Existe-t-il un livre où l’on peut trouver une définition exhaustive du « mauricianisme » – ce mot qui est une invention de la conscience collective mauricienne ? Ce mot est utilisé pour exprimer une idée de la société mauricienne idéale. Il trouve sa place dans les discours du 12-Mars, le jour où les politiciens parlent à tous les mauriciens. Avec la publication du « White paper », nous avons eu droit à un discours de notre Premier ministre où il faisait allègrement usage de ce mot et de l’idéal qu’il véhicule. C’est triste et encourageant à la fois, 46 ans après notre indépendance, nous attendons toujours cette unité du peuple mauricien. Notre pluri-culturalité et la diversité religieuse font de nous une nation à part mais notre incapacité à renoncer à nos peurs, entretenues par nos hommes politiques depuis 1968, nous empêche de vivre pleinement ce que le monde entier nous envie.
Nous demeurons des rêveurs lorsqu’il s’agit de construire une nation mauricienne. Pour comprendre, il faut saisir le mal à la racine : l’alliance des idéologies assimilationnistes et anti-assimilationnistes au moment de l’indépendance. Elle nous a propulsés dans un projet de société sans garde-fou ayant pour seul rempart la tolérance et le désir de vivre ensemble. Ces deux idéologies découlent de l’influence de deux conceptions de la colonisation bien différentes.
    La vision française avec sa mission civilisatrice et la vision britannique beaucoup plus simpliste : l’exploitation des richesses de la colonie. La vision française aurait fait de nous un peuple de catholiques parlant français. La vision britannique souhaitait en façade préserver l’autonomie de chaque communauté, afin de diviser pour mieux régner. C’est dans ce marasme qu’ont été semées les graines du « mauricianisme », l’alliance entre les partis qui ont formé le premier gouvernement indépendant de Maurice était fondée sur un compromis. Aujourd’hui nous en sommes toujours à ce stade, ce sont les mêmes qui n’ont jamais cru dans cet idéal qui conservent le pouvoir.
    A Maurice, cultures et religions se mélangent, se partagent et s’observent. Directement ou indirectement, tantôt spectateur, tantôt acteur, les Mauriciens vivent au rythme des fêtes religieuses. Etre Mauricien c’est vivre entouré de croyances diverses ; cela requiert un sens du respect qui est, semble-t-il, une spécificité mauricienne. Ceux ayant vécu quelque temps à l’étranger en ont peut-être fait l’expérience, le Mauricien est connu comme sympathique, il sait s’intégrer tout en préservant sa culture.
    Un ami hindou m’a raconté que lorsqu’il était en France, il fréquentait une église pour se recueillir. Un jour, le prêtre l’a interrogé car il ne communiait pas pendant les messes. Mon ami lui a dit qu’à Maurice c’était tout à fait banal de voir un hindou se recueillir dans une église et qu’il ne communiait pas parce qu’il n’est pas baptisé. Mon ami expliqua au prêtre qu’à Maurice les cultures et les religions se côtoient et que chacun apprend de l’autre.
    Personnellement après m’être éloigné du christianisme, c’est un soufi qui m’a réconcilié avec ma religion. C’est un musulman qui m’a ramené à l’église, c’est un peu cela le « mauricianisme ». Toutefois, il serait naïf de croire que le « mauricianisme » n’est que respect et tolérance. Le revers de la médaille c’est le copinage, une pratique faisant partie intégrante de la culture mauricienne. Les politiciens l’appellent à tort, le communalisme. Cet aspect du « mauricianisme » fait perdre de son éclat à cette idéologie. La population attend encore que la méritocratie l’emporte sur le népotisme. Nos institutions en souffrent et le Mauricien qui n’a pas les bons amis aussi.
    La persévérance, le travail, et l’élitisme sont des attributs du « mauricianisme ». Les Mauriciens ont soif de méritocratie et ne la trouvant pas à Maurice ils vont la chercher ailleurs. Le Mauricien qualifié est reconnu au niveau international, l’hôtellerie mauricienne en est la première victime. Ce n’est d’ailleurs pas le seul secteur qui en souffre; le bâtiment et l’informatique font également face à une pénurie de main-d’oeuvre. Notre persévérance a fait notre succès économique et se transforme en problème parce que nos institutions peinent à satisfaire les attentes des Mauriciens. Les grains de sable du copinage en bloquent les rouages.
    Le MMM dans les années 80 avait toutes ses chances de renverser la vapeur et faire des Mauriciens une ‘Nation’ qui ne se poserait pas de question sur le « mauricianisme ». Nous ne pouvons réécrire l’histoire et nous ne pouvons pas non plus refaire ce qui a déjà été fait. L’échec de ce mouvement a atteint sévèrement la conscience nationale : le sentiment de trahison et de déception a été aussi grande que l’enthousiasme qui l’a nourrit. Notre génération n’est pas capable d’un tel mouvement, nous n’avons pas grandi dans une colonie britannique… Nous n’avons jamais appris à nous unir pour faire front.
    L’individualisme a gagné du terrain avec la réussite économique de Maurice. Ce succès a été la seule récompense après la désillusion des années 1982/83. Le goût amer de la trahison et de l’échec est comme un chagrin d’amour que le Mauricien n’a jamais surmonté – Trompé dans son amour de la patrie – la souffrance de la déception est trop grande pour laisser place à l’espoir.
    Le « mauricianisme » est pourtant porteur d’espoir. Ce mot est issu de l’espoir d’un lendemain meilleur où nous serions fiers d’être Mauriciens sans devoir nous voiler la face sur la réalité. Cela arrivera un jour, lorsque le « mauricianisme » aura une vraie représentation politique.