Johnny Clegg et ses musiciens à Maurice le 19 octobre 2018 pour son concert au SVICC

Le 13 octobre 2018, Johnny Clegg faisait ses adieux aux Mauriciens lors d’un concert donné au SVICC. Il se savait condamné et avait inclus Maurice comme l’une des étapes de son ultime tournée. Dans une interview accordée à Scope, il disait : “N’abandonnez pas la lutte ! La plus grande révolution dans laquelle s’engager : l’amour !”

“It has been a long journey and that is the final part of it”, rappelait-il aux Mauriciens, qu’il rencontrait lors de son concert donné au SVICC, Pailles, le 13 octobre 2018. Neuf mois plus tard, Johnny Clegg s’en est allé pour son ultime voyage. Se sachant condamné à cause d’un cancer du pancréas, il avait tenu, il y a deux ans, à entamer une tournée mondiale pour faire ses adieux à ses fans. Dans une interview accordée à Scope, il avait déclaré, à ce sujet : “Il m’est important de me reconnecter avec mes fans en ces temps difficiles, de les remercier et de leur partager ma musique et ma danse.” C’est ainsi qu’il fit de Maurice une de ses destinations, revenant ainsi chez nous après un concert mémorable donné une trentaine d’années plus tôt. 

“N’abandonnez pas la lutte ! La plus grande révolution dans laquelle s’engager : l’amour !” Tel était le message que voulait faire passer le chanteur d’Asimbonanga avant de s’en aller. Cette chanson sortie en 1987 sur son album Third World Child rendait un vibrant hommage à Mandela, qui était alors emprisonné à Robben Island.

Jonathan, Johnny, Clegg, a 15 ans lorsqu’il s’initie à la guitare. Il fait alors la rencontre de Mntonganazo Mzila, un musicien de rue zoulou. Durant deux ans, malgré la barrière des langues, il apprend à mieux comprendre cette culture. Il accompagne Mzila dans tous les centres d’hébergements de travailleurs migrants, enfreignant l’interdiction des Noirs et des Blancs de franchir la limite des secteurs réservés. Ce qui lui permet de se faire une réputation de bon musicien et de s’éveiller à l’absurdité de l’apartheid. S’associant à Sipho Mchunu, qui veut rencontrer ce garçon blanc de culture zoulou, ils font secrètement la tournée de tous les foyers de travailleurs migrants, enjoignant aux autres musiciens de se mesurer à eux. Mchunu préfère mettre fin à sa carrière pour reprendre sa vie de berger. C’est après le départ de ce dernier que Johnny Clegg crée Savuka pour remplacer Juluka. Pour sa tournée d’adieu, il avait appel à son ancien compagnon, qui quitta les pâtures et ses bêtes pour une dernière virée avec son ami. Sipho Mchunu était aussi à Pailles en octobre. 

Engagé dans la lutte contre l’apartheid, Johnny Clegg a porté la voix de son pays à travers le monde, ne baissant jamais les bras à travers une musique métisse. “I realize that a struggle defines and shapes life, it’s the laboratory of a person’s trajectory. How we respond to adversity becomes our recipe for life” avait-il dit à Scope pour résumer le sens de son parcours. L’adversité a souvent été présente “J’ai été arrêté et harcelé. Mais la musique a été plus forte. Cela m’a rendu plus fort. And as our support base grew, I knew that my country was thirsty for new cultural horizons.”

En adoptant la culture zulu durant la période la plus sombre qu’a connue l’Afrique du Sud, en citant le nom de Mandela dans une chanson quand personne n’osait le faire, Johnny Clegg avait créé sa révolution et marqué le monde. Après la libération de Madiba et la fin de l’apartheid, les relations entre Nelson Mandela et lui sont restées “cordiales et respectueuses”. Johnny Clegg a d’ailleurs eu l’occasion de recevoir Madiba à ses côtés alors qu’il reprenait Asimbonanga, sur la scène. À Scope, le chanteur confiait que pour garder le message et la mémoire de Mandela vivants, les uns et les autres sont appelés à “ignore superficial differences and see the deeper side of any human being”.

Ce 13 octobre 2018, au SVICC, à l’initiative de l’agence Immedia, Johnny Clegg avait été grand. Gigantesque, magnifique. Au point d’offrir un concert mémorable d’une rare intensité. Les succès du passé étaient venus clôturer la soirée, signe que Johnny Clegg n’avait pas repris la scène pour le plaisir des nostalgiques, mais qu’il était là pour s’inscrire dans le présent et veiller à la continuité. Entre chaque chanson, quelques minutes de pause étaient accordées aux musiciens, pendant que lui revenait sur une anecdote, un épisode de son histoire et de ses combats pour mieux expliquer le contexte du rythme et du texte suivant.

“One day when you wake up I will have to say goodbye / Goodbye – It’s your world so live in it!” chantait-il sur Cruel Crazy Beautiful World. Le Zulu n’était ni blanc ni noir. Il demeurera dans les mémoires comme un enfant de la Terre, un ambassadeur de cette Afrique fièrement attachée à ses racines et à ses valeurs, qui avance vers l’avenir en allant au-delà des combats.