C’est dans ce cours d’eau pollué où des familles font la lessive et la vaisselle que des enfants se rafraîchissent

Martine Oh Sheng et son compagnon, Clarel Calou, font face à un problème que connaissent près d’un millier de foyers vivant dans des maisons extrêmement précaires. La leur, coincée par d’autres habitations insalubres, pas plus de 3-4 mètres carrés et infestée de bestioles, ne dispose que d’une porte comme ouverture. Comme ces milliers de foyers, le couple s’est adressé à la National Empowerment Foundation pour qu’on l’aide à trouver un logement décent.

« Vous allez nous donner une maison ? » nous demande Kimberly, 3 ans, en nous voyant arriver là où elle vit avec sa mère et son beau-père. La fillette, qui gambadait sur les berges du cours d’eau qui passe devant sa maison, attendait l’arrivée de ses parents, partis plus tôt à un rendez-vous professionnel. Dans ce coin de l’Avenue Pélican à Albion, une dizaine de taudis ont été construits dans des conditions insalubres. Loin des quartiers développés du village d’Albion et du regard, ces maisons, pour certaines les unes collées aux autres, sont dépourvues d’infrastructures sanitaires.

Si d’aucuns semblent accepter leur situation, le couple Clarel Calou et Martine Oh Sheng dit refuser de vivre dans un environnement précaire, pollué par des déchets et une pièce qui fait à peine trois mètres carrés ! Habiter une maison décente est devenue une obsession pour ce couple, qui essaye depuis quelque temps de trouver un meilleur toit. Mais les recherches sont devenues un véritable combat. « Je me contenterai d’une petite maison de deux pièces. Je ne demande pas plus, mais une maison correcte qui ne coule pas, avec des toilettes », dit Martine Oh Sheng, 35 ans.

En cas de pluie diluvienne, la rivière ne peut contenir l’eau qui monte alors sur les berges et va jusqu’à envahir les maisons les plus proches. « Nous n’avons pas été encore inondés par l’eau de la rivière », confie Martine Oh Sheng. Sa maison étant construite sur une pente, sa famille est pour l’instant plus ou moins protégée.
Rats, lézards et couleuvres

Selon Clarel Calou, 26 ans, « personne ne sait réellement à qui appartient le terrain » où des logements en tôle ont été érigés depuis des années. « J’ai grandi ici avec ma mère », dit le jeune homme. Sur cette terre où chacun revendique sa part et a créé son territoire, les familles ont visiblement trouvé une alternative à la crise du logement. Comme beaucoup d’autres familles qui ont fait le choix de squatter un terrain, celles d’Albion ont construit leur maison faute de moyens financiers pour s’acquitter d’un loyer. « Lakaz kout ser. Bizin fer enn depo trwa mwa lavans. Si pena set mil roupi par mwa ou pa gagn enn lakaz », dit Martine Oh Sheng.

Dans l’incapacité d’offrir un meilleur logement à sa famille quand il s’est installé avec sa compagne il y a trois ans, Clarel Calou a été, dit-il, contraint d’annexer une pièce exiguë à la maison de sa mère. Le toit qui pourrait céder à n’importe quel moment a été recouvert d’un prélart. Pendant la journée, les poules qui y ont accès y passent du temps. Mais il n’y a pas que des poules qui ont trouvé leur place chez Martine Oh Sheng. « Il y a des rats, des lézards et même des couleuvres dans cette maison à cause de son état », se désole la mère de famille.

Dans cette pièce étroite sans fenêtre et sans confort, le couple a aménagé le peu de biens dont il dispose, notamment un téléviseur, un petit réfrigérateur et un minuscule plan de travail pour cuisiner. La nuit, la famille, qui a aussi accueilli un orphelin, dort sur un matelas posé à même le sol. Les latrines — d’où émane une odeur pestilentielle —, qui se situent au milieu même des habitations, sont devenues quasiment inutilisables. Les Calou-Oh Sheng prennent leur bain devant le palier de leur maison et se protègent des regards en tirant un rideau de circonstance. Grâce à une connexion improvisée, la petite famille a accès à l’eau potable et à l’électricité. À l’extérieur, la rivière n’est pas uniquement un point d’eau où jouent des enfants par ce temps de grosse chaleur. La rivière, visiblement polluée par des eaux usées en provenance des latrines, entre autres, sert aussi à faire la lessive, la vaisselle, aux bains…

Martine Oh Sheng a trouvé du travail dans une usine et débutera demain. Quant à Clarel Calou, il a obtenu une promesse d’embauche par une entreprise de construction. Mais le revenu du couple, affirme le jeune homme, ne suffira pas pour payer le loyer d’une maison. En frappant à la porte de la National Empowerment Foundation, lui et sa compagne espèrent trouver une solution à leur problème de logement.


Près d’un millier de demandeurs en précarité financière

Sans revenu fixe et au chômage la plupart du temps, des foyers comme celui du couple Calou-Oh Sheng ont peu de chance de bénéficier d’un logement social. Les projets de maisons sociales qui sont en chantier à travers le pays ne sont pas destinés à des bénéficiaires au profil des Calou-Oh Sheng. Dans ce cas, les demandeurs de logement touchés par la précarité économique ont recours à la National Empowerment Foundation. Pour bénéficier d’une maison (Full Concrete Housing) de 50 mètres carrés, le foyer demandeur aura plus de chance de se voir attribuer cette structure s’il dispose d’un terrain en tant qu’héritier/propriétaire.

Mais tous les demandeurs n’ont pas la chance d’être en possession d’un terrain. 60 dossiers, dans ce cas de figure, sont actuellement traités par la NEF. Une maison en béton, au coût de Rs 1 M, est financée à 75% par la NEF et 25% par le bénéficiaire. Ce dernier s’acquitte d’une mensualité sur un laps de temps. La construction d’une maison dure environ quatre mois. Toutefois, dans le cas de ceux qui n’ont pas de terrain à leur disposition et qui ont besoin d’être relogés, les démarches s’avèrent plus longues. « Ils doivent trouver eux-mêmes un terrain disponible, puis en informer la Mauritius Housing Company. Cette étape passée, la National Empowerment Foundation les aidera dans la construction de leur maison », nous indique une source qui maîtrise le dossier du logement social auprès des autorités.

Il y aurait près d’un millier de demandeurs de logement en situation de précarité financière enregistrés auprès de la NEF. Mais cela va de soit que le relogement de ces derniers, tenus à trouver un terrain eux-mêmes, prend du temps. Prises en otage par la lenteur et les rouages administratifs, ces familles bien souvent peu informées et pas encadrées continuent à vivre dans des conditions insalubres.