu’à la dixième, les élèves étudient l’histoire, des origines jusqu’à nos jours. Puis, jusqu’à la douzième classe (classe terminale), ils recommencent. Dans le Land de Berlin, trois heures par semaine sont consacrées à l’histoire. Dans le premier temps sont étudiés la préhistoire, les grandes civilisations antiques, le Moyen âge en Europe, l’industrialisation, et l’histoire allemande depuis 1870. Le second temps porte sur les fondements antiques et médiévaux de notre société, la genèse de la société et de l’État de l’époque moderne jusqu’au XIX siècle, démocratie et dictature au XXe siècle, puis la bipolarisation du monde depuis 1945. » (Selon Yohann Chanoir, commission Europe de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie).
Ou pour ne pas trop dépayser le Mauricien, citer l’exemple anglais : « En Angleterre, le système éducatif est assez complexe. La scolarité, obligatoire jusqu’à 16 ans, est divisée en cinq phases de plusieurs années appelées Key Stage. Key Stage 1 pour les 4 à 7 ans, KS 2 de 7 à 11 ans, KS 3 de 11 à 14 ans […] Ainsi, en KS 3 par exemple, les élèves doivent acquérir des connaissances à partir de trois thèmes d’histoire britannique, d’un concernant l’Europe et de deux d’histoire mondiale (une avant 1900 et une après). Ce programme est donc divisé en parties et tout est une question de choix. L’Angleterre de 1066 à 1500 : par exemple, le développement de la monarchie, ou de la société médiévale. L’Angleterre de 1500 à 1750 : il s’agit de mettre l’accent sur les changements politiques, religieux et sociaux. L’Angleterre de 1750 à 1900 : révolution industrielle, colonisation, changements politiques. » L’Histoire – qui comprend un large volet local – est ainsi obligatoire au Royaume-Uni jusqu’à l’âge de 14 ans.
Comment comparer de telles structures à notre Social Studies national – condensé élémentaire touchant à certaines bases sociologiques et économiques, notamment, obligatoire jusqu’à la Form 3 – qui, dans de nombreux établissements, fera office d’unique introduction à une branche d’étude : économie, comptabilité, et sciences humaines ? Cet outil de promotion est-il suffisant ?
À la page
De nombreux pays semblent indiquer, par leurs réformes, un effort soutenu de la promotion de la matière Histoire. Il ne s’agit pas que de préservation du patrimoine, d’une démarche culturelle, d’un éveil à l’appartenance patriotique. Les matières humanities sont, dans ces pays développés, appelées à redevenir bankable.
D’abord, il faut se rendre à l’évidence que l’academia économique actuelle ne semble pas insuffler les solutions d’une crise imminente. Les prix Nobel d’économie ayant bénéficié d’une formation de départ en économie ou en finances se font rares. On parle donc de bivalence, d’applications économiques glanées dans d’autres filières : psychologie, mathématiques, statistiques, et même… histoire. Selon l’édition spéciale du magazine français Capital intitulée Les 30 plus grands génies de l’économie, on retrouve non sans étonnement Fernand Braudel (1902-1985), historien, membre de l’Académie Française. Que fait-il parmi les List, Solow, Stiglitz, Smith ? Il a « décrypté l’économie à l’échelle des millénaires ». « En étudiant sur la longue durée l’évolution du commerce et du capitalisme, cet historien français a popularisé un concept promis par la suite à un bel avenir : la Globalisation » (voir hors-texte).
Si les solutions tangibles et applicables aux sciences rigides proviennent souvent des matières plus subjectives, il est possible que les temps à venir fassent mentir le proverbe « l’art ne nourrit pas son homme ». Il faudrait ainsi revoir la manière d’appréhender ces humanities subjects. Ils ne conduisent pas forcément vers une vie académique et vers le cliché de rats de bibliothèques.
Le très respecté Newsweek publiait, en août 2010, un article intitulé The Case For A Useless Degree, démolissant par ailleurs les stéréotypes liés à ce type d’études. La formation en humanities ne doit pas être considérée comme une fin. Il s’agirait plutôt d’un moyen, d’un système d’acquisition viable – voire scientifique, et définitivement à la page – d’aptitude à l’empathie, à « sentir les choses ». Cette sensibilité, denrée plutôt rare, est recherchée sur le marché international. Mais encore faut-il pouvoir sentir le beau filon et oser…
En février 2012, le Guardian publiait un autre article : Do humanities graduates have an edge in the job market ? (careers.guardian.co.uk). La réponse n’est pas un « oui » catégorique. Mais elle s’en rapproche. Et de citer Matthew Batstone : « Some of the conclusions may surprise people. 60 % of the UK’s leaders have humanities, arts or social science degrees. Of this group, the biggest segment is people with humanities degrees… Only 7 % of people in the sample have vocational qualifications (accounting, business and so on). »
Sauf qu’ils n’auront été que 54 écoliers à avoir cru en ce potentiel de l’Histoire de Maurice lors des derniers examens du School Certificate. Les questions foisonnent. Le faible chiffre traduit-il un manque d’intérêt ? Ou plutôt un manque d’éveil à l’intérêt ? Les autorités auront-elles pris les mesures adéquates pour en souligner les débouchés possibles ? L’heure de l’autopsie a sonné. Ou plutôt : de l’auto-psy, de l’examen de conscience. Et les violons intellectuels semblent s’accorder : c’est avec une « grande tristesse » que l’on apprend la nouvelle. Pendant ce temps, les autres pays – plus développés ? plus patriotiques ? plus pédagogues ? – tenteront de véhiculer ce fait : l’Histoire ne va pas à contre-sens.