On ne connaît pas le nombre exact d’adolescentes mères à Maurice. Même les quelques organisations non gouvernementales qui accompagnent ces jeunes filles ne sauront être précis à ce sujet. Toutefois, ceux qui travaillent ou qui s’intéressent de près à cette problématique, diront que celle-ci ne régresse pas. En effet, il suffit d’aller dans n’importe quelle poche de pauvreté: listée ou pas, du pays, pour se rendre compte que plusieurs filles âgées entre 13 et 15 ans, attendent leur premier enfant, sans aucun accompagnement. Déscolarisées, sans avenir, elles deviennent mamans dans des conditions sociales et économiques précaires. Joanne (prénom fictif) est l’une d’entre elles…
« Mo pa ti kontan lekol mwa », murmure Joanne. Le peu acquis sur les bancs d’école, dit-elle, lui suffit. Joanne n’a pas eu le temps d’apprendre davantage, d’ailleurs cela ne l’intéressait pas. Elle a interrompu sa scolarité à 13 ans. Elle était alors, enceinte de trois mois. Aujourd’hui, Joanne est une solide jeune fille de 15 ans. Son père, Jimmy, la regarde. Il a 38 ans, mais en parrâit plus. Jimmy est séparé de la mère de ses deux enfants, dont Joanne. Il a aussi la responsabilité d’un petit de 4 ans. « C’est le fils de ma femme », dit-il. Joanne fait partie de ces nombreuses filles mères qui ont mis un terme à leur scolarité. « Et qui ne sont pas encadrées », précise Véronique Mars, éducatrice et responsable de l’organisation non-gouvernementale « Ki fer pa mwa? » à Batterie Cassée. La problématique de la grossesse précoce chez les adolescentes de moins de 18 ans reste inquiétante. S’il existe des ONG qui s’en occupent, de nombreuses jeunes filles doivent, cependant, assumer leur rôle, précipité, de mère sans encadrement structuré. La grossesse précoce touche essentiellement les filles habitant des poches de pauvreté ou ailleurs, dans des foyers fragilisés par des difficultés économiques. La déscolarisation forcée des filles-mères qui préoccupe Véronique Mars. Toutefois, dans un contexte où l’encadrement, des adolescentes concernées fait défaut, rare sont celles qui renouent avec l’école ou entrent en formation.
« Je voudrais qu’il aille à l’école, qu’il apprenne bien et qu’il ait un bon avenir », dit Joanne en parlant de son fils. Ce dernier aura bientôt un an. Et tandis qu’elle rêve d’un meilleur avenir pour son enfant, la jeune mère, elle, ne semble pas s’inquiéter du sien. « Mo kontan dan lakaz. Apre… plitar mo pa kone », dit-elle.  La scolarité de sa fille après sa grossesse, son père n’y a pas non plus pensé. « Dans la cité, plusieurs jeunes filles d’à peine 15-16 ans, ne vont plus à l’école et passent beaucoup de temps sur la rue. Elles commencent alors à fumer très tôt. Leurs parents n’exercent plus leur autorité sur elles. Certaines tombent enceinte dès 13-14 ans! », se désole une mère de famille, rencontrée dans le quartier où vivent Joanne et les siens. Le père de la jeune fille ne savait pas qu’elle fréquentait un  homme plus âgé qu’elle. « Li ti ena 21 an », raconte-t-elle. Un soir Joanne, qui partage la même pièce que son père et ses petits frères, ne se sentait pas bien. « Mo ti pe kras disan », confie l’adolescente. Conduite à l’hôpital, elle y est admise et y restera pendant quelques jours. « Le lendemain de son admission, on m’a appris que ma fille était enceinte », raconte Jimmy. L’homme qui n’a pas d’emploi fixe et qui  dit: « bat bate kot gayne », est sur le coup désemparé. De plus, cette situation allait provoquer d’autres ennuis, étant donné que la jeune fille était encore mineure. « L’hôpital a averti la Child Development Unit qui a ouvert une enquête. Le père du bébé est un adulte. Si j’avais consigné une déposition à la police, il aurait été arrêté! » Mais l’affaire n’a pas été jusque-là. « Se kinn arive inn arive… Linn rekonet so zenfan », dit-il. L’homme, qui est aussi un résident de la cité, a subvenu aux besoins du nouveau-né pendant quelques mois seulement. « On avait cessé de se voir quand j’étais enceinte », affirme Joanne.
L’école, c’est du passé!
