En amont du Festival du Rire initié par Komiko, Scope interroge Elie Semoun, qui en sera l’invité d’honneur. Le comédien français évoque son dernier spectacle en date, Tranches de vies, et son approche corrosive de l’humour, sans jamais se moquer gratuitement.
Vous serez sur scène un vendredi 13. Êtes-vous superstitieux ?
Je ne suis ni superstitieux, ni croyant. Je sais que plein de comédiens sont superstitieux, mais ce n’est pas mon cas. Je crois en l’Homme, en son génie, mais pas en la superstition. Mon seul rituel, c’est me tenir prêt, en me concentrant cinq minutes avant de rentrer en scène, afin d’être bon comédien et de faire rire les gens.
Tranches de vies est une succession de sketchs. Pourquoi ne pas avoir échafaudé un spectacle continu ?
Ma particularité n’est pas de faire du stand-up, même si j’en fais un peu, en préambule à Tranches de vies. Je fais environ dix minutes de stand-up, où je parle de moi. Mais ce que j’aime le plus, c’est créer des personnages. Mon but est que l’on m’oublie, moi. Le plus beau compliment que l’on puisse me faire, c’est qu’on me dise : “Je ne t’ai pas vu sur scène, mais j’ai vu Kevina, un papi, une femme, mais je ne t’ai pas vu, toi !”En France, il y a plein de gens qui font du stand-up et qui parlent d’eux-mêmes. Ça ne m’intéresse pas trop de faire juste des vannes. Mon truc, c’est de faire rêver les gens en interprétant des personnages.
Quel est le propos de votre spectacle ?
Je suis très sensible à la réalité. Souvent la réalité me fait mal au coeur. J’ai peur de la violence, du racisme. J’ai peur de la bêtise humaine. Je me débarrasse de cette peur en faisant rire les gens avec ça. Mais, au fond, ça ne me fait pas vraiment rire…
Vous êtes assez cynique par moments.
Vous verrez que dans le spectacle, j’arrive en chaise roulante et que je parle de la mort. Mes sujets sont finalement assez graves et assez noirs, mais c’est cela qui fait rire les gens. Je suis un pessimiste optimiste. J’ai une vision de la vie qui est un peu noire, mais on ne fait pas rire avec le bonheur. Je n’arrive pas à faire rire avec des choses légères et gratuites. C’est aussi pour cela que faire du stand-up n’est pas vraiment mon truc, parce que c’est juste une enfilade de vannes. Et ça ne m’intéresse pas de faire juste des vannes. Si ce n’est pas un peu profond, un peu fouillé, ça ne me fait pas rire.
Est-ce bien sain de rire des handicaps ?
Vous savez, pour mon sketch du handicapé, tous les soirs, au premier rang, il y a des handicapés. Et ils sont morts de rire. La dernière fois, quand j’ai signé un autographe à une femme handicapée, je lui ai demandé : “Alors, vous n’avez pas été choquée ?” Elle m’a répondu : “Mais non. Pas du tout. Nous, handicapés, on déconne aussi avec notre handicap.” Ça m’a rassuré.
En rire pour dédramatiser la chose ?
Ça dépend de comment on en parle. Si je me comporte comme Dieudonné, par exemple, qui parle des juifs – mais on sent qu’il ne les aime pas – , forcément, ça ne va pas plaire. Je parle des handicapés dans mon spectacle, mais je ne me fous pas de leur gueule. Je retranscris leur condition. Je ne suis pas un mec méchant.
Vous vous qualifiez d’“adulescent”.
Je suis une sorte d’enfant qui est devenu un adulte mais qui est resté un enfant. Je n’ai pas la voix d’un adulte, ni le physique d’un adulte. Je ne me sens pas vraiment un adulte, mais je suis bien content. Je pense avoir une certaine fraîcheur. C’est assez curieux.
Dans quel état d’esprit êtes-vous quand vous écrivez vos sketchs ?
J’écris avec Muriel Robin. On est deux maniaques ! Des maniaques des mots. Chaque mot est important pour nous. On écrit comme opèrent les chirurgiens. C’est une écriture très en finesse où chaque mot compte. En règle générale, j’arrive avec une idée qui, par la suite, est développée avec Muriel. Ça peut nous prendre deux ou trois jours sur un sketch, comme ça peut nous prendre deux ou trois semaines pour atteindre la perfection. Je suis très carré avec le texte.
Et exigeant envers vous-même ?
Il faut que les choses soient parfaites. Il faut surtout respecter le rythme. Pour faire de l’humour, on doit absolument avoir le sens du rythme. Ça se traduit par une cadence de paroles, une énergie sur scène. Si vous n’avez pas du rythme et de l’énergie, vous perdez tout le monde.
Êtes-vous le même en scène qu’en ville ?
Dans la vie, je suis très calme. Je ne suis pas en représentation perpétuelle. Je ne suis pas tout le temps en train de faire le con. Je n’ai rien à prouver. J’essaie d’être le plus normal possible. Si on veut me voir, et rigoler, on vient me voir sur scène. Mais je ne suis pas du tout le même dans la vie.
Comment êtes-vous dans la vie ?
Je suis quelqu’un d’assez angoissé; je doute de tout et je remets tout en cause. Ce qui m’empêche de dormir parfois. Je réfléchis beaucoup. J’intellectualise tout. Peut-être que ce n’est pas très bon…
Passons, comme vous le dites, du phoque à l’âne. Comment vont Kevina et Micheline ? Seront-elles dans le spectacle ?
Oui. Il y a Kevina qui parle de sexe avec sa grand-mère et Micheline qui rêve d’amour dans ses toilettes. Je ferai aussi une comédie musicale de quelques minutes. Je jouerai de la clarinette, et à la fin du spectacle, je me retrouverai en slip. J’ai écrit, avec Muriel, un sketch adapté de ma vie : un soir l’alarme s’est enclenchée chez moi. Il était deux ou trois heures du matin et j’ai eu très peur. Je croyais qu’il y avait quelqu’un.
Vous dites que l’humour est une façon de lutter contre la médiocrité…
On peut vivre toute une carrière d’humoriste en se moquant de la bêtise. En même temps, c’est violent. Quelqu’un de bête peut taper ou peut violer quelqu’un, il peut brûler des voitures… Ça me choque beaucoup, et c’est pour ça que j’en rigole.
Est-ce une manière de fuir la vie réelle ?
Oui. J’ai vécu des choses dures quand j’étais petit; ma mère est décédée quand j’avais onze ans. Je m’en suis sorti grâce à l’humour. L’humour m’a sauvé la vie. Ça, c’est sûr.
Que dit Elie Semoun à ceux qui viendront le voir sur scène ?
Ils vont voir un spectacle différent des autres et dont les blagues ne seront pas gratuites. Ce ne sera pas de l’humour facile; mais ce ne sera pas non plus un colloque de philosophes. Je vais essayer de les amener dans un univers dans lequel ils n’ont jamais été.
Ce sera ma dernière représentation de Tranches de vies, et je suis heureux de la jouer à l’île Maurice.