Il y a à la fois de l’enchantement et de l’hésitation parmi les jeunes médecins au sujet des perspectives d’emploi dans certains pays africains. Une proposition faite par le ministre de la Santé durant la semaine écoulée en évoquant ouvertement le problème du surnombre de médecins dans le pays. « Que ce soit en Afrique ou ailleurs il vaut mieux y aller pour avoir de l’expérience plutôt que de travailler dans un call center », disent ceux qui y sont favorables. « Qu’en est-il des mesures de protection ? » s’interrogent les incertains. Cette option pour l’étranger n’est pas si nouvelle puisque des médecins de carrière dans la Fonction publique se souviennent de la période où un grand contingent d’infirmiers et de généralistes/spécialistes de l’État ont été autorisés à aller travailler en Arabie Saoudite pour quatre ans. Durant leur absence le gouvernement a fait de la place aux médecins qui attendaient un job.
Cinq mois après avoir obtenu du Medical Council leur Registration, soit le permis pour exercer, la grande majorité des 160 nouveaux médecins ont des difficultés à lancer leur carrière. Selon notre petite enquête, une vingtaine ont pu décrocher un emploi dans les principales cliniques privées et ont donc des revenus sûrs ; une quinzaine se sont mis à leur propre compte, soit en louant un petit espace dans les pharmacies soit travaillant à domicile. Les autres attendent que le gouvernement recrute et scrutent quotidiennement les annonces sur le site du ministère de la Santé et celui de la Public Service Commission, et entre-temps travaillent dans le business de leurs parents ou ont pris de l’emploi dans d’autres secteurs d’activité.
La quinzaine de jeunes médecins qui travaillent à leur propre compte font l’amère expérience de l’absence de clientèle. « On peut attendre une journée et n’avoir aucun patient et ces journées-là ne sont pas rares. Si on réussit à avoir Rs 8 000 à Rs 10 000 par mois on peut dire qu’on a fait un bon mois, mais le plus important c’est d’avoir exercé pendant le mois », témoigne l’un d’entre eux qui habite à Port-Louis. « En tout cas, il n’y a pas de file d’attente chez nous ! » ajoute un autre sur un ton teinté d’humour. Ces jeunes sont conscients qu’ils font face à une concurrence très rude et que les malades préfèrent se rendre chez un confrère avec plusieurs d’années d’expérience. « Les patients partent aussi vers des spécialistes au lieu de consulter un généraliste et ce n’est pas correct », soutient un autre jeune. Ces jeunes affirment qu’ils réclament une somme dérisoire à leurs patients quand ils n’offrent pas leur service gratuitement. « Dans la localité où j’habite, les gens sont dans des situations très modestes. Croyez-vous que je vais réclamer de l’argent à une septuagénaire vivant seule et qui vient me voir pour un pansement », raconte un jeune homme résidant dans un quartier de Beau-Bassin.
Plusieurs de ces jeunes médecins « on their own » acceptent d’aller travailler en Afrique ou ailleurs pour avoir de l’expérience. « On a appris pendant cinq ans pour devenir médecin et non pour travailler dans un call centre. Que ce soit en Afrique ou ailleurs on pourra au moins exercer. Sinon comment pourra-t-on avoir de l’expérience ? » dit l’un d’entre eux.
D’autres jeunes médecins qui sont tentés par une expérience professionnelle en dehors du contexte local craignent pour leur sécurité dans les pays africains minés par des conflits politiques. « Il y a un monde de différence entre les réalités locales des pays africains et celle de Maurice. Il ne s’agit pas seulement de notre sécurité physique, mais il y a aussi des risques de maladies avec les épidémies dont on entend parler régulièrement. Si on nous donne la garantie qu’on sera à l’abri de tout danger, on accepte d’y aller », dit une jeune femme, réfractaire à la proposition du ministre de la Santé.
Les aînés dans la profession conseillent vivement à leurs jeunes confrères qui ne travaillent pas de ne pas bouder la proposition lancée par le ministre de la Santé. « C’est une bonne chose qu’ils aillent pour avoir de l’expérience au lieu de ne rien faire ici », dit un généraliste de la Fonction publique. « Mais dans les protocoles d’accord avec les pays qui vont recruter les médecins mauriciens, le GM doit insister sur les conditions d’emploi et les mesures de protection de nos jeunes », poursuit ce médecin.