Jimmy et ses enfants vivent dans une chambre annexée à une maison de type social, dont sa mère a bénéficié, il y a plus de 10 ans. Tous dorment dans la même pièce. Quant à Joanne, elle dort à côté de son bébé sur un des deux lits de la chambre. Le retour de Joanne à l’école n’a jamais été envisagé. Pour son père, et aussi pour la jeune fille, il était une évidence que sa scolarité n’allait plus être d’actualité. D’ailleurs, dès qu’elle a appris qu’elle était enceinte elle a rangé son uniforme de collégienne, pour devenir une vraie « petite femme au foyer. » Debout dès l’aube, Joanne, s’occupe de tout dans la maison. Quand son père travaille, c’est elle qui prépare son repas. « Mo fer dite ek manze pou mo de frer. Mo okip zot pou zot al lekol. Apre mo okip mo ti baba. Kan mo fini, mo netway lakaz, apre mo pas lazoune ek mo de kuzinn », raconte Joanne. Cette dernière a aussi pour responsabilité, la préparation du dîner. « Li mem mama », lance Jimmy. Mère, un rôle qui semble convenir à l’adolescente. Tout en donnant le sein à son petit, elle confie qu’elle se sent avant tout mère. « Pas une adolescente, pas une jeune femme… mais une maman », dit-elle. Ses premières frayeurs de maman, elle les a eues quand des rougeurs ont apparu sur son fils. « Li grate, li plore… Monn amenn li lopital ek kot dokter paye, so bann bouton ale apre retourne », explique Joanne. Pour subvenir aux besoins de son enfant, Joanne compte sur une aide sociale.
Revoir la prévention
« Inn fatige fer program dan landrwa pou konsyantiz paran lor zot responsabilite anver zot zenfan », soupire la mère de famille rencontrée dans la cité où vit Joanne. Une autre maman ajoute : »On ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas intéressé au comportement de leurs enfants et pourquoi ils les laissent traîner les rues jusqu’à fort tard. » Pourtant, plusieurs ONG ont jeté l’ancre dans la cité. »Dans un tel contexte, analyse Véronique Mars, la communauté a besoin d’une approche qui lui parle et qui l’intéresse. » Mais pour Rita Venkatasamy, spécialiste de l’enfance et de l’encadrement des mineurs en difficulté, il serait a priori impératif de mettre sur pied un plan d’action national pour revoir la problématique dans son ensemble. Et élaborer des stratégies de prévention et d’accompagnement. « Il y a déjà des ONG qui travaillent dans ce sens. Toutefois, le problème est grandissant, les institutions et les ONG doivent collaborer ensemble pour combattre la grossesse précoce chez les adolescentes. C’est pourquoi un exercice, approfondi, de réflexion est important. Entre-temps, je persiste à croire que l’éducation sexuelle dans le milieu scolaire est le moyen idéal pour sensibiliser les jeunes sur la question », dit Rita Venkatasamy, également directrice du Centre d’Éducation et de Développement pour les Enfants Mauriciens.
Jouer aux cartes pour faire passer le temps
De son côté, Véronique Mars ne cache pas son inquiétude par rapport à la progression des cas de grossesse chez les moins de 18 ans, à Batterie Cassée et ses environs. « Je constate que non seulement les cas augmentent, mais que les filles, avent et après leur accouchement, ne sont pas encadrées! Elles ne font rien de concret pour leur propre développement. Certaines, pour faire passer le temps, se joignent à des groupes de femmes pour jouer au loto, au carom ou aux cartes sur la rue », avance Véronique Mars. En matière de sensibilisation, l’éducatrice prône un programme de proximité, sur le terrain, dans les lieux les plus fréquentés par les jeunes. « Que ce soit sur le terrain de foot ou ailleurs, c’est aux animateurs  d’aller à la rencontre des jeunes. Il ne faut surtout pas croire que ces derniers iront vers vous! Il faudrait initier des activités qui accrocheront leur attention et à partir de là, leur parler de prévention et de sexualité », explique Véronique Mars. Dans ce genre d’activités, la participation de volontaires, voire de role models issus de la communauté, est un atout puisqu’elle peut influencer le public cible. D’autre part, Véronique Mars pense que les ressources intervenant auprès des jeunes doivent avoir une approche qui reste en phase avec la réalité de ces derniers. « Le langage est important, il doit être celui des jeunes et être compris par eux », affirme l’éducatrice. Et de poursuivre,  « à elle seule la prévention ne suffit pas. A un moment de leur vie, les filles-mères doivent être en mesure de se prendre en charge. C’est pour cela qu’il faut envisager la formation professionnelle de ces filles en fonction de leurs demandes et aptitudes, avec pour objectif le renforcement de leur capacité pour qu’elles puissent intégrer la société. » Ce type d’encadrement, explique notre interlocutrice, doit faire provision d’un service de surveillance pour les bébés afin de permettre aux jeunes mères d’ahérer un programme de formation.