A lire certains écrits journalistiques d’André Masson, surtout ceux qu’il donna dans les années précédant l’indépendance, on ne peut qu’être tenté de conclure que cet homme ne pouvait qu’être un réactionnaire. Et ils n’étaient pas peu nombreux, à l’époque, ceux qui ne voyaient en lui, l’y réduisant et l’y résumant, qu’un être enfermé dans le réduit de ses convictions personnelles. On les peut comprendre dans la mesure où plus d’un texte de Masson, souvent rédigé en toute hâte et dans le feu de l’instant, en réaction aux circonstances, pouvait bien faire croire que seul un farouche conservateur en avait pu être l’auteur. Ils se trompaient fort cependant. Pour quelqu’un qui eût été l’avocat résolu de certaines idéologies, Masson, que certains pensaient dénigrer en l’appelant « Mootoo-Masson », aura, de même que Jules Koenig, bizarrement passé sa vie dans une gêne constante, et il ne semble pas que l’on s’en soit suffisamment aperçu.
En fait, André Masson était de ceux aux yeux desquels rien ne pouvait remplacer, ni même égaler la culture européenne, la culture française surtout. On pourrait à loisir s’interroger sur ce que Masson savait au juste de la culture dite française et on peut s’étonner qu’il n’ait eu d’yeux que pour elle. Mais il s’agit là d’une autre question. Celui dont l’oeuvre devait connaître un certain retentissement a probablement tout au long de sa vie, de sa vie d’adulte du moins, été hanté par une image, par une véritable mythologie de la culture française que, par ailleurs, il associait, peut-être un peu trop rapidement au catholicisme. Si pour certains, l’indépendance était synonyme de la perte de privilèges qui leur semblaient, quelque abusifs qu’ils fussent en fait, parfaitement naturels et justifiés, et que pour d’autres elle signifiât la promesse du chaos, ou encore ce qu’on a pu, dans un accès de délire, appeler l’hégémonie hindoue, pour Masson, l’indépendance représentait avant tout, sinon uniquement, une menace dangereuse et inacceptable dont la concrétisation aurait pour dénouement la disparition pure et simple à Maurice des valeurs (comme on dit) liées à la culture française. Et cela méritait et nécessitait que l’on combattît l’indépendance. De la part d’un homme comme Masson, dont l’intelligence est pourtant indéniable, cela pourra paraître surprenant, choquant même. Cependant, malgré toute l’ardeur qu’il mit à se battre contre l’indépendance du pays, il eut, plus tard, la sincérité et la sagesse de reconnaître que ce combat-là avait été, de sa part, une erreur. Nous pensons qu’il ne cessa jamais de la regretter, cette erreur-là ; il la regretta d’autant plus qu’il n’ignorait sa responsabilité, face à l’Histoire, d’avoir contribué à la naissance d’une des plus monstrueuses calamités politiques que ce pays ait connues. Heureusement pour lui, il ne devait jamais savoir quelle autre catastrophe il devait également encourager.
Une incroyable modestie
Si dans les écrits où il est question de politique, Masson donne une impression de vigueur et maîtrise, tel n’est certainement pas le cas dans ses autres textes. Lors de l’exécution de celui qui, pour le grand public, allait être le meurtrier de Mare Longue, il écrivit un texte tout imprégné de tendresse et de sensibilité. Et ceux qui connaissent – ce n’est pas le cas pour nous, – l’oeuvre romanesque de celui que l’on identifia, un moment, avec le journal Le Mauricien, parlent volontiers de ce qu’ils nomment l’humanité de l’auteur. Sur le tard, Masson journaliste choisit, sous des pseudonymes qui le faisaient voir presque à visage découvert, bien plus qu’ils ne dissimulaient son identité, de privilégier l’humour ; un humour souvent corrosif, il est vrai, mais nullement méchant, et dont l’acharnement gentil ciblait principalement les sottes et ridicules prétentions des imbéciles. Mais la qualité dominante de Masson, c’est son incroyable modestie.
Cela ne surprendra que ceux qui ne l’ont pas connu. De toute sa personne, de son visage surtout, émanait une impression de placidité et de bonté qui eussent fait penser à un personnage de Victor Hugo ; il vous regardait tout droit dans les yeux, le regard animé d’une inaltérable sérénité et n’élevait, en parlant, jamais la voix, cette voix qu’il avait si calme et qui parfois pouvait même sembler timide. Au fond, André Masson ne s’est probablement jamais réconcilié avec le personnage qu’il était devenu ; quoiqu’il donnât l’impression d’écrire avec une très grande facilité et vite, il doutait toujours de lui-même et procédait avec des précautions d’écolier. Tout le contraire du maître à penser que d’aucuns virent en lui, connaissant ses limites, il écoutait bien plus les autres qu’il ne cherchait à faire entendre sa voix, à imposer ses vues. D’une extrême générosité dans l’accueil qu’il faisait à ceux venus consulter son avis, solliciter un conseil, il était par-dessus tout attentif à ce qu’ils avaient à dire, hasardait des remarques et posait des questions, à croire que c’était lui qui brûlait d’être renseigné, instruit, éduqué. Si, durant les années précédant son décès, il était passablement mortifié – il nous en a parlé quelque temps avant sa disparition, – de n’être plus dans le coup, comme il le disait, cela n’a pas dû le beaucoup surprendre, lui qui ne s’est certainement jamais pris au sérieux. Mais ce qui a certainement été pour lui un éblouissement, un sentiment de stupeur joyeuse, c’est, à n’en point douter, l’invitation faite par l’université de Banff, au Canada, à venir parler de son travail. Il avait l’air de n’y pas croire : la reconnaissance venait enfin, tardive. Toutefois, il redoutait quelque peu ce déplacement pour le Canada, qui lui semblait hérissé de difficultés. Il en revint charmé, flatté même. Sa modestie en souffrit presque, mais il eut vite fait de se ressaisir, pour redevenir ce qu’il avait sans doute toujours été : un être plein de bonté et dont la férocité verbale, fruit amer et pourri d’un malheureux malentendu, n’était, au fond, que l’envers, l’autre face, à peine cachée pour ceux capables de discernement, de ce qu’était en réalité sa profonde humanité.