En utilisation depuis l’année dernière en Std I, le manuel Timatou, préparé par le MIE et qui a connu une nouvelle édition cette année, suscite nombre de préoccupations tant chez les instituteurs que chez les parents. Une institutrice d’une très réputée star school dit ainsi avoir été « choquée » d’apprendre, cette semaine, lors d’un atelier de deux heures (seule « formation » que les instituteurs aient eue pour l’utilisation de ce nouveau manuel en plusieurs langues) que ces jeunes élèves devront s’abreuver de neuf volumes du manuel Timatou. Pour le président de la Government Teacher’s Union, Vinod Seegum, « c’est un drame ».
« Ce manuel est un désastre. Les élèves n’apprennent plus à lire et à écrire les mots syllabe par syllabe. Ils ne font que recopier mécaniquement les mots anglais et français que l’instituteur écrit au tableau. C’est comme s’ils apprenaient ces mots par coeur. On n’est pas en train de leur donner les outils pour leur apprendre à lire et à écrire, par exemple, B. A, ba, N. A, na, NE, ne. Mais, ils recopient le mot banane et devront le reconnaître visuellement », témoigne un parent. Une institutrice d’une école très cotée nous explique que, de son côté également, elle a essuyé la colère d’une mère très exigeante, enseignante au secondaire. Très consciencieuse, elle décide d’elle-même de « faire une fiche d’évaluation juste pour situer le niveau des élèves. J’ai demandé de relier les dessins et les mots correspondants. Ces mots figurent déjà dans le manuel. La mère dont l’aîné est toujours premier en classe n’était pas d’accord que son cadet ait eu 5/8. Elle m’a dit comment son enfant aurait-il pu reconnaître le mot fenêtre étant donné qu’il n’a pas encore appris le son “tr”, ce qui est vrai. Mais, j’ai expliqué à la mère que c’est ainsi qu’on fait maintenant, que d’après les instructions du manuel, on n’apprend pas cela pour l’instant ». Toutefois, selon cette institutrice, dans le volume 3, il sera question de syllabes mais pas par exemple, « P. A, PA. On demandera combien de syllabes il y a dans un mot ». Ce qui, avoue-t-elle, est loin d’être logique. « Comment compter les syllabes quand on ne les a pas apprises ? »
« Guess and choose »
L’institutrice, qui compte huit ans dans l’enseignement du primaire, ajoute que ce mode d’apprentissage prône davantage le « guess and choose ». « Par exemple, si les élèves ont appris à recopier plusieurs fois le mot “tomate”, n’ayant pas appris les syllabes, ils reconnaissent le mot par les lettres “to” car ils ne connaissent pour l’heure que ce mot commençant par cette syllabe. Par exemple, mes élèves me disent « c’est un long mot, alors c’est le mot “fenêtre”… Le manuel apprend des mots nouveaux aux enfants. Mais, il y a des lettres qui ont des sons différents comme le “s” qui fait (z) dans “oiseau”. Comment alors un élève qui est en Std I depuis à peine trois semaines peut-il reconnaître le mot « oiseau » pour le relier à l’image correspondante ? » s’interroge-t-elle. Ce que se demande en outre cette institutrice, c’est « comment ces enfants vont-ils faire le découpage des mots pour lire sans avoir appris les syllabes ? C’est comme s’ils étaient appelés à rétrograder ! »
S’agissant de l’enseignement des mots anglais et français parallèlement, notre interlocutrice dit que cela n’est pas sans poser des problèmes. « Prenons blue et bleu, les graphies sont quasi semblables. Autrefois, quand on faisait la classe d’anglais, on enseignait les couleurs en anglais et un autre jour, on enseignait ces couleurs en français. Ici, on nous dit d’enseigner les deux en même temps. L’élève ne sait plus ce qui est français ou anglais ». Par ailleurs, « dans le plan de travail qu’on nous a donné, on nous dit d’utiliser la langue maternelle. Mais, dans ma classe, j’ai 33 élèves qui n’ont pas tous la même langue maternelle. Je ne peux pas parler kreol pour certains et français pour d’autres. Je commence donc en français mais j’ai décidé de ne pas faire les deux langues en même temps. J’enseigne les deux langues en deux temps ».
Contrairement à autrefois où il y avait un manuel pour chaque matière, Timatou regroupe toutes les matières : anglais, français, maths et santé. Les instituteurs ont-ils eu une formation avant d’enseigner au moyen de ce nouveau manuel en plusieurs langues ? « Nous n’avons eu qu’un atelier de deux heures cette semaine. Même là, on n’a rien appris d’autre que ce qu’il y avait déjà dans les instructions du livre ». De plus, « j’ai été choquée d’apprendre, lors de cet atelier, que nous avons neuf volumes au programme de cette année. On nous avait déjà donné trois volumes. Je pensais que c’était pour une année. La semaine prochaine, on devra donc terminer avec le premier volume. Je commence à en faire part aux parents afin que les élèves apportent chez eux certaines activités ». Écrasée par le poids du programme scolaire, l’enseignante témoigne : « Il y a des jours, à l’école, où je n’ai pas le temps de manger. Quand je ramasse les cahiers, je donne autre chose à faire, ensuite je prépare des fiches d’évaluation et ça continue toute la journée ».
« Très difficile »
Une autre institutrice d’une école ayant une moyenne de réussite de 40 % au CPE affirme : « Autrefois, on apprenait l’élève à lire. Il y avait trois à quatre mots dans une phrase. Maintenant, ils doivent écouter une histoire en anglais avant même d’avoir appris les mots figurant dans cette histoire. On doit leur montrer en français, ensuite en anglais. C’est très difficile pour l’élève. Avec le manuel Bridging the Gap il y a deux ans de cela, il y avait des lettres pointillées pour apprendre à écrire ». Elle confirme les plaintes du parent ayant témoigné plus haut : « J’écris un mot au tableau, ensuite, les élèves recopient. Ils n’apprennent pas syllabe par syllabe. On nous dit de faire des activités avec les légos. Mais, cela n’aide pas les élèves à avancer dans leur apprentissage de l’écriture ». S’agissant des neuf volumes étalés sur une année, elle abonde dans le même sens que sa consoeur : « Ce n’est pas possible. Déjà, certains de mes élèves n’arrivent pas à écrire ! »
Pour d’autres parents, Timatou « est une perte de temps car on refait ce qu’on a fait à la maternelle ».
« Cobayes »
Réagissant sous le couvert de l’anonymat, une spécialiste en matière de langues à l’Université de Maurice fait ressortir que « de manière générale, il n’y a pas à Maurice de formation pour rédiger un manuel. Les questions que je pose : quand le manuel a été rédigé, est-ce qu’on a fait une évaluation auprès d’un groupe d’enseignants ? Est-ce qu’ils ont testé le manuel dans une classe ? On aurait dû consulter un certain nombre de parents. Mais, on le fait jamais à Maurice ». Selon la chargée de cours, si à Maurice, on enseigne plusieurs langues depuis des années, « encore faut-il savoir le faire. Nous ne savons pas le faire correctement. Comment se fait-il qu’à Singapour, qu’en Inde, où ils ont leur langue maternelle, ils parlent si bien l’anglais. Je crois que le manuel pèche par les dispositifs mêmes mis en place pour écrire le manuel. C’est tout un contenu pédagogique qu’il doit y avoir derrière. Tant qu’on ne comprendra pas qu’un manuel doit être conçu par des spécialistes, rien ne changera ».
Pour Vinod Seegum, de la GTU, « il faut arrêter de faire des tests sur les petits. Arrêtez de faire d’eux des cobayes. Arrêtez avec ce crime. Un manuel ne se prépare pas par des personnes dans leur tour d’ivoire. Il faut une consultation avec ceux qui sont sur le terrain. J’invite les auteurs à venir dans une école pendant une semaine et ils verront la réalité ». Comptant une quarantaine d’années dans l’enseignement au primaire, M. Seegum est d’avis que « le manuel Rémi et Marie d’autrefois était un excellent outil ». S’agissant de l’apprentissage de deux langues simultanément, il rappelle que 35 ans de cela, « des tuteurs venaient inspecter et si pendant la classe d’anglais, vous aviez utilisé un mot de français ou de kreol, vous étiez « referred » et deviez poursuivre votre formation. C’est le cas d’une institutrice qui vient de prendre sa retraite et qui n’a pu être promue head mistress à cause de cette “faute” ».
Nous avons tenté de contacter MM. Vassen Naeck et Om Varma du MIE en vue de confronter leurs points de vue à ceux de nos interlocuteurs mais tous deux sont demeurés injoignables.
Lors du lancement du manuel, l’an dernier, Om Varma, directeur du MIE, avait indiqué que l’outil pédagogique « permet un apprentissage de manière plus intégrée. Nous abordons plusieurs domaines comme la notion des langues, le développement personnel et social, entre autres. » Le Professeur Vassen Naeck, coordonnateur du programme, se disait de son côté convaincu que cette nouvelle approche permettra de réduire l’échec au primaire. « On a toujours dit que les enfants abordent l’apprentissage formel trop tôt à Maurice. Avec Timatou & Friends on vient justement changer les choses. Nous abordons différents thèmes à travers le jeu. Cela permettra à l’enfant d’acquérir et de consolider les prérequis nécessaires pour mieux entrer dans l’apprentissage. Souvent, il y a échec parce que l’enfant n’a pas les prérequis. »