Nombreux n’auront retenu que le satisfecit du ministre mentor sur les prisons et sa fierté presque d’avoir recommandé à son commissaire de faire revenir dans l’enceinte des établissements pénitentiaires des officiers sur lesquels une commission d’enquête a formulé de très graves accusations de connivence avec la mafia. C’était au moment de la PNQ du leader de l’opposition, mardi dernier, à l’Assemblée Nationale.

Le propos à la limite du caricatural a peut-être amusé, mais elle a aussi dérouté par son inconséquence et sa désinvolture, surtout au moment où SAJ se permettait de dire que les préconisations contenues dans le rapport Lam Shang Leen/Lauthan/ Domun ne sont pas sacrées et ne devraient pas être toutes automatiquement exécutées.

Mais ce qui était encore plus éloquent et plus symbolique de la méthode du gouvernement, de sa manière à appréhender les enjeux cruciaux de notre temps que sont la transparence de la vie publique et la nécessité pour que ceux qui sont payés par les contribuables fassent état de leur patrimoine dans le moindre détail, c’est, en fait, la réponse, édifiante du Premier ministre, Pravind Jugnauth à la question du député du MMM, Aadil Ameer Meea sur le Declaration of Assets Bill.

S’il fallait un thème qui établisse la préférence déclarée de ce régime pour l’opacité, il est tout trouvé. Et la réponse de mardi dernier n’est pas tombée, comme ça. Ce plat indigeste a été servi et resservi de manière récurrente aux parlementaires qui s’y sont intéressés depuis 2014 et, au-delà à la population. Ce bon peuple à qui Lalians Lepep avait, le 12 octobre 2014, à Vacoas, énuméré une liste de ses 12 actions prioritaires et qui avait pris l’engagement de les appliquer aussitôt installé au pouvoir… dans les premiers trois mois, avaient avancé les plus enthousiastes ou qui faisaient semblant de l’être.

La mesure 6 disait ceci: “Revoir lla Declaration of Assets Act pour inclure l’acquisition de propriétés sur des ‘prêtes noms’.” Rien que ça! Quel beau projet, quel engagement solennel! Quatre ans après, rien, sinon d’inacceptables faux fuyants, de fallacieux prétextes, des arguments bidon pour ne rien faire et perpétuer le statu quo et l’opacité extrême.

Il est utile de revenir sur le florilège de perles débitées devant la nation, ce mardi. On a tantôt entendu que “the subject of Declaration of Assets has many complex issues, which require due care and caution”, tantôt “we will see”, puis “time will tell whether we are able to keep up to our promise and whether we will be able to come with a proposal before this House…”

Sur la publication de ces déclarations de patrimoine qui est essentielle, encore et toujours le flou artistique qui n’en est pas moins révélateur d’un état d’esprit plutôt obtus et secret “whether there is going to be disclosure and this and that, that is exactly what we are looking at, and then we will see whenever there is any recommendation that will be made to Cabinet, Cabinet will decide Let us see!”

Qu’en est-il des conseillers politiques et des directeurs de compagnie d’État? Là aussi, la même réponse d’anthologie, “again, this is being looked into and eventually we will take the decision for that.” Lui qui a rappelé que c’est le gouvernement travailliste qui a choisi de retirer la garde des déclarations de patrimoine des élus, du Speaker, ce qui suggérait qu’elles pouvaient être consultées, pour les envoyer dans une armoire de l’ICAC, il en pense quoi, lui, de ce sujet? Quelle est sa conviction personnelle?

On n’en sait rien et le sentiment qui s’est dégagé à la lumière de ses réponses, c’est qu’il a tout l’air d’être le principal obstacle à la plus petite avancée sur ce dossier. Et pourtant, on n’a pas à inventer la poudre. De nombreux pays ont modernisé et affiné leur arsenal à ce niveau pour toujours plus de comptes à rendre et moins de corruption.

La France a créé une Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique en 2013 dans le sillage de l’affaire Cahuzac. N’importe qui peut consulter le patrimoine de n’importe quel élu sur le site de la haute autorité. C’est ça le modernisme, et pas celui dont se gargarisent certains qui croient qu’on le mesure à l’aune des superficies bétonnées.

Après la campagne présidentielle qui avait mis en exergue la sombre pratique de l’emploi des proches et même des dérives qui consistaient à rémunérer épouse et enfants, alors qu’ils ne faisaient souvent que passer voir leur parent, a poussé le gouvernement issu de mai 2017 à interdire l’embauche filiale désormais associée à un conflit d’intérêts. Comme quoi on ne va jamais assez loin dans la dissuasion de pratiques délétères.

Dans les pays scandinaves, il y a très longtemps que la pratique de la transparence existe, les déclarations de patrimoine et d’impôts étant publiques. Il y a eu l’affaire Toblerone en Suède qui a poussé une ministre à démissionner parce qu’elle avait acheté du chocolat avec sa carte ministérielle. Au Danemark, les ministres sont encouragés à publier leurs dépenses mensuelles, leurs budgets de voyage et le montant de cadeaux qu’ils reçoivent.

Ici, non seulement pas de Declaration of Assets Act, mais pas de Freedom of Information Act, non plus. Pourquoi cette dérobade? Qu’est-ce qu’il y a à cacher? Certains n’ont pas attendu un texte contraignant pour dire ce qu’ils possédaient, pourquoi le Premier ministre et d’autres n’en font pas autant? Il est vrai que si l’on ajoute le patrimoine, les trusts, cela pourrait choquer et donner du crédit à ceux qui, avec raison, dénoncent la politique des gros sous mais du moment qu’on peut les justifier, où est le problème?

C’est peut-être, là, où le bât blesse et qui explique que la fameuse mesure “prioritaire” 6 est ainsi systématiquement reportée sine die. Dans l’espoir qu’elle se fera peut-être oublier. Jusqu’à ce que Transparency International nous rappelle notre classement peu honorable sur la situation de la corruption dans le pays.