Il arrive, très rarement il est vrai, mais il arrive quand même que le sens commun, qui d’habitude n’est qu’un réservoir de préjugés et de sottises, parvienne à ne se point fourvoyer, comme, par exemple, quand, sous le coup de quelque diabolique inspiration, il proclame, non sans hausser le ton, qu’il est bien difficile de parler de quelqu’un que l’on ne connaît pas, mais si le sens commun n’ignore cela, il ignore bel et bien qu’il est encore plus difficile de parler de quelqu’un que l’on connaît, a connu, pour ceci qu’une trop grande proximité brouille la vue et obscurcit le jugement et que, dans ce qu’on croit être l’intimité la plus profonde, ce n’est jamais que la distance et l’éloignement qui affirment leur primauté de toujours, et c’est pour cette raison que je choisirai de parler, d’essayer de parler de quelqu’un que je n’ai pas connu, que je ne connais pas, si ce n’est, comme on dit, de seconde main ; connaît-on cependant qui que, quoi que ce soit autrement que de seconde main ?
Pratiquement tous ceux qui ont connu Robert D’Unienville le décrivent comme étant ‘ une espèce de génie ‘ ; je n’ai rencontré qu’une personne qui, évoquant celui qui, pour des générations d’étudiants, avait été un maître exemplaire, fût comme avare d’éloges : c’était bizarrement – ou peut-être pas justement, – un prof de maths qui, de surcroît, avait très certainement été élève de Robert D’Unienville, un de ces profs de maths qui doivent être persuadés d’être d’authentiques mathématiciens, ce qui n’est guère surprenant dans un pays où on est économiste parce qu’on détient un doctorat, comme des milliers d’autres soit dit en passant, et où on est considéré comme étant linguiste pour avoir rédigé un article sur l’imparfait du subjonctif dans quelque revue confidentielle. Aux yeux de ce prof de maths, qui, au fond, n’en était guère un, l’ancien recteur du Collège Royal de Curepipe n’était qu’impressionnant ;. Et cela, il le disait pour parler, non du professeur de mathématiques, mais du joueur de bridge, comme s’il cherchait à bien préciser qu’il n’était nullement impressionné par les connaissances, pourtant jugées prodigieuses par bien des sommités internationales, de son ancien prof, et qu’il tînt à préciser qu’au bridge, D’Unienville n’était pas tant un grand, ou même un bon joueur, qu’il en jetait, qu’il faisait de l’esbroufe, quoi ! Il nous rappelle, ce triste individu, que, comme le disait Hegel, ‘le valet de chambre n’a pas de héros’.
Lee Ah Luck, qui, quand il enseignait les mathématiques, jouissait d’une réputation propre à éblouir les plus prétentieux eux-mêmes, réputation dont l’éclat n’a, aujourd’hui encore, après plus d’un demi-siècle, point subi la moindre éclipse, trouve que Robert D’Unienville était ‘ une lumière’, quelqu’un d’incomparablement intelligent, et c’est avec une admiration non dissimulée qu’il parle de sa mémoire tout à fait exceptionnelle et rappelle ses facultés stupéfiantes de compréhension immédiate de n’importe quel problème de mathématiques. Ah Ken Wan Hok Chee fut, élève, si émerveillé et conquis par celui que des amis intimes surnommaient affectueusement ‘ Bibiche’, qu’il en conçut un véritable enthousiasme pour les mathématiques, pour devenir par la suite le redoutable professeur dont tant d’élèves gardent un souvenir reconnaissant. Et ils sont légion ceux qui affirment que D’Unienville eût aisément pu mener une brillante carrière sur la scène internationale en tant que mathématicien, s’étonnant qu’il eût choisis de rentrer à Maurice.
Mais ils oubliaient peut-être, ceux-là, que Robert D’Unienville était mondialement connu en tant que joueur de bridge. Alors qu’il était étudiant à Oxford, il s’était déjà fait remarquer pour ses qualités de bridgeur, ce qui lui valut de faire partie de l’équipe de bridge du Royaume-Uni à l’occasion des grandes compétitions internationales. Cela surprendra sans doute, mais, tout brillant qu’il fût en mathématiques, cet homme, qui demeure un professeur inégalé, sinon inégalable, tant pour ses élèves que pour ses collègues, ne s’y intéressait pas tant que cela en fait : sa vraie passion à lui, c’était le bridge. Préférer le bridge aux mathématiques, voilà qui ne manquera point de frapper comme étant incompréhensible, sinon franchement absurde. Pour donner une idée des manifestations de l’humaine frivolité, Saint-Exupéry mentionne le billard et, autant que je me rappelle, le bridge aussi, qui en sont comme emblématiques. J’ai souvent pensé que pour le vénérable auteur de Terre des hommes, le billard et le bridge étaient des emplois métaphoriques, mais en même temps je n’ai jamais pu me défaire de l’idée qu’il avait bel et bien en tête le billard et le bridge mêmes. Cependant, la fascination que peut exercer ce jeu est troublante : Somerset Maughan, dont les qualités d’écrivain sont indéniables, s’intéressait beaucoup au bridge ; Paul Chemla, agrégé de Lettres classiques et traducteur d’Euripide, a choisi de consacrer sa vie au bridge pour en devenir l’un des plus grands joueurs jamais vus ; celui qu’on surnommait Le Magicien, qui avait été normalien et qui aurait finir par être professeur au Collège de France, a estimé devoir privilégier le bridge plutôt que de s’attacher au grec, et les raisons en sont loin d’être tout à fait irrationnelles, comme tous ceux qui voudront bien se renseigner peuvent l’apprendre.
Nul doute que D’Unienville eût pu, lui aussi, tout comme Chemla, comme Reese, être l’un des bridgeurs les plus réputés au monde ; mais s’il aimait le bridge, il adorait sa mère. Je tiens d’une source absolument sûre que c’est pour être auprès de sa mère, que cet homme, qui, n’en doutons, était absolument sublime, n’hésita à dire Non à la gloire et à la fortune pour se contenter d’être un modeste professeur de mathématiques dans une île perdue où les chances que fût reconnu et célébré son génie, étaient, il ne pouvait ne pas le savoir, totalement inexistantes. Parce qu’il était modeste certes, de cette modestie qui n’empêche de frayer avec des médiocres que parfois on en vient à subir, mais surtout parce qu’il avait l’intelligence de comprendre ce que signifie l’amour d’une mère (double génitif, comme n’importe qui s’en sera douté). Le grand, l’immense Freud disait qu’il n’y a rien qui puisse remplacer l’amour d’une mère pour le fils aîné ; s’il avait connu Robert D’Unienville, il eût probablement, certainement même ajouté, constatant à quel point il plaçait au-dessus de tout l’amour de sa mère, « sauf peut-être l’amour du fils aîné pour sa mère, les deux s’équivalant en définitive, contrairement à ce qu’on eût pu penser ». Probablement, mais ne soyons sûrs de rien : le cas (de) Robert D’Unienville est certainement exceptionnel. Qui d’autre que lui, qui aisément pouvait mettre en échec tout le monde, ou presque, aux maths et au bridge, qui pratiquait les maths sans échec, le bridge aussi d’ailleurs, où il réussissait toutes ses impasses, n’ayant pas l’habitude de faire le pont, a jamais réellement senti et saisi qu’il y a dans la vie infiniment mieux que les mathématiques et le bridge, qu’il y a quelque chose qui de loin surpasse la fortune et la gloire, qu’il y a l’amour d’une (double génitif) mère.