Poursuivant la tradition commencée par Cardinal Margéot à l’occasion de chaque scrutin, l’Église Catholique a rendu public aujourd’hui son message à la population dans le cadre des prochaines élections générales. En l’absence de Mgr Maurice Piat (à l’étranger et en congé de maladie), c’est le Père Jean-Maurice Labour, Vicaire général et Administrateur du diocèse de Port-Louis, qui partage les réflexions de l’Église avec les citoyens mauriciens. Il souligne que cette démarche vise « à guider la population pour un vote éclairé tout en respectant la liberté de vote de chacun » et rappelle la doctrine sociale de l’Église. Le Père Labour souhaite que les débats durant cette campagne électorale soient à la hauteur des enjeux pour le pays et met l’emphase sur le « bien commun » qui, dit-il, « doit avoir priorité sur les avantages sectoriels et ponctuels ».
Le Père Labour met les électeurs en face de leurs responsabilités et leur demande « de ne pas abdiquer devant leur droit de vote sous prétexte que la politique est corrompue. C’est vous qui devez dresser l’agenda des enjeux prioritaires d’une île Maurice que nous voulons construire. C’est vous qui devez exiger des candidats qu’ils respectent les priorités nationales et se situent au-dessus des appétits sectaires et sectoriels » insiste le vicaire général. Ci suit l’intégralité de ce message.
« Notre pays vit en ce moment un tournant important de son histoire politique dans la mesure où pourrait être en jeu un changement dans la Constitution, en vue de l’avènement d’une IIe République. 46 ans après l’indépendance, nous avons acquis une maturité politique et une prospérité économique souvent enviées par nos voisins. Pourtant bien des problèmes restent encore à être résolus au niveau social, économique et politique, « pour créer des conditions qui permettent l’épanouissement de chaque groupe social, de chaque citoyen, de chaque personne, de tout homme et de tous les hommes » (Cardinal Margéot 1982).
Faisant écho aux déclarations du cardinal Jean Margéot, je voudrais, en tant qu’administrateur du diocèse, continuer à apporter la contribution de l’Église Catholique pour que la campagne électorale 2014 « se déroule dans une atmosphère de débat démocratique qui fait appel à l’intelligence des citoyens et non de combats de bas étage » (Mgr Maurice E. Piat 2010).
Bon nombre d’électeurs se demandent s’ils vont aller aux urnes : la politique semble avoir perdu ses lettres de noblesse à cause des discours contradictoires, des changements d’allégeances, de la fragilité des alliances en présence ; par ailleurs, le renouvellement laborieux de la classe politique, les campagnes électorales dominées par la distribution de faveurs aux protégés, l’incertitude sur les conséquences du changement constitutionnel contribuent à une démobilisation citoyenne.
Or, avec nos concitoyens, croyants ou non, nous souhaitons que le débat en cette phase active de la campagne électorale soit à la hauteur des enjeux. Il s’agit en effet aujourd’hui de faire des choix majeurs pour l’avenir de notre pays et les vrais enjeux sont nombreux : éducation, emploi, croissance, pauvreté, cohésion nationale, environnement, finances publiques.
Plus que jamais est-il urgent de réhabiliter la grandeur de la politique, « forme privilégiée de la charité » (le Pape Pie XII). Plus que jamais est-il opportun de rappeler aux Mauriciens en général, qu’une société démocratique, juste et équitable se construit sur les droits des citoyens et non pas sur des faveurs aux protégés. La doctrine sociale de l’Église en matière de politique ainsi que les grands textes sur le devoir civique et citoyen nous poussent à maintenir contre vents et marées qu’il faut engager la construction nationale sur une société de droits pour tous où le Bien commun a priorité sur des avantages sectoriels et ponctuels, où l’égalité des chances et la méritocratie priment sur le favoritisme de classe ou de race.
Aux électeurs, nous demandons de préparer ces élections de manière responsable. Tout d’abord, n’abdiquez pas devant votre droit de vote sous prétexte que la politique est corrompue. Nous avons les politiciens que nous méritons. Ne vendez pas votre conscience pour des gains personnels, mais préoccupez-vous du bien commun en interpellant les candidats sur les vraies questions qui préoccupent la population. Que la politique dans notre pays ne s’enlise pas dans les marécages de la corruption et du communalisme. C’est vous qui devez dresser l’agenda des enjeux prioritaires d’une île Maurice que nous voulons construire. C’est vous qui devez exiger des candidats qu’ils respectent les priorités nationales et se situent au-dessus des appétits sectaires et sectoriels. Que la liberté et les droits civiques des citoyens soient respectés. Que le combat contre la pauvreté devienne la priorité des priorités. En votant, chacun d’entre nous, non seulement accomplit son devoir d’État, mais exprime par le choix qu’il fait, quel type de société il veut pour lui, pour ses enfants et pour son pays.
Aux candidats, nous demandons d’avoir le courage de se maintenir au niveau du bien commun et des grands enjeux nationaux. Et de ne pas considérer l’exercice du pouvoir politique comme un business lucratif. Il est important que celles et ceux qui briguent les suffrages des électeurs comprennent qu’ils ne sont pas élus pour leur propre gloire, mais pour celles et ceux qui les ont choisis au suffrage universel. On devient député pour tous, même pour ceux qui ont voté contre soi. Nous vous demandons de respecter le pluralisme des opinions dans un sain débat qui éviterait le fanatisme. Que la campagne électorale se déroule dans un climat de respect des personnes et ne glisse pas dans les attaques de la vie privée.
Aux partis politiques traditionnels, en alliance ou émergents, nous demandons un programme électoral solide avec des décisions indispensables, même impopulaires, et non pour faire plaisir aux lobbies « roderboutistes ». Nous réclamons des débats sains et démocratiques qui éclairent les électeurs sur les propositions de chaque parti. Notre société ne veut plus se contenter de promesses, mais a besoin de partis qui donnent une direction claire, en proposant des choix cohérents et justes en matière sociale, économique, morale, écologique, etc. Nous ne pouvons nous satisfaire de slogans, de phrases assassines ou de bons mots. Nous ne pouvons accepter des discours qui réveillent en nous la suspicion et la peur des autres.
Nous vous demandons de choisir des candidats en fonction de leurs compétences et de leur engagement dans la durée sur le terrain. La démocratie s’applique aussi au sein des partis : nous vous demandons de respecter la liberté de parole de vos candidats.
Conclusion :
En 1982, le Cardinal Jean Margéot attirait l’attention sur le fait que « puisque les décisions politiques affectent la vie de chaque citoyen, nous n’avons pas le droit de nous désintéresser de la politique ; ce serait se désintéresser, en même temps, du sort de ses frères ». Cette invitation reste tout à fait d’actualité.
L’Église n’a pas de consignes de vote à donner, encore moins de favoris à présenter.
Mais sa mission au nom de l’Évangile est d’éclairer les consciences tout en respectant la liberté de vote de chacun.
Ces jours-ci, sortira un document de la Commission Justice et Paix qui détaille quelques points importants à prendre en compte en vue de ces élections. Je le recommande à tous. Il revient à chacun de nous d’examiner comment les programmes des partis et des candidats traitent ces différents points, et de déterminer si ces approches sont cohérentes ou non avec la société dans laquelle nous voulons vivre.
À tous mes compatriotes, je souhaite que chacun d’entre nous comprenne et respecte la finalité de la politique qui est d’améliorer le « vivre ensemble », pour construire, chacun à sa place et selon ses responsabilités, un monde qui ne soit pas dominé par l’individualisme et la recherche du profit, mais par la recherche de la dignité de toute personne humaine et l’attention particulière aux plus faibles. Ces valeurs sont comparables à « la petite graine de moutarde qu’un homme a jetée dans son jardin. Elle pousse, elle devient un arbre, et les oiseaux du ciel font leur nid dans ses branches ».