L’existence des conditions propices à la percée de cet indispensable front commun de la gauche constitue aujourd’hui une évidence.  Les indicateurs économiques publiés régulièrement par le Central Statistical Office en sont la cruelle preuve.  Ces chiffres mettent en exergue un vivier d’où la gauche devrait pouvoir puiser. Non pas pour instrumentaliser le drame humain dans lequel le néolibéralisme a plongé de si nombreux foyers mais pour s’y arc-bouter et mieux défendre leur cause.
Nous pensons, entre autres, aux 45,000 chômeurs (dont 9,000 diplômés) face à un horizon incertain, aux 100,000 travailleurs ne touchant même pas Rs.6,000.- par mois mais aussi à ceux, très nombreux, pour qui toute fin de mois est un cauchemar, à une classe moyenne qui s’appauvrit et qui emprunte la pente périlleuse de l’endettement. Viennent s’y ajouter des éléments affolants: des écarts de salaires ahurissants dénoncés par nul autre que le Gouverneur de la Banque Centrale, le troc amoral sous-tendant le financement des partis politiques et qu’on imagine difficilement dans l’intérêt des travailleurs. Et, cerise sur le gâteau, un sondage La Sentinelle/DCDM qui donne le parti des indécis gagnant à 39 %.
Tous ceux précités auraient pu, face à cette bipolarisation qui mise sur la griserie d’un populisme étouffant tout sens critique, se voir offrir une alternative pour peu qu’une gauche unie l’eût voulu. La dangerosité du tripotage éhonté de notre constitution que prévoit l’Alliance de la Modernité l’exigeait. Mais c’était compter sans cette force qui fait quelquefois la faiblesse des puristes: le refus de distinguer le compromis qui n’entame nullement une authenticité d’une compromission qui trahit un idéal. Lalit avait donné le ton dans son programme. Très étoffé et comprenant de pertinentes analyses ancrées idéologiquement, ce programme fera toutefois plus qu’égratigner Jack Bizlall et Ashok Subron (voir bi ek spesifisite pages 9, 11 et 12).  Ce dernier et son équipe disposent, eux, d’une crédibilité indéniable mais ont privilégié un regroupement autour de Rezistans ek Alternativ (Week-End 9 novembre 2014). Les blocages inhérents à une telle stratégie étaient prévisibles! De son côté le fer de lance de l’Entente pour la Démocratie Parlementaire, Jack Bizlall, aura essayé de rassembler les hommes de bonne volonté. Mais certaines prises de position de part et d’autre auront rendu quasiment impossible une adhésion à cette entente qui, dès lors, frappe par son caractère hétéroclite, loin de l’idée que l’on se fait d’un mouvement se voulant inspiré par les valeurs de la gauche.
Concurremment, ENSAM décide de faire cavalier seul. Dommage! Son porte-parole, Roshni Mooneeram, s’était imposée avec fracas sur l’échiquier par l’audacité de ses propos sur son identité. «Ma créolité, c’est mon métissage», disait-elle, dénonçant ‘la crasse du castéisme, ce système qui compromet notre futur…» Son parti récidive avec un projet de société qui, même s’il ne se situe pas véritablement à gauche, est intéressant à plus d’un titre (laïcité, démocratie républicaine, réforme électorale, parité hommes/femmes, renforcement de la liberté d’expression des médias, défense des droits de l’homme, etc).  Nous pouvons aussi regretter l’éloignement d’une personnalité dépositaire de high ethical standards, notamment Sheila Bunwaree; elle a certes fait tiquer en se proclamant avocat d’un capitalisme à visage humain (Forum, Le Mauricien du 12 novembre 2014), elle n’en demeure pas moins une humaniste aux réflexions ambitieuses dont la sincérité ne saurait être mise en doute.
Par ailleurs, des thèmes, transcendant les conflits de personnalités, ne devraient que favoriser une démarche fédératrice: les dangers de la 2e République, les pièges de la réforme électorale, la défense des droits des travailleurs, le combat pour un véritable approfondissement de la démocratie, le refus du copinage déguisé sous la forme de démocratisation de l’économie. La liste n’est pas exhaustive.
Mais la raison a abdiqué comme l’illustrent les candidatures au No. 20: 3 Lalit, 2 EDP, 2 PJS, 1 ENSAM et 1 Rezistans ek Alternativ. L’incapacité de rassembler ces forces déculpe les difficultés du combat pour une société meilleure. Non seulement, elle alimente ‘le spectacle désolant de la division politique puérile’ (Me. Dev  Ramano dans l’édition No. 4 de Enn Lot Lavwa) mais elle pourrait, de surcroît, pousser au vote utile. Tant des partisans de la gauche que de ceux soutenant, par défaut, les deux principales alliances. Amplifiant ainsi cette bipolarisation susceptible de balayer une gauche qui, enlisée dans des stratégies divergentes, risque ainsi «une désillusion profonde et un backlash provenant d’une éventuelle récolte d’un nombre insignifiant de votes» pour citer de nouveau Me. Ramano.
In fine, le constat d’un échec qui ne s’avoue pas, une gauche où pullulent des généraux sans armée eu égard à sa dispersion et qui, après une probable déroute électorale, mettra des années à se relever, vaincue par sa propre déraison.  Quel gâchis!