AVINAASH MUNOHUR

Après la nomination de son avoué à l’Electoral Boundaries Commission ; après le passage en force des inquiétants amendements à l’Information and Communication Technologies Act ; après que le Bureau de l’Attorney General a exprimé, à la surprise générale, son intention de négocier à l’amiable des dommages de Rs 100 millions avec le citoyen Pravind Jugnauth ; nous avons maintenant droit au report des élections villageoises…

 Certes, il ne s’agit que d’une élection ‘mineure’, mais la facilité avec laquelle elle a pu être renvoyée est profondément inquiétante et témoigne de l’état d’agonie dans lequel se trouvent nos institutions. Il s’agit d’un manquement grave au fondement même de la démocratie qui traduit un assujettissement de l’appareil d’État à la volonté d’un petit groupe d’individus – qui semble être capable de prendre des décisions majeures sans que le moindre contre-pouvoir lui soit opposé. Il s’agit, dans les faits, d’un glissement de plus en plus alarmant de la pratique du pouvoir.

 Ce glissement a été entamé depuis quelques années déjà, depuis le basculement de notre pays dans un néolibéralisme qui produit de plus en plus la distance entre les gagnants et les perdants de la globalisation. Personne n’a oublié les dérives de Navin Ramgoolam et de sa cour, et tout le monde constate aujourd’hui que Pravind Jugnauth s’inscrit dans la droite lignée de Monsieur Ramgoolam en utilisant l’État comme s’il s’agissait de sa chose. Ce glissement s’inscrit également dans une tendance qui se mondialise et qui voit de grandes démocraties sombrer dans le totalitarisme – le Brésil faisant figure de dernier exemple en date, mais bien d’autres suivront.

 Nous ne sommes pas à l’abri d’un basculement similaire, et les pratiques énumérées ci-dessus s’inscrivent clairement dans cette démarche. Nous sommes, bien évidemment, encore loin de la dérive totalitaire mais cette dernière ne surgit pas du jour au lendemain. Elle se construit au fur et à mesure de décisions arbitraires qui freinent le bon fonctionnement des institutions garantes de nos libertés et de notre contrat social.

 Ce dernier a historiquement assis la production de la mobilité sociale sur une croissance maîtrisée et investie dans un souci permanent de la production de la justice et de l’inclusion. C’est ce qui a permis une importante élévation du niveau de vie pour une majorité des Mauriciens, grâce notamment aux décisions des leaders politiques de l’époque qui ont su faire preuve de courage et parfois même de vision dans le gouvernement de notre « overcrowded barracoon » afin d’en faire une société libre et une économie résiliente. Mais ce contrat social ne fonctionne plus. L’exclusion, l’insécurité et la corruption sont au plus haut ; le pouvoir d’achat et la confiance sont au plus bas. Notre pays s’abîme et au lieu de proposer une vision politique en mesure de relever les défis sociaux, sécuritaires, environnementaux, économiques et institutionnels qui nous guettent, Monsieur Jugnauth préfère s’aventurer sur une voie qui ne lui fait pas honneur.

 Le plus décevant, c’est que Monsieur Jugnauth a eu l’opportunité historique d’être un Premier ministre moderne, humble, en phase avec son époque sachant s’entourer d’une équipe compétente et sachant faire preuve de discernement dans l’exercice de l’État. Il aurait conquis nos cœurs et nos votes s’il avait su incarner cela, mais il n’apparaît aujourd’hui que comme une triste émulation de Navin Ramgoolam.

À quand un leadership qui saura enfin incarner la rénovation et la modernisation de notre pays ? Espérons que ce soit pour les prochaines élections générales, si elles ne sont pas renvoyées, bien évidemment.