GILLIAN GENEVIÈVE

Lauréat du concours de chroniques 2018

du Centre culturel d’Expression française

La pluie m’a réconcilié avec le ciel: il n’est pas toujours beau et ne nous impose pas sa vérité toute bleue les jours où la lumière se languit derrière les nuages. La laideur et le gris des heures sans soleil apportent aussi leurs grains de sel à la marche du monde. Et puis, à Maurice, parler de la pluie et du beau temps tisse le lien social.

Parlons-en du lien social dans ce pays qui fête son indépendance. Il est élastique. Il se noue et se dénoue au gré des sautes d’humeur des politiques et des secrets bancaires révélés au hasard des enquêtes journalistiques.

Quelques bijoux achetés, une carte utilisée ‘par inadvertance’, et c’est la colère qui gronde, et c’est le peuple qui ose exiger des explications, et c’est l’opinion publique qui vocifère sur les réseaux sociaux, et c’est l’intellectuel qui disserte de son salon pour expliquer le comment et le pourquoi des dérives inadmissibles du pouvoir.

Non ! Le mauricien n’est pas un mouton de Panurge: il s’insurge contre les abus et les inégalités, il s’insurge contre l’injustice et la misère sociale, il s’insurge contre l’appropriation des plages par de vils capitalistes étrangers, il s’insurge contre la médiocrité des dirigeants de ce pays, le Metro Express, la mafia de la drogue, l’état délétère de nos facilités structurelles, il s’insurge même contre la pluie qui ne s’arrête pas, contre le soleil, la chaleur et le taux d’humidité!

Certes, la météo aléatoire ne lui permet pas de descendre dans les rues, mais il éructe avec conviction sa désapprobation à la radio et appelle à l’insurrection et à la désobéissance civile. En attendant que le temps soit plus clément.

À l’image du pays, le mauricien est libre et indépendant et ne se soumet à aucun diktat. Pendant ses séances de shopping hebdomadaires, dans les malls ou les centres commerciaux, il dissèque d’un œil critique les mœurs des habitants de l’île et discourt avec virulence sur le matérialisme et le souci du paraître des mauriciens.

De retour dans sa BMW, il se remémore avec émotion le parcours de sa famille, de la misère connue dans les champs de canne à sucre à l’opulence de sa nouvelle maison à Sodnac. Ce fut le fruit du travail et du sacrifice. Il note alors, sur son iPhone X son constat de la superficialité et de la paresse des mauriciens.

Cependant, ce qui le navre et l’inquiète vraiment, c’est le racisme ambiant dans l’île. Il se rend bien compte que, plus de cinquante ans après la déclaration de l’indépendance de l’île, le mauricien peine à se dire mauricien. Il ne peut donc pas s’empêcher de porter un regard sévère sur le ‘communalisme’ du collègue de bureau et celui, ‘scientifique’, du vieux leader politique, qui, chaque samedi, face à la presse, refait le monde, redéfinit les conditions du devenir social mauricien en attendant le prochain compromis, la prochaine réunification de la grande famille militante ou de l’alliance naturelle et imbattable qui donnera le la de la vie politique locale pour les dix ans à venir.

Mais lui, le mauricien, il se sent, bien sûr, profondément… mauricien. Certes, sa femme appartient à la même communauté que lui. Mais, c’est juste une question de goût et de connivence culturelle. D’ailleurs, ses enfants sont libres de fréquenter qui ils veulent. Du moins pour l’instant.

Il les a inscrits dans une école privée par souci de mixité sociale et dans une perspective d’ouverture vers d’autres voies et de visions du monde. Et il en est très fier.

Depuis le début de l’année, pour marquer les cinquante ans de liberté de cette petite île ‘perdue dans l’océan Indien, il fait un petit cours d’histoire chaque week-end et relate fièrement à ses enfants les mythes fondateurs de ce pays : le miracle économique, le parcours fabuleux de Maurice condamné par Meade et Naipaul, ‘letan margoz’ puis le développement économique, le tigre de l’océan Indien qui émerge, la diversification structurelle réussie, notre industrie touristique, le secteur offshore, nos IRS, nos RES, nos ‘Smart cities. Oui, il y a de quoi être fier.

Les cyniques diront que nous avons su docilement suivre à la lettre les recommandations du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale, tout en profitant abusivement de la générosité intéressée de nos partenaires commerciaux et économiques. Cela n’est sans doute pas tout à fait faux, mais, même la soumission volontaire exige un certain génie. Et on peut dire que nous avons su naviguer à vue dans les eaux troubles et les méandres du réel contemporain, en premier de la classe. Du moins du continent africain.

Mais soyons sérieux un instant, ce pays a presque tout connu depuis cinquante ans : des émeutes, des couvre-feux, des grèves, des cyclones, un état économique digne des pays du tiers-monde, une explosion démographique, des dévaluations monétaires, des crises politiques, le non-respect du calendrier électoral, des dissolutions du parlement, des épidémies, le chikungunya, le H1N1 et même les visites impromptues d’un loup-garou local,  ‘Touni minwi’ en 1994, après Hollanda, cyclone dévastateur qui mit le pays à genou. Mais, on s’est toujours relevé.

Il est vrai que la pensée ne vole pas très haut, que nos musées, nos théâtres, nos lieux de culture sont en décrépitude ; il est vrai que nos ministres, chargés des arts et de la culture, ignorent ce que veut dire un livre de chevet, se demandent à quoi servent les archives et confondent le religieux, le culturel et l’artistique, mais nous ne sommes plus du tiers-monde, nous avons des problèmes de riches et nos routes ne suffisent plus pour les Jaguar, Porsche et autres Aston Martin et consorts qui sillonnent l’île dans tous les sens.

On a fait du chemin. Le mauricien fait du tourisme, réserve, des mois en avance, des croisières dans la Méditerranée ou dans les mers de Chine ; il voyage en Europe, fait du shopping à Dubaï et, pour les plus pauvres, fait un retour en arrière dans le temps, en s’arrêtant quelques jours à Rodrigues.

Le pays et les mauriciens se sont résolument engagés sur la voie de la modernité. On continue certes à geindre et, entre nous, on fustige l’incompétence de nos dirigeants mais c’est de bonne guerre et on s’auto-flagelle aussi dans l’allégresse car on n’est pas dupe de nos faiblesses et de nos contradictions. Et nos désirs se nourrissent de tout ce mal qu’on s’inflige pour vaincre la routine, l’ennui, la langueur propre aux pays des tropiques. La jouissance en devient, ici, particulière et, dans l’imaginaire de l’étranger qui fantasme sur un passage dans l’île, la peau des femmes mauriciennes est parée du sel de la mer sauvage, indomptable et de la lumière de ce soleil du sud, ode à la dérive des sens.

Au fond, malgré nos jérémiades et autres complaintes, il nous est difficile de rester trop longtemps loin de nos rives, des ‘dhal puri’, des mines frites et des glaçons râpés aux couleurs du drapeau national.

Nos cordons ombilicaux sont enlacés aux racines des filaos et on adore tourner en rond et ‘faire la côte’ à pied ou en voiture pour voir et revoir les mêmes paysages, les mers terrifiantes du Sud ou la lumière sans pudeur de la côte ouest.

Et puis, ce pays vit en paix. Nous connaissons l’art du compromis voire de la compromission. Dans cette île, on n’aime pas la bagarre, autre que sur internet et sur les chaînes de radio. Malgré les unes de la presse locale, la violence y est toute relative. On s’indigne, mais on retourne vite à notre quotidien et on oublie. Cela fait partie de notre génie de pouvoir tout admettre. On consent à tout, y compris à l’innommable et à l’abject. Cela fait partie de notre ADN que de consentir à tout et à son contraire. C’est peut-être aussi ce qui nous sauve.

Ainsi, en tant que mauricien convaincu, je consens toujours à la nuit qui succède au jour; je consens toujours aux failles de la mémoire et au désarroi. J’admets volontiers la dualité, l’ambivalence, le clair-obscur, l’impossibilité de l’épure et l’affirmation du doute comme vérité singulière, et je ne peux nier à l’histoire son sens, sa force, ses digressions, tout comme je ne peux nier au passé la réécriture et ses mensonges.

Je vis l’instant, la comédie du moment, dans le même élan qui me fait mourir de rire et m’incite à la tendresse, la compassion et l’amour pour cette île qui allie la splendeur et la médiocrité, le mimétisme grotesque et la singularité heureuse, le soleil rageur et la douceur de l’hiver.

Je vis ce pays, libre et indépendant, comme un état de grâce permanent. Cette terre, libérée des jougs de l’administration britannique marche, à tâtons, certes, mais se déplace quand même dans le temps vers des lendemains qui chantent.

C’est du moins notre espoir.

On se met, peut-être, un peu trop souvent à l’abri des intempéries, on a trop bien appris les vertus du silence et l’art, pas toujours subtil, de l’hypocrisie, mais nous avons la petitesse de l’île en commun et, à défaut de s’aimer vraiment, on se serre chaque jour la main, on s’embrasse même quelques fois, et on parle de la pluie et du beau temps.

Le lien social se noue alors. Et le mauricien est.