Qu’ici et là, qu’un peu partout, sinon partout, on privilégie, ou plutôt déclare privilégier l’harmonie, affirme ou prétende oeuvrer afin que règne l’harmonie est une évidence telle que cela ne mérite même pas d’être mentionné, sauf s’il s’agit de frapper de suspicion ladite déclaration, ou affirmation, tant il est vrai que ce vocable – harmonie – connaît une inflation qui finit par en occulter le sens, quand par là on ne chercherait à procéder à une mystification pour que triomphent des intérêts bien précis à la faveur d’un semblant d’harmonie qui en constitue, en fait, une négation, rejeton hideux d’une politique dont on ne peut que s’étonner qu’elle ait toujours la partie aussi facile. Cependant, admît-on que la guerre est le père et le roi de toutes choses (O gar polemos toutôn ontôn pater kai basileus esti), et dût-on reconnaître que la Société ne peut qu’être que ce lieu d’une guerre permanente de tous contre tous (omnium bellum perpetuum contra omnes), on pourra difficilement nier la nécessité de la primauté – en quelque sens qu’on l’entende, – de l’harmonie, quitte à, pour certains, s’y opposer avec la véhémence de ces fous furieux que l’on rencontre tantôt dans les asiles d’aliénés, tantôt dans les palais royaux.
Il n’y a pas si longtemps je rappelais l’importance que la culture chinoise traditionnelle attache à la notion d’équilibre, au concept – les termes notion et concept sont ici des pis-aller dont je préciserai dans quelques instants la portée, – d’harmonie, tout en mettant l’accent sur le fait que l’harmonie n’est possible que si l’on maîtrise la science du calcul, du nombre (cf. le Hong Fan), à quoi j’ajoutais celle de la lecture. Cependant, l’harmonie n’est pas un donné, un déjà-là : je n’ignore pas que le Hong Fan lui-même et le taoïsme, surtout dans sa version religieuse, présupposent un état d’harmonie initial, postulent inhérente aux êtres et aux choses une harmonie qu’il s’agirait de reconquérir en quelque sorte. Je me demande si on n’est point là confronté à des fictions quasi conceptuelles, à des mythes (au sens premier de ce terme) qui sont censés servir de principe directeur, de fil conducteur permettant qu’on oriente son comportement dans le sens de l’harmonie entre les êtres et les choses.
Au commencement est le wuji, forme indifférenciée qui en elle-même n’est rien sans le Qi, principe fondamental sans lequel il n’est rien, même le Yin et le Yang venant à être suite à la polarisation de la forme primitivement unaire du Qi ; comment ? Nos difficultés ne font que commencer : ce n’est que par réappropriation téléologique que le taoïsme, en sa version religieuse notamment, insiste sur le raffinement subjectif du souffle, versant empirique du souffle transcendantal qu’est le Qi, en tant que pratique indispensable pour opérer un retour mental à l’état originel, au wuji que le taoïsme et le néoconfucianisme identifient avec l’immortalité, et, ce faisant nous fournit une approximation du Qi en adoptant un modèle basé sur l’humaine subjectivité et sur une espèce de dialectique immanente aux êtres et aux choses. Mais le Qi lui-même n’est rien sans le Li, terme complexe que l’on peut traduire par savoir, ou encore par harmonie ; c’est le Li qui fournit les règles de bonne conduite, c’est le véritable principe structurant de tout et, en tant que noblesse spirituelle, constitue l’idéal à atteindre pour que l’harmonie soit possible. Si le Qi n’est rien sans le Li, le Li, à son tour, ne vaut grand-chose sans le Ren, que l’on peut traduire par bonté, bienveillance ; mais bien mieux encore, le Ren, c’est la vertu de toutes les vertus, la Vertu sans laquelle toutes les autres vertus n’existeraient même. (Je me permets de renvoyer ici à une brève note que j’ai consacrée au Ren et au Dao (Voie) il y a quelques années de cela dans un magazine du Hua Lien, et dans lequel je souligne la dimension relationnelle qu’implique le Ren.) Pas de Li donc sans le Ren, qui est seule capable, en tant que réciprocité bienveillante, que vertu, d’organiser entre les êtres et les choses un espace relationnel fondé sur l’harmonie, sur le Li ; autrement dit, pas de Ren non plus sans le Li, de même que sans le Qi, il n’y a pas de Li, pas plus qu’il n’y a vraiment de Qi sans le Li ; sans la polarisation du Qi unaire qui, lui-même surgit du Wuji initial, dont on ne prend connaissance qu’après coup, grâce au Li, au Hong fan, au Yin et au Yang, le Yin et le Yang ne seraient pas possibles. Serions-nous en train de tourner en rond ?
Je n’en crois rien ; plutôt que de parler de circulis vitiosus, je choisirai de penser que la pensée chinoise tisse un réseau de solidarités, met là en place une chaîne de supplémentarités le long de laquelle aucun élément ne se trouvant véritablement privilégié, ils fonctionnent tous sur le mode d’une coopération infinie pour se renforcer mutuellement de sorte que puisse s’établir une réelle primauté de l’harmonie entre tous, quels qu’ils soient. Prenons garde cependant : il n’est nulle part affirmé que cette harmonie se réalise effectivement, sauf durant cette phase initiale que j’attribue à une fiction quasi conceptuelle. Pour que l’harmonie soit, il faut que le Qi, le Li, et le Ren, pour ne mentionner que ces trois mouvements, si je puis dire, ne cessent de collaborer, faute de quoi, si on a la sottise de croire qu’on a enfin foulé la Terre promise du Li, qu’on a trouvé le Dao (Voie), on s’achemine vers le dogmatisme, le despotisme, le totalitarisme. Les Chinois le savaient il y a très longtemps de cela, et peut-être même avant les autres ; il semble qu’ils l’aient, hélas ! oublié.