« The Great One a l’avantage. Enaad, je ne pense pas qu’il va y arriver…»
– Commentateur sportif (à quelques secondes de l’arrivée finale du Maiden Cup 2018)

ALI RASHDI GULBUL

Si le Champ de Mars était un parchemin céleste, les coursiers qui y avaient couru depuis des lustres seraient une encre vivante et tourbillonnante donnant naissance dans leur sillage à une calligraphie romanesque. Leurs mouvements à travers les décennies depuis plus de 200 ans, ont accouché d’une pluie d’étoiles tombant sur notre unique hippodrome : une pluie de noms affectueusement gardée dans la mémoire et les cœurs.

Cette poésie équestre ne se verrait pas au premier regard. Pour le contempler, il faudrait commencer par fermer ses paupières et ouvrir son cœur, tout en inspirant l’air frais qui juste avant l’aube, parcourt la Rue Eugène Laurent en face du Mauritius Turf Club. Là où le hennissement des chevaux réveille lentement les âmes endormies. Là où, à la lisière de la grande piste, des coursiers courageux apparaissent et disparaissent, dans une symphonie de sabots. Là où les amoureux du sport équin se retrouvent pendant que l’aube renaît lentement.
Et c’était là, à quelques jours du Maiden Cup 2018, que les conversations matinales s’orientaient vers un seul sujet : « Enaad décrocherait-il une deuxième étoile consécutive? » Les discussions passionnées s’enflammaient parfois, les partisans de ses adversaires défendant soigneusement leurs favoris, analyses et statistiques à l’appui. Mais Enaad, le champion de l’écurie Gujadhur n’aurait pas seulement dix coursiers de valeur contre lui ; il allait devoir batailler contre trois décennies d’histoire hippique. Depuis 1989 – Lines Of Power de l’écurie Li Sung Sang remporta le Maiden Cup pour la deuxième année consécutive –, on se demandait qui allait pouvoir défendre son titre dans le Ruban Bleu ?

Le dimanche 2 septembre arrivait finalement. Alors que la foule montait en clameur à la parade des jockeys et stayers, je cherchais Enaad. Sa robe luisait dans le rond de présentation alors que son regard ne laissait entrevoir aucune faille. Un peu plus tard, tournant derrière les stalles de départ, sa démarche était posée, presque calculée, mais calme car il devait sentir qu’il avait rendez-vous avec l’histoire. Les stalles s’ouvrirent enfin et les cris initiaux laissèrent place à un silence lourd de tension. On regardait les chevaux qui parcouraient la descente alors qu’Enaad se trouva une place à l’arrière du peloton. Comme à l’accoutumée la foule entamait ses cris d’encouragements au premier passage dans la ligne droite.

Durant les secondes où les chevaux se rapprochaient du poteau des 600 mètres, je repensais aux anciens champions qui tombèrent l’année qui suivit, dans la course qui les avait consacrés un an auparavant. Je me pris d’une nostalgie momentanée car Enaad semblait barré tant par ses adversaires que par l’histoire. Le doute s’installa lorsqu’à 500 mètres de l’arrivée, les débats s’animèrent et son jockey prenait la décision de le lancer vers l’extérieur. À 400 mètres, sous Daniel Stackhouse, Enaad attaquait seul et vaillamment en troisième épaisseur, sa masse musculaire contournant le peloton de manière hasardeuse, chevauchant vers l’histoire. Le jockey et le cheval furent en symbiose en cet instant, mais serait-ce suffisant ?
A l’entrée de la ligne droite finale, la foule qui avait retenu son souffle durant le dernier virage s’exclamait enfin, la tension retenue éclatant au grand jour. Mais Enaad avait encore 5 bonnes longueurs de retard sur The Great One, qui repartait. C’était le match dans le match entre les deux coursiers de l’écurie Gujadhur. À 250 mètres du poteau salvateur, The Great One semblait destiné à être la révélation de l’écurie, le substitut caché, le gagnant improbable, celui qui allait déjouer tout son monde.

« The Great One a l’avantage…Enaad je ne pense pas qu’il va y arriver…» , pouvait entendre ceux qui regardaient cette ligne droite époustouflante sur leur petit écran. Ils se souviendront longtemps de ces paroles du commentateur car il ne fut pas le seul à douter. Ils étaient des milliers aux Champ de Mars et à travers le pays, qui à 200 mètres du but voyait l’épopée d’un doublé historique s’écrouler. Enaad semblait avoir fait beaucoup trop d’effort pour pouvoir remonter le meneur aussi tardivement. À 150 mètres de l’arrivée, je repensais à Wild Amber en 1988, à Le Turbo en 1996 et à Il Saggiatore en 2012: tous héros du public mais battus dans ces derniers 100 mètres qui se révélèrent trop longs, trop épuisants. Enaad allait tomber lui aussi, la conclusion semblait momentanément cruelle mais plus qu’évidente. Mais voilà…
« Non! Il revient en force à l’extérieur…» En une fraction de seconde, le commentateur se ravisa, sa voix se dérobant presque sous l’emprise d’une surprise inespérée. Ce fut à ce moment-là qu’Enaad se révéla être un héros shakespearien. J’entendis un cinglant ‘ala li vini!’ derrière moi et nous vécûmes 50 mètres de jubilation indescriptible en quelques poussières de secondes. Le détenteur du titre voulait achever ce doublé historique avec drame mais panache aussi. Enaad avec sa dégaine foudroyante et inattendue dans ces ultimes instants fit balbutier plus d’un à la radio comme à la télévision. Grands et petits, amateurs ou passionnés, tous avaient le regard électrisé à l’instant où Enaad dans l’ultime foulée, traversa la ligne d’arrivée en vainqueur. Conquis, le Champ de Mars ne croyait pas à ce qu’il venait d’assister : Enaad l’avait fait et de quelle manière. Ses partisans s’entrelacèrent, scandant son nom. Ceux de ses adversaires se regardèrent longuement, admettant au final que le cheval était véritablement trop fort sur le parcours classique.
La victoire d’Enaad était bien plus que la consécration d’un magnifique stayer. Par son ‘héroïsme’, il nous démontrait qu’au moment où la défaite semblait inéluctable, nous avions toujours en chacun de nous des réserves de courage insoupçonnées pour sortir vainqueur. Son amorce violente à la ‘Rue du Gouvernement’ était faite de strophes, et sa chevauchée anthologique était imbibée de rimes, nous faisant vivre une cascade d’émotions durant une ligne droite inoubliable.

Mais tel un poète, Enaad n’aurait pas auréolé ce Maiden par un point final, mais plutôt par une virgule. L’instant d’un repos, il reviendrait avec panache pour devenir le premier à remporter trois Maiden de suite et réécrire une nouvelle anthologie… Mais cette poésie équestre ne se verrait pas au premier regard. Pour le contempler, il faudrait commencer par fermer ses paupières et ouvrir son cœur…