La réalité, celle de tous les jours, celle dont nous faisons, sur des modes bien entendu variés et fort hétérogènes, régulièrement l’expérience, celle que nous percevons ou croyons percevoir, ou encore celle décrétée ‘passion inutile’, la réalité toujours une et multiple en même temps, est-elle socialiste ? A cette question il est aussi facile que malaisé de répondre : la réalité telle qu’elle s’impose et nous est imposée dans son hétérogénéité plurielle, telle que nous la subissons et la construisons, parfois, souvent, sans le savoir, peut très bien, dans la mesure où elle ne peut que s’efforcer de trouver un point d’équilibre maximal, passer pour socialiste. Mais en même temps, si le socialisme était de l’ordre de la réalité, point n’eût fallu qu’on l’inventât. Et c’est pour contrer les effets de réalité d’une réalité tissée de mensonges qu’il a fallu inventer le socialisme.
Le socialisme, ne serait-ce point cependant qu’un autre de ces mots en –isme, de ces mots avec lesquels on ne pense pas ? Pas plus qu’on ne s’enivre avec des étiquettes de bouteille. Mais le socialisme, ce n’est pas qu’un mot ; ce n’est même pas qu’un concept. C’est avant tout un processus, ou encore, si l’on préfère, une praxis. Il n’est pas de l’ordre du constatif, ni même vraiment de celui performatif. Il n’énonce pas tant qu’il dénonce et annonce, et il se vérifie dans le quotidien de ses affrontements avec des réalités fondées sur l’injustice. D’où la nécessité pour lui de se constamment renouveler. De ne l’avoir pas suffisamment compris, cela et de n’avoir fait du socialisme qu’une doctrine, bon nombre de ceux qui se réclamaient, qui se réclament très sincèrement du socialisme ont fini, finissent par donner dans un dogmatisme qui, véritablement, s’inscrit aux antipodes de l’idéal socialiste. Tandis que ceux qui délaissaient, délaissent entièrement les éléments doctrinaux, allégrement en slogans transformés, pour privilégier l’enthousiasme et le spontanéisme, sombraient, sombrent dans l’anarchisme ou l’infantilisme. De leur côté, les réformistes, fidèles à eux-mêmes, continuent à affirmer leur allégeance au socialisme tout en lui tournant le dos.
S’il y a une constante dans l’aventure socialiste dans un pays comme la France, depuis les Utopistes jusqu’à Mendès France en passant par Louis Blanc qui, le premier, prône la nationalisation des moyens de production, Jaurès, Blanqui qui fut révolutionnaire comme personne, mais en omettant Guy Mollet, c’est bien l’idée, que l’on n’aura la sottise de confondre avec l’idéologie, de justice sociale. Le socialisme en France, ce fut d’abord, enfant du capitalisme, un mouvement ouvrier et l’expression d’un combat ; il devait par la suite s’enrichir de l’apport du marxisme qui lui offre le contenu doctrinal d’une topique et d’une dynamique. Mais le socialisme lui-même, encore que Marx et Lénine n’en fassent qu’une période de transition entre le capitalisme et le communisme, n’existe pas à proprement parler. Et c’est ce que ni ses détracteurs ni ses laudateurs ne comprennent qui prennent pour le socialisme ce qui n’en est que la perversion ou les balbutiements.
 Certes, il y a bien un corpus de textes d’inspiration socialiste (Proudhon, Marx), de même que l’Histoire nous permet de vérifier qu’il y a bien eu des actions (la révolte des canuts, La Commune) à vocation socialiste ou socialisante. Mais ce sont des textes et des actions que l’on ne peut imiter ou reproduire : on peut seulement les pratiquer, c’est-à-dire les lire, les sans cesse réinterpréter, afin de se doter des armes de la critique, sans lesquelles les réalités du socialisme toujours à naître, celles auxquelles il est, pour s’affranchir de son état embryonnaire, appelé à se mesurer, continueront à être celles d’hier, et grâce auxquelles les réalités nouvelles qu’il s’efforce de promouvoir, tout en se remettant lui-même sans cesse en question, ont quelque chance. Si, comme je le crois, François Hollande est sincère dans son action, et qu’il soit, comme je le crois, animé de courage et de détermination, il aurait peut-être intérêt à méditer cela. Encore faut-il qu’il le veuille cependant ; car elle est, comme l’avait parfaitement compris le grand Jaurès, très longue, cette route